1971 est une année charnière pour la génération des 60's. A l'euphorie d'une décennie sous acide succède le cynisme et l'amerture face à l'inéluctable victoire des "forces du mal et du vieillissement".
Un petit préambule, c'est 5 étoiles pour le bouquin, mais s'il avait fallu noter la traduction, j'aurai bien dit 1...
Oubliée l'innocence et la naïveté de la contre culture hippie, l'ambiance au début des années 70 est à la gueule de bois. Tout commence là. Ou plutôt tout commence le 29 août 1970 lorsque Ruben Salazar, journaliste mexicain-américain du L.A. Times est tué par la police lors de la marche nationale du Chicano Moratorium contre la guerre au Vietnam. Hunter S. Thompson est chargé par la rédaction du Rolling Stones magazine d'écrire un article qui paraîtra le 29 avril 1971 sous le titre : Strange Rumblings in Aztlan. Son principal témoin dans l'affaire est un avocat engagé dans la cause chicano : Oscar Zeta Acosta, dont il fera en 1977 la description suivante :
"Oscar was not into serious street-fighting, but he was hell on wheels in a bar brawl. Any combination of a 250 lb [113 kg] Mexican and LSD-25 is a potentially terminal menace for anything it can reach – but when the alleged Mexican is in fact a profoundly angry Chicano lawyer with no fear at all of anything that walks on less than three legs and a de facto suicidal conviction that he will die at the age of 33 – just like Jesus Christ – you have a serious piece of work on your hands. Especially if the bastard is already 33 1/2 years old with a head full of Sandoz acid, a loaded .357 Magnum in his belt, a hatchet-wielding Chicano bodyguard on his elbow at all times, and a disconcerting habit of projectile vomiting geysers of pure blood off the front porch every 30 or 40 minutes, or whenever his malignant ulcer can't handle any more raw tequila."
L'affaire allait faire grand bruit. Par crainte des représailles, tant du côté de la police que de la communauté Chicano qui pourrait accuser Oscar de se compromettre avec l'establishment, Thompson décide de filer vers le Nevada profitant d'une pige pour Sports Illustrated qui lui proposait de couvrir en 250 mots la course des 400 miles de Las Vegas. le premier jet atteignait la bagatelle de 2.500 mots et fut violemment rejeté, mais Jann Wenner, l'éditrice de Rolling Stones fut d'accord pour le publier tel quel sans vraiment savoir où elle pourrait bien le caser. L'accord suffit en tout cas à Thompson pour en poursuivre l'écriture.
Las Vegas parano est le résultat de ce trip halluciné à la poursuite du rêve américain d'Horatio Alger. Un ovni dopé aux acides, pur produit du style "gonzo" dont Thompson était l'inventeur.
"- Notre voyage se devait d'être différent. Ce serait une affirmation classique de tout ce qui est juste et vrai dans la psyche collective nationale. Un hommage physique et grossier aux fantastiques opportunités offertes par cette nation, mais uniquement pour ceux qui en ont…
- Et on en a comme des melons, mec !"
"On avait 2 sacs bourrés d'herbe, 75 plaquettes de mescaline, 5 feuilles complètes d'acide en buvards, une salière à moitié pleine de cocaïne, une galaxie multicolore de remontants, sédatifs, hilarants, larmoyants, criants, plus une bouteille de téquila, une bouteille de rhum, une caisse de bière, un demi litre d'éther pur, et deux douzaines de Poppers. Non qu'on ait eu besoin de tout ça pour le voyage, mais quand on démarre un plan drogue, la tendance, c'est de repousser toute limite."
