"À dix heures quarante-cinq tout était terminé. La ville était occupée, les défenseurs étaient décimés, et la guerre était finie." C'est avec cette brève description que s'ouvre ce livre de Steinbeck. le livre est d'une concision, d'une précision dans l'écriture, une véritable orfèvrerie. Les mots sont pesés et bien posés. Excepté quelques descriptions générales, ce court roman (ou longue nouvelle) se dévoile comme une pièce de théâtre. Les dialogues sont aiguisés, tranchants, percutants. La psychologie des personnages est travaillée et les rend attachants, tous.
L'histoire, en quelque mots, est celle d'un petit village scandinave (selon les brefs descriptifs, cela correspondrait à un village norvégien à proximité de Bergen ou de Stavanger, a priori) qui se retrouve - comme l'ensemble du pays - envahi par l'Allemagne nazie. L'attaque est éclaire et bien préparée et est intégralement décrite dans les deux premières pages. L'intérêt est la situation qui suit : l'occupation. Plusieurs personnages entrent en jeu, bien que deux catalysent l'attention : le maire Orden et le colonel Lanser. Réussir une occupation sans mort ni rancoeur, tel est l'objectif de Lanser. Orden, quant à lui, est à l'image de sa ville. Il en est l'incarnation. Comme elle, il hésite, il est perturbé ; comme elle, il s'indigne ; comme elle, il résiste. Tous les personnages sont importants, aucune partie n'est ennuyeuse ou trop longue. le lecteur sent le village respirer, hésiter, s'engager. Nous assistons, impuissants comme le marie et le colonel, à la lente et inexorable dégradation des relations, à l'oppression, au changement d'ambiance et à l'issue inévitable - à laquelle pourtant les nazi espéraient échapper. Tout est prenant, des soldats et des officiers - persuadés de leur cause -, du collaborateur - qui ne comprend pas qu'il puisse ne plus être apprécié dans son village -, du personnel de la mairie - qui, d'idiots, passent au stade de héros -, des villageois divers, martyrs, résistants, mineurs, enfants... Tous, même le médecin Winter - pourtant le plus réfléchi - sont dépassés par les événements et se retrouvent "contraints" d'agir et de subir les conséquences des faits. Leur volonté n'est pas dans l'issue, seulement dans la manière d'y parvenir. Les paroles du maire résonne avec une puissance terrible...
Cet ouvrage, écrit en 1942, demeure très actuel et interroge énormément sur la possibilité d'une occupation paisible dès lors que le peuple est conquis. Tout est admirablement décrit, avec une empathie rare, qui nous empêche de voir le monde de manière manichéenne. Ce ne sont que des hommes, victimes, toutes. La problématique du livre, le rapport à la conquête militaire et à la résistance comme acte d'existence, la liberté et la vie en communauté, renvoie de manière aigüe aux situations guerrières actuelles. Que ce soit les guerres en Irak ou en Afghanistan, ou même la situation palestinienne, Steinbeck nous renvoie à la difficulté de s'imposer à autrui.
Un bijou à dévorer. Très accessible et toujours actuel. Ne passez pas à coté !
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