"Adam eut deux fils, qu'il appela Abel et Caïn (il avait pas de calendrier).
Abel devint éleveur, Caïn jardinier. Un jour, pour Noël, Abel offrit son plus bel agneau à Dieu.
"Merci" dit Dieu, véritablement ému, pour une fois qu'on pensait à lui.
Du coup, Caïn décida lui aussi de faire un présent au Créateur. Il alla dans son verger, réfléchit, essaya de faire un collier de nouilles, renonça, puis choisit son plus beau fruit.
"-Tiens, Dieu, c'est pour toi, dit-il en lui présentant son offrande.
-Une pomme ? S'offusqua Dieu. Sans déconner : une pomme ? Tu serais pas un petit peu con toi des fois ?
-J'le crois pas, t'as accepté le cadeau d'Abel, et tu veux pas de ma pomme ?
-Non mais attend, lui il m'a offert un agneau, et toi, UNE PUTAIN DE POMME !"
Comme Caïn le prenait super mal, Dieu se calma et ajouta :
"-Ecoute, je vais être magnanime et passer l'éponge. Après tout, peut-être que ton père ne t'a jamais expliqué... Alors voilà, si tu me ramènes un vrai beau cadeau, c'est-à-dire ni une pomme, ni un veau d'or, ni une cravate, je l'accepterais avec joie. Ca te va ?"
Caïn rentra chez lui, et se remit au collier de nouilles. Comme il n'y arrivait pas, Abel, qui passait par là, lui demanda :
"Hé frérot, je vois que t'es en galère, tu veux de l'aide ? Depuis que Dieu a aimé mon agneau, j'ai l'impression que je peux réussir absolument tout ce que j'entreprends !"
Ce furent les derniers mots d'Abel, qui mourut étranglé par les nouilles.
Le lendemain, vers quatorze heures, quatorze heures trente, Dieu appela Caïn :
"-Caïn, n'as-tu pas vu Abel ?
-Hé tu sais quoi, je suis pas sa baby-sitter. La dernière fois que je l'ai vu, il mangeait des pâtes."
Dieu, qui se rappela soudain qu'il était omniscient, dit :
"-Tu as tué ton frère !? Mais enfin, qu'est-ce qui va pas, chez toi ?
-Tu m'as jamais aimé ! C'est toujours Abel par-ci, Abel par là, putain d'Abel !"
Dieu soupira.
"-Tu sors.
-Quoi ?
-Tu prends tes affaires et tu te casses. Y en a marre de cette famille de malades. Entre l'une qui parle aux serpents et l'autre qui bute son frère pour une connerie... C'est à vous en dégoûter de bosser le samedi."
Ainsi, Caïn déménagea du côté de Nod, à l'est d'Eden."
(La bible, de tête)
Avant, quand on me disait "
A l'est d'eden", je pensais surtout à James Dean qui regarde pousser des haricots en attendant que la salade décongèle. Or, si cette péripétie apparaît effectivement dans le roman de Steinbeck, elle vient après mille autres. En effet, le film d'
Elia Kazan n'a adapté que la dernière partie du livre, qui narre donc la rivalité des jumeaux Aron et Caleb sur fond de première guerre mondiale et de légumes verts. L'oeuvre du romancier débute quant à elle deux générations avant, faisant ainsi d'"
A l'est d'eden" une grande fresque romanesque mettant en scène plusieurs dizaines de personnages, des centaines de figurants, des indiens, une famille nombreuse, une évasion de prison, un maréchal ferrant et un chinois qui philosophent.
Romain Gary faisait la distinction entre le "roman total", qui donne à lire un monde ouvert dans lequel se confrontent des personnages pouvant ou non défendre des thèses (Gary évoque
Tolstoi), et le "roman totalitaire", dans lequel l'univers décrit se plie au point de vue de l'auteur (ici il parle de
Kafka). "
A l'est d'eden" me semble, non pas se situer au milieu, mais embrasser conjointement les deux définitions.
Roman total évidemment, puisqu'en liant son récit à la vie d'un homme (qui aurait pu être "the man who wasn't there" des frères Coen) de sa naissance à sa mort, Steinbeck fait interragir des personnages aussi disparates qu'une putain psychopathe, un serviteur lettré, un agriculteur bourru, un homme d'affaire issu d'une famille de poètes ou un sherif pragmatique. Qui plus est, la grande force de l'auteur réside dans le fait qu'il ne se contente pas de dépeindre un personnage, mais qu'il parvient à faire vivre son point de vue avec une pénétration d'esprit qui dépasse l'entendement. Ainsi, certains chapitres parmi les meilleurs, tels ceux narrant la montée en puissance de Cathy, la solitude de Charles, ou la réussite usurpée de Cyrus, peuvent se lire comme des
Nouvelles à part entière, puisque chaque personnage y déploie le monde selon sa propre perspective. Ainsi, à chaque fois que les destins se croisent, l'effet est d'autant plus vertigineux.
Mais on peut aussi parler de "roman totalitaire". Non pas parce que Steinbeck conte sa propre vision du monde (à ce compte-là,
Tolstoi aussi, et il serait difficile de faire autrement), ni parce qu'il truffe son récit d'aphorismes, mais parce que son livre s'articule entièrement autour d'une thèse : le mythe d'Abel et Caïn, qui évoque la jalousie fraternelle, représente un passage obligé de la vie d'un homme, et se rejoue à chaque génération. En gros, Adam et Charles l'incarnent une première fois, puis au plus fort du roman (la naissance des jumeaux) les personnages principaux lisent carrément le passage de la bible cité ci-dessus avant d'en faire l'exégèse, et pour finir, Aron et Caleb rejouent la même partition. D'ailleurs, à mon sens, et c'est le seul défaut que j'ai trouvé au livre, dans cette dernière partie ça commence un tout petit peu à être lourd. Loin de moi l'idée de remettre en cause le bien-fondé philosophique de l'oeuvre, mais disons qu'on voit arriver le dernier acte gros comme un convoi de laitues défraichies.
Quoi qu'il en soit, et histoire de ne pas en rester sur un point faible alors que le bouquin intègre les doigts dans le nez ma liste de "Best.Book.Ever", jetons un mot sur la manière, qui soutient admirablement le fond. La plus grande vertu de Steinbeck, outre sa capacité à se fondre dans les psychologies les plus diverses, réside dans l'implacabilité de ses meurtres. En effet, après s'être échiné à créer des personnages auxquels il serait inhumain de ne pas s'identifier, après nous avoir fait partager leurs idéaux, leurs doutes et leurs contradictions pendant des centaines de pages, il les fait tourner de l'oeil, comme ça, sans crier gare. Au début ça parait bénin puis ça s'agrave, les proches de la victime se mettent à flipper autant que le lecteur, ils appellent les secours, le docteur répond au téléphone, il dit qu'il arrive tout de suite, le paragraphe s'arrête... Et celui d'après, c'est l'enterrement. Il n'y a même pas de lutte possible, seulement la décence de les laisser expirer entre les lignes.
Résultat, à un moment, j'ai commencé à stresser à chaque fois que je voyais arriver un changement de paragraphe. Steinbeck est d'ailleurs le seul auteur qu'il m'arrive de cesser de lire, non par fatigue ou par ennui, mais en me disant : "bon, s'il leur arrive encore un seul truc ce soir, je crois que je vais craquer". Et ce n'est pas une mince qualité.