Ce recueil comporte quatre novellas : "
La sonate à Kreutzer" de
Léon Tolstoï, "
A qui la faute ?" et "Romance sans paroles" de
Sofia Tolstoï, son épouse, et "Le prélude de Chopin" de
Léon Tolstoï fils.
"
La sonate à Kreutzer" fut rédigée par
Tolstoï lors d'une crise morale et mystique. Elle lui a été inspirée par l'écoute de la sonate n° 9 de Chopin, auquel son titre fait référence. Cette musique, qui lui fit une profonde impression, joue dans le récit un rôle décisif : un goût commun pour la musique rapproche dangereusement Lisa, l'épouse de Pozdnychev, et le violoniste Troukhatchevsk, et c'est cette même musique qui achèvera d'exaspérer l'âme instable de Pozdnychev et lui fera commettre l'irréparable... Pourtant, la musique n'est pas seule en cause : ce qui a causé le drame, c'est d'abord et avant tout la concupiscence. C'est un véritable réquisitoire contre le mariage que
Tolstoï dresse dans ses pages, En fait d'institution honorable, il s'agirait pour lui d'une prostitution déguisée où les parents vendent leur fille au plus offrant. Par ailleurs, loin d'être le garant de la vertu des époux, le mariage constitue une incitation permanente à la débauche. Or, la fornication, outre qu'elle est épuisante physiquement (en particulier pour la femme enceinte ou allaitante), est contre-nature. Elle contrarie chez la femme l'instinct maternel, rend les époux irritables et insatiables, fait naître en eux le goût du stupre et la jalousie. Posdnychev, acquitté du meurtre de sa femme parce qu'il n'aurait fait que laver son honneur, estime en lui-même que le mobile de son crime n'a rien à voir avec l'honneur, et que ce sont ses sens qui l'ont rendu fou.
Dès sa publication, "
La sonate à Kreutzer" déchaîna la chronique.
Sofia Tolstoï, quoique très choquée par le propos de son époux, et par ce qu'elle estimait être une atteinte personnelle, plaida cependant sa cause auprès du tsar pour lui éviter la censure. Elle prit sa revanche en écrivant un court roman intitulé "
A qui la faute ?", dans lequel le mariage et l'adultère sont cette fois-ci envisagés du point de vue de l'épouse. Anna, une jeune fille idéaliste et cultivée, a épousé le prince Prozorski, de quinze ans son aîné, qui s'avère être un goujat et un rustre, un être sans raffinement ni morale, dont la conception de l'amour est tout sauf romantique. Après plusieurs années de mariage et quatre enfants, Anna rencontre Bekhmétev, un ami d'
Enfance de son époux. Tous deux s'éprennent l'un de l'autre, en grand secret... Cette idylle, qui ne sera jamais consommée, déclenchera pourtant l'ire du prince, qui, convaincu de la culpabilité d'Anna, lui portera un coup mortel avant de réaliser son erreur . Horrifié, il se prend d'amour pour cette âme pure tout près de rejoindre les cieux, et regrette amèrement son geste.
Un second roman de Sofia, "Romance sans paroles", décrit quant à lui un amour sans retour, celui que Sacha, une femme mariée à un brave homme, éprouve pour un jeune et talentueux pianiste. Installée avec son mari et leur jeune fils pour l'été dans une datcha à la campagne, Sacha fait la connaissance de leur voisin, Ivan Illitch, et s'éprend de lui aussi bien que de sa musique. Flatté de cette préférence, le jeune homme compose une symphonie qui doit sans doute beaucoup à son influence, mais oublie bien vite cette muse d'un instant. Sacha, elle, ne trouve ni consolation ni apaisement dans sa vie routinière auprès de son mari, et sombre dans la déraison...
Léon Tolstoï fils, qui se démarque de ses deux parents, et surtout de son père, plaide quant à lui en faveur du mariage, et même du mariage précoce, seul remède possible à la dissipation et à la débauche. Krioukov, un étudiant désargenté, aime la jeune et jolie princesse Sonetchka, dont il est aimé en retour. Sa situation et la différence de fortunes l'empêche de demander sa main à sa mère. Mais une visite à son ami Komkov lui ouvre les yeux : celui-ci a trouvé dans le mariage un équilibre qui lui fait recommander cet état à tout jeune homme en âge d'être amoureux... Sans véritable intrigue, cette nouvelle est surtout prétexte à développer ses propres théories sur le mariage. Celui-ci est nécessaire, ne serait-ce que pour perpétuer l'espèce humaine. Par ailleurs, il est faux que l'homme soit naturellement porté à la débauche et à l'amour charnel ; en revanche, les tentations ne lui manquent pas, et ses sens tourmentés le détournent de ses études. Seul un mariage d'amour peut l'aider à vaincre ses démons et à vivre harmonieusement, en accord avec la religion et avec lui-même.
De ces quatre récits, celui de
Léon Tolstoï père se démarque nettement des autres sur le plan littéraire - quoi qu'on puisse penser, par ailleurs, des idées qu'il véhicule. On peut cependant reconnaître à Sofia et à leur fils un talent indéniable. Ainsi que l'a fait remarquer
Elif Shafak dans "
Lait noir", le talent littéraire de Sofia n'a guère eu l'occasion de s'exprimer ni de se développer, puisqu'elle a donné naissance à treize enfants qu'elle a tenus éloignés de leur père pour permettre à celui-ci d'écrire son grand oeuvre...
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