Comment vivre la Chine en Amérique ? Deux générations de femmes, quatre mères, quatre filles livrent leur histoire. A travers le récit onirique des aimées resurgissent les senteurs et les saveurs d'autrefois. On y croise des b... > voir plus
Ce livre est un formidable chassé-croisé de regards de femmes soit mères, soit filles séparées par la culture mais unies par le sang. Les plus âgées, les mères, se réunissent régulièrement autour d'une table de mah-jong et n'ont qu'un but : évoquer des souvenirs, faire profil bas et profiter de chaque instant en communauté pour déjouer la solitude et avancer coûte que coûte dans la société occidentale si éloignée.
Car ces mères sont chinoises et ont émigré après des vies tortueuses vers les États-Unis. Formant un groupuscule, elles n'ont d'autres choix que de se soutenir dans cette nouvelle orientation de vie marquée par des amputations et autres épreuves du passé qui les ont conduites à partir. Quant aux filles, ce sont des sino-américaines dont la mentalité est profondément américaine mais qui s'interrogent sur leurs racines. Tout débute par l'invitation, au cercle des mères chanceuses, d'une des filles Jing-mei "June" Woo dont la mère vient de mourir. Pleines d'empathie mais ne désirant pas que le vie s'arrête, toutes reprennent leur réunion commune afin que la chance continue de tracer sa route et d'éclairer la voie de chacune de nos protagonistes. J'ai absolument et déraisonnablement adoré ce livre dont j'ai trouvé la construction passionnante. Ces points de vue de femmes, développés chacun à travers des petits chapitres permettent de lier l'ensemble et de donner un corps à l'histoire. du point de vue des mères qui paraissent comme déracinées mais intransigeantes, on passe aux filles avides d'être acceptées et reconnues dans leur vie quotidienne. Puis on revient sur le parcours des mères avec un éclairage empreint de pudeur afin de lever les voiles des non-dits, des faux espoirs et des apparences. Chaque femme - elles sont à l'origine quatre autour de la table de mah-jong, chacune ayant une fille - est décryptée et c'est donc huit parcours radicalement différents qui nous sont livrés, bruts de décoffrage.
Le fil conducteur est le mystère qui auréole la récente défunte. Sa fille est un maillon manquant mais aussi un lien vers un passé trouble et douloureux. Vraiment splendide et magnifiquement maîtrisé ! Je comprends qu'il ait été adapté au cinéma et ait connu un grand succès tant il est le reflet d'une profonde humanité dans la société consumériste dans laquelle nous évoluons.
Elles reviennent à leurs cacahuètes douces et à leurs histoires. Elles redeviennent petites filles, rêvent des temps heureux du passé et des temps heureux à venir. Un frère de Ningbo qui fait pleurer sa sœur en lui remboursant neuf mille dollars plus les intérêts. Un fils cadet qui réussit si bien dans le commerce des télévisions et des stéréos qu'il expédie des surplus en Chine. Une fille dont les bébés nagent comme des poissons dans leur piscine de Woodside. De si jolies histoires. Les meilleures. Des histoires de chance, des histoires de bonheur.
Et moi j'occupe la place de ma mère à la table de mah-jong, l'est, là où toute chose commence.
Ma mère n'évoquait jamais sa vie en Chine, mais mon père prétendait l'avoir sauvée d'une situation terrible, un drame dont elle ne pouvait parler. En rédigeant ses papiers d'immigration, mon père la rebaptisa fièrement Betty St Clair, raturant d'un trait son nom véritable : Gu Ying-ying. Ensuite, il inscrivit une date de naissance erronée, 1916 au lieu de 1914. C'est ainsi que, par le caprice d'un stylo, ma mère perdit son nom, et de Tigre devint Dragon.