Un lyrisme philosophique
A Anse-à-Fôleur, village imaginaire d'Haïti, il fait bon vivre malgré la pauvreté. le seul mal dont semble souffrir les villageois est “la maladie de la mer”, et avec les lois du législateur auto-didacte Justin que personne n'est obligé de respecter mais que tous appliquent, le bonheur commun semble être l'unique objectif. “Tu trouveras là-bas des sourires, une plage sauvage mais gentille, des fruits, du pain doux et beaucoup de chansons de mer, du poisson boucané, des paumes grandes ouvertes, des artistes de grand talent travaillant à la bonne humeur, les plus habiles constructeurs de tonnelles et de bois fouillé, des contes et des légendes pour donner du voyage à la vie quotidienne, mais pas de réponse à tes questions”, dit Thomas à Anaïse dans la grande partie du dernier roman de
Lyonel Trouillot.
Anaïse est venue chercher des réponses sur le passé de son père, parti du village vingt ans auparavant. Thomas est son guide. En sept heures de route, du brouhaha de Port-au-Prince au silence d'Anse-à-Fôleur, le jeune homme raconte. Anse-à-Fôleur, le grand-père d'Anaïse et son ami le colonel Pierre André Pierre, disparus tous les deux une nuit avec les Belles Jumelles, les deux maisons bourgeoises côte-à-côte qui cachaient le paysage, des morceaux épars de sa vie entre Port-au-Prince où il est guide et le village de pêcheurs où il peint en signant du nom de son oncle, sa vision d'Anaïse. Entre la confession, le monologue et le témoignage, les sept heures de route passent vite. Anaïse s'endort parfois : “Dieu, que tu peux parler ! [...] Dans mon demi-sommeil, souvent je n'entendais que la musique des mots”, lui dit-elle dans la deuxième partie, beaucoup plus courte, du livre.
Comprendra-t-elle que ce sont les questions qui comptent ? Elle ne saura pas ce qui est arrivé cette nuit d'il y a vingt ans, lorsque les deux maisons ont brûlé, l'homme d'affaire Robert Montès et le colonel Pierre André Pierre disparu, et la femme et le fils du premier parti sans un regard en arrière. Un enquêteur était déjà venu. Il n'avait rien trouvé d'autre que le nom de son bar, un lieu unique de rencontre et de bonne humeur à Port-au-Prince. Il était reparti transformé. Elle aussi le sera peut-être aussi. On ne ressort pas d'une utopie sans avoir été touchée un peu par elle. Car la magie du lieu que nous décrit Thomas et que découvre Anaïse est celle d'une utopie créée par les hommes eux-même, dans la simplicité de l'échange, de la solidarité et du bonheur.
La belle amour humaine est finalement la réalisation artistique de ce tableau humain gai et généreux. Elle ne pouvait être faite qu'à Anse-à-Fôleur par plusieurs de ses habitants : un peintre aveugle, son amie la belle Solène et Thomas.
C'est une plume sensible, belle, qui ne pouvait se permettre ses envolées lyriques que dans un monologue, une réponse à celui-ci et une fusion dans “
La belle amour humaine”, qui porte ce récit où il ne se passe finalement que peu de choses. Un trajet, la visite d'un village, une journée passée là-bas. Nous ne sommes pas dans un polar exotique dont le projet serait d'élucider un double-meurtre il y a vingt ans, ou même le départ du fils de l'un des disparus. Si Anaïse vient chercher ses origines, ce n'est pas le plus important ici. Ce n'est pas là qu'aboutira sa quête d'elle-même, encore moins là que réside la force du récit. Tout est dans le verbe, la beauté des mots qui réunissent ensemble deux mondes, celui d'une jeune occidentale et celui d'un jeune haïtien, celui du passé et celui du présent, celui d'Anse-à-Fôleur et celui du reste de la planète. La parole réunit les personnages, l'humanité, au plus proche. Les différences sont là, assumées et embellies par le respect de l'autre, de sa parole et de son silence.
La puissance d'évocation du discours de Thomas, la sensibilité à fleur de peau d'Anaïse, la fusion des points de vue et des ressentis dans
La belle amour humaine : tout le récit est porté par cette exaltation de la langue. Aucun ne semble pouvoir s'arrêter. Thomas ne se taira qu'après sept heures de route, sans temps mort. Anaïse laissera place aux évènements. La vie commence tout juste pour nos deux narrateurs.
Jusque dans son titre, dont l'impossibilité grammaticale n'est qu'une orfèvrerie littéraire incongrue et somptueuse (titre emprunté à un autre écrivain haïtien,
Jacques Stephen Alexis) de plus, l'écriture de
Lyonel Trouillot est magnifique. La langue y est sublimé, à la fois proche de l'oralité et très littéraire, à la limite de la poésie. Pourtant, cette écriture donne lieu à la critique d'un monde corrompu, à la vision d'un monde idéal où les allégories du pouvoir militaire/étatique (Pierre André Pierre) et du pouvoir économique (Robert Montès) ont disparu. On imagine un moment du récit qu'ils sont partis d'eux-même, conscients de leur cruauté, la seule chose qui pouvait véritablement réunir ses deux êtres. Étrange hypothèse, mais qui montre que la réponse aux questions n'est pas ce qui compte, seulement le cheminement de la raison et des sentiments, les questions qui s'accumulent les unes sur les autres pour ne se réduire qu'à : “dans tous ces mondes qui font le monde, quel usage faire de ma présence ? A quoi vais-je donner l'adhésion de mon rire ?” Une histoire de bonheur reçu et donné, finalement.