Je vous défie, vous les hommes que rien ne tourmente face à votre nature, de lire ce livre sans avoir à un moment ou un autre le coeur qui cogne et grippe; la gorge qui se noue et renâcle, sèche, appelant une salive qui ne vient pas; la larme à l'oeil qu'il convient d'assécher au plus vite; les nerfs qui se tendent face à l'iniquité, l'inhumanité et la bêtise; les tripes secouées comme par une colique face à
L Histoire; la tête au ciel à se demander pourquoi; le regard dans le vide à mâchonner ce passé qui ne peut s'effacer. Oui, venez vous confronter en somme à vous-même, car ce sont des hommes qui ont fait çà à d'autres hommes.
Car, quand
Tardi vous raconte les tranchées de 14-18, il ne raconte pas la Grande Histoire des manuels scolaires, mais vous en assène pleine face, gare à la gifle, la petite sans majuscule, celle des poilus qui la firent jour après jour. La boue, les puces, la mort, les barbelés, les rats, la chiasse, les odeurs, la peur, la honte, les gaz, les obus et tant d'autres joyeusetés vous attendent et ne vous lâcheront pas.
Tardi use de mots qui ne prennent pas de gants. Un exemple..? Allez, rien qu'un car il y en a tant, habillés en phrases choc qui cognent dur dans la réalité de ces quatre ans de tranchées inhumaines. "930 hectares de cimetières militaires, de la bonne terre pour la betterave, mais seulement des croix qui poussent en surface"
Et c'est en outre sans compter sur les dessins de
Tardi qui n'épargnent rien à son lecteur médusé. Chacun a sa force propre, aucun n'est inutile, ils sont tous une flèche qui cherche et réussit à faire mouche dans le coeur du lecteur. Ces visages ivres de fatigue. Ces traits désabusés et fatalistes. Ces faciès gorgés de colère et de haine. Ces bouches emplies de blasphèmes. Ces "mamans" hurlés à la nuit, face à la mort qui fauche dans la boue du no man's land vidé de ses survivants, tripes vomies par la béance d'un abdomen explosé, retenues dans la concavité d'un casque retourné. Ces corps pourrissants dont vous sentirez l'odeur au dessus des vignettes. Je ne peux tout décrire. Vous en voulez davantage..? Venez donc ouvrir ce chef d'oeuvre, découvrir ces vignettes BD instants flashs d'histoires simples que
L Histoire ne raconte pas; ces 126 pages en noir et blanc, couleurs de deuil d'une génération sacrifiée pour rien.
J'ai pleuré ce matin en le lisant.
Et alors..?