Dans
Las Vegas parano, ce sont les doubles qui entrent en jeu. Raoul Duke, Docteur en journalisme, et son avocat "samoan", le Dr Gonzo se rendent dans le Nevada pour couvrir les 400 miles de Las Vegas. Défoncés H24 à grand coup de cannabis, mescaline, LSD, cocaïne et autres psychotropes, leur voyage sonne le baroud d'honneur de la contre culture camée des sixties. Judas dans le temple du matérialisme, du consumérisme et de l'excès, en bref, de tous ce qu'ils exècrent Duke et Gonzo ravagent, à grand coup d'hallucinations, tous les symboles de la culture mainstream des années 70. Officiellement, le décès de la contre culture hippie est prononcé fin 70, début 80, mais pour Thompson, 1971 est l'année rupture. Il tente, avant qu'il ne s'évapore de capturer le zeitgeist des sixties, l'esprit du temps et l'élan qui avait poussé toute une génération à sortir du rang :
"Etrange souvenir dans cette nuit tendue de Las Vegas. Cinq ans ont passé déjà, six ans ? Ca paraît plutôt une vie entière, le genre de zénith qui ne se reproduit jamais. Être à San Francisco dans les sixties, signifiait vivre à une époque et dans un lieu bien particulier. Mais aucune explication, aucun mélange de mots ou de musique ne peux restituer ce que c'était d'être et de vivre dans ce coin du temps et de l'espace, quoi que ça ait pu vouloir dire.
Rendre compte de l'histoire n'est jamais évident, probablement à cause de toutes les conneries qu'e l'on peut raconter après coup; et même sans être certain de ce que fut "l'histoire" elle même, il est indéniable qu'en certains instants précis du temps, l'énergie de toute une génération puisse jaillir dans un éclair fulgurant, pour une raison que personne ne peut réellement comprendre sur le coup, et qui, rétrospectivement, n'explique jamais ce qui s'est réellement passé.
Il y avait de la folie dans tous les sens, à toutes heures, on pouvait allumer des étincelles partout, il y avait ce sentiment extraordinaire que quoi que nous fassions, c'était juste que nous étions en train de gagner, et ça je crois c'était la force qui nous poussait, cette sensation de victoire inévitable sur les forces du vieillissement et du mal, pas au sens militaire du mot victoire, on en avait pas besoin, notre énergie déborderait par dessus tout, nous avions un élan formidable, nous surfions sur la crête d'une vague très haute et très belle. Alors maintenant, moins de cinq ans après, vous pouvez aller au sommet d'une colline escarpée de Las Vegas regarder vers l'ouest et si vous avez le regard qu'il faut, vous pouvez voir la ligne de partage des eaux et de la terre, l'endroit où la vague a fini par déferler, et opérer son reflux…"
Ce qui semble avoir frappé la presse lors de la sortie du livre, ce n'était pas tant, l'écriture de Thompson, ou le récit en lui même, mais cette capacité de sentir ce qui se jouait début 70 dans la société américaine. le testament des sixties, l'avènement d'une Amérique "bien dégueulasse" comme il l'écrivait en conclusion. Et peu importe finalement que le récit soit pleinement autobiographique, peu importe les excès, les drogues quand on touche de si près une telle vérité.
"Maintenant nous sommes tous branchés sur un trip de survie. Finie l'énergie qui alimentait les sixties. C'était ça le défaut dans la cuirasse du trip de Timothy Leary. Il a rebondit à travers l'Amérique vendant l'expansion des consciences sans même réfléchir aux réalités bien dégueulasses qui attendaient tous ceux qui l'avait pris au sérieux…
Tous ces tristes défoncés à l'acide qui croyaient s'offrir la paix et la compréhension à 3$ la dose. Mais leur égarement et leur faillite sont les notre aussi. Ce que Leary a emporté dans sa chute, c'était l'illusion centrale de tout un mode de vie qu'il avait aidé à promouvoir…
…une génération d'infirmes à vie, d'explorateurs ratés qui n'ont jamais assimilé le mensonge mystique originel de la culture psychédélique : l'assomption désespérée que quelqu'un, ou au moins une force, entretient la lumière au bout du tunnel."
La vraie conclusion du livre est à chercher plus loin, en 1972 lorsqu'à propos de l'inévitable élection de Nixon, Thompson écrit ces quelques mots :
"The ugly fallout from the American Dream has been coming down on us at a pretty consistent rate since Sitting Bull's time – and the only real difference now, with Election Day '72 only a few weeks away, is that we seem to be on the verge of ratifying the fallout and forgetting the Dream itself."
America, America…
Lien : http://monsieur-o.fr/2007/08/27/las-vegas-parano-autopsie-des-sixties/