Jean Lacombe est incarcéré à la prison de Fresnes à Paris depuis 11 mois, lorsqu'avec son avocat, il décide de plaider la folie, se plongeant dans le silence, refusant de répondre au juge en charge de son dossier, et se servant de l'article 64 du code pénal: « Il n'y a ni crime ni délit lorsque le prévenu était en état de démence au temps de l'action. »
Persuadé qu'interné et reconnu comme fou, et non comme coupable, sa libération ne sera qu'une question de jours. Mais à son grand et effroyable étonnement, il va découvrir un milieu qui lui fera presque regretter la prison. L'hôpital psychiatrique de Meulin, endroit répugnant où il partagera sa vie avec une trentaine d'autres « fous », le laissant sans cesse sur ses gardes, rempli de peurs et d'inquiétudes. Il va d'abord subir 15 jours d'isolement total, une sorte de thérapie testée par le médecin-chef, sur tous les nouveaux arrivants. Cette période se révèlera, plus tard, comme faisant partie des moments les plus heureux se son séjour dans cet asile. Car cet isolement, bien qu'enfermé et coupé du monde, lui procurera une certaine sensation de liberté, avant d'être transféré avec les autres, dans le Quartier III, où la notion de liberté semblera s'évanouir et sans aucun sens.
L'impression d'avoir débarqué dans un autre monde, dans un autre pays:
« Je suis un explorateur, seul, au centre d'une île inconnue, au milieu d'une peuplade ignorée. Je vais marquer mes observations sur des feuilles de carnet que j'enfermerai dans une bouteille, et, un jour, je les jetterai à la mer afin que le monde apprenne... »
Entouré de meurtriers, de schizophrènes, de paranoïaques, de psychotiques, de psychopathes, il passera ses journées à éviter le pire et à remettre en question son sort, à garder les rituels d'une routine qui font de lui un homme « normal » et qui lui permettent de vivre dans cet enfer en latence, tout en laissant paraître sa pseudo folie dans un monde où l'anormal est normal et le normal suspicieux. Un travail difficile sur lui-même pour éviter que les autres découvrent sa supercherie sans, non plus, passer pour un fou dangereux, ce qui l'empêcherait de sortir comme il l'a prévu. de grands moments d'extrême solitude, où sa seule motivation deviendra les visites de sa femme et l'espoir de sa libération. Sa femme, Colette, qu'il imaginait, depuis toujours, comme naïve et faible mais qui se révèlera d'un grand soutien et d'une grande force en lui conseillant de se considérer comme un voyageur qui découvre un nouveau pays et n'est que de passage.
On découvre, avec horreur, le système psychiatrique des années 50 . « Gardiens-infirmiers » n'ayant de médical que leurs noms, locaux d'une vétusté et d'une crasse dépassant les limites du supportable avec des odeurs ( mélange de transpiration, de manque d'hygiène, et même de sécrétions de toutes sortes) à vous faire suffoquer, des hommes traités pire que des bêtes, mangeant du rôti avec des cuillères en métal, n'ayant le droit à la douche qu'une fois par semaine...et encore... lorsque que la chaudière est en état de leur fournir de l'eau chaude ou presque et à qui on impose des activités digne d'enfants de maternelle: dessin, peinture, bricolage, collage, coloriage, lecture de livres pour enfants et ne bénéficiant pratiquement d'aucun soin psychiatrique:
« Voyez quels remèdes magnifiques que le temps et son synergique, la patience ![...] La Nature prend son temps. Faisons comme elle, prenons le nôtre... »
Oui c'est ça ! Parquons les comme des bêtes à apprivoiser en ne leur donnant que le minimum pour survivre et en les enfermant dans un enclos (c'est le mot utilisé dans le texte) et en les surveillant, comme on surveille une cour de récré, pour ne pas qu'ils s'entretuent ! Mais même fous, les Hommes ne sont pas des bêtes et gardent une part de raison et de lucidité.
La lecture n'est pas facile car avec ses 500 pages de l'épaisseur de papier à cigarettes et écrit en « pattes de mouches », mais j'ai vraiment accroché à cette histoire-documentaire assez glauque, parfois dérangeante et révoltante, romancée, certes, mais écrite grâce aux notes d'un interné, par un médecin,
André Soubiran, désireux de mettre le doigt sur le manque d'humanisation, à cette époque, à l'intérieur des « asiles » (oups !... « hôpitaux psychiatriques » plutôt ! Autant pour moi !)
Un livre vraiment très intéressant que je conseille à tous les fans de « Vol au-dessus d'un nid de coucou »