Sans doute un pas de plus chez Toussaint. le rire devient moins franc même si les situations décrites gardent le caractère iconoclaste de
La Salle de Bain et de
La Télévision, même si le narrateur se retrouve en train de nager en pleine nuit dans la piscine d'un grand hôtel de Tokyo.
Il semble qu'au fil des romans, le narrateur s'investit de plus de plus. Alors que dans
La Salle de Bain rien ne semblait le toucher, il se retrouve ici hypersensible dès qu'il est question de Marie, la femme qu'il aime et qu'il quitte parce qu'il ne peut plus lui
Faire l'amour à cause d'un fax qui apparaît sur l'écran bleu d'une télévision. Cette histoire de rupture, toujours saugrenue et prêtant souvent à sourire, est doublée d'une violence et d'une sensualité que l'on ne trouvait pas dans les romans précédents.
En élargissant sa palette émotionnelle sans changer de style, Toussaint rend son oeuvre plus ambiguë et donc plus riche. le saugrenu devient grotesque, le rire devient jaune, l'humour devient sérieux, on sent que derrière tout ça, il y a quelque chose comme une tragédie. Les événements ne sont plus anodins, il ne s'agit plus de fougères oubliées dans le frigo des voisins du dessus ou de Polonais qui préparent une poulpe mais d'un homme, le narrateur lui-même, qui souffre sans se l'avouer tout à fait.
Un exemple ? "je m'étais mis à fredonner mentalement, très doucement, de façon lente et saccadée, répétitive et absurde, une vieille chanson des Beatles dont je déroulais la mélodie dans un murmure mental déchiré et poignant : "All you need is love love love is all you need", et, sans pouvoir aller plus avant dans la chanson, ma poitrine se soulevait dans un nouveau spasme et quelques gouttes de vomi très aigre giclait dans la cuvette". Derrière une description apparemment insensée un peu de sens s'élabore. Pour guérir il suffirait de l'amour mais le narrateur, emprisonné dans la succession absurde des instants, ne parvient pas à retrouver le temps perdu.