Poèmes d'une rare profondeur spirituelle, les textes de Tagore sont tous plus beaux les uns que les autres. Dommage qu'ici la traduction, assez sèche et maladroite, ne soit pas à la hauteur, contrairement à celles, magnifiques, d'André Gide.C'est pourquoi je n'ai mis que quatre étoiles. Mais c'est vraiment un bonheur de relire Tagore, qui, comme tout grand mystique, relie en permanence son quotidien au divin. (Religion provenant d'ailleurs du mot latin qui signifie "relier"). Un grand souffle d'air pur dans une atmosphère pré-électorale délétère.
Depuis toujours, jour après jour, année après année, Tu as envoyé Tes messagers de par ce monde sans pitié.
Ils y ont essaimé ces mots qui sont les Tiens :
"Pardonnez tout. Aimez-vous les uns les autres.
Purifiez vos coeurs des souillures sanguinaires de la haine."
...
N'ai-je donc point vu cette secrète malveillance foudroyer l'indigent sous le couvert du droit et de l'hypocrisie ?
N'ai-je donc point entendu la voix solitaire de la justice verser des larmes silencieuses sur les outrages imposés par les puissants ?
N'ai-je donc point vu dans quelle agonie la jeunesse insouciante a galvaudé sa vie et heurté sa folie aux murs insensibles des coeurs de pierre ?
Ma voix s'étrangle et mes chants se taisent aujourd'hui.
Ci-gît le monde dont je rêve,
Enchaîné et détruit dans la spirale noire des mensonges...
Que tous mes accents de joie se mêlent dans mon dernier chant -de cette joie qui se répand à profusion, quant la terre se couvre de verdure et que les jumeaux Mort et Vie font la ronde autour du vaste monde -la joie qui s'engouffre sous la porte avec la tempête, qui provoque les rires et fait perler les larmes aux yeux du malheureux assis au coeur du lotus rouge de la souffrance -la joie qui recouvre de ses éclats la poussière. La joie qui ne se définit pas.
Je sais que cette vie-ci, même si elle ne s'est pas accomplie dans l'amour, n'est pas totalement perdue.
Je sais que les fleurs flétries au crépuscule et que les rivières s'égarant dans le désert ne sont pas totalement perdues.
Je sais que les retards accumulés en cette vie appesantie par la lenteur du temps ne sont pas totalement perdus.
Je sais que mes rêves avortés et mon chant retenu viennent effleurer les cordes de ton luth et qu'ils ne sont pas totalement perdus.
Mon voyage parvenait à son terme, pensai-je. J'arrivais aux confins de mes possibles. La route se fermait devant moi, les provisions s'épuisaient et l'heure avait sonné de chercher refuge dans une silencieuse obscurité.
Mais je découvre que Ta volonté ne connaît aucune limite. Les mélodies nouvelles engendrées par le coeur succèdent aux vieux mots éteints sur ma langue. Et là où se perdent les traces anciennes, s'ouvre un nouveau pays peuplé de merveilles.
Extrait de "Charulata" de Satyajit Ray, adapté de "Nastanirh" de Rabindranath Tagore. Le personnage principal, Charu, chante "Fule Fule Dhole Dhole" de Tagore