Retomber en enfance. Qui n'en a pas rêvé, au moins pour un instant ?
Voilà le voyage auquel
Antonio Ungar convie son lecteur dans
Les oreilles du loup.
Pas un voyage artificiel au rabais, sur une compagnie low cost, vers une sorte de réserve naturelle à la Disneyland, où l'enfance idéalisée, voire fantasmée, serait reconstituée artificiellement, à grand renfort de mièvreries jusqu'à ce qu'écœurement s'ensuive.
Non, non, pas du tout. Surtout pas.
Il s'agit d'un voyage en première classe au pays de l'enfance au cours duquel
Ungar nous invite à REVIVRE la condition d'enfant. Rien de moins.
Un véritable tour de force réussi haut la main.
Là où
Antonio Ungar est bluffant, c'est qu'il retranscrit avec une justesse stupéfiante le mode de pensée d'un jeune enfant.
Dans
Les oreilles du loup, monologue intérieur, le lecteur s'installe dans la tête du narrateur, un petit garçon d'à peine cinq ans. C'est à travers son regard, son rapport au monde extérieur que l'on vit le drame qu'il traverse : la séparation de ses parents et les bouleversements qui en découlent.
Les oreilles du loup est structuré en deux grandes parties, Jours sombres et Jours clairs, subdivisées en huit textes, comme autant d'éclats de vie, chacun pouvant se lire indépendamment.
Les Jours sombres s'ouvrent sur le Cauchemar, récit du départ du père aimé, qui va au fur et à mesure perdre de sa consistance pour ne plus devenir que le fantôme du père. Sombres aussi les jours d'errance à travers le pays, quand la mère qui tente d'assumer au mieux la situation, se trouve obligée de s'installer un moment avec ses enfants chez sa mère, en ville, et subir une houleuse cohabitation. Douloureux encore l'exil forcé de la campagne à la ville, des grandes étendues à la cour de l'école.
Puis arrivent les Jours clairs, peuplés par les figures solaires de la jolie cousine Aldana mais surtout de l'homme gros qui arrive un beau jour dans sa voiture verte, personnage jovial et chaleureux qui va redonner le sourire à la mère et faire disparaître à jamais le fantôme du père.
Alors que la (mauvaise) littérature nous a souvent habitué à l'image d'une enfance mythifiée faite de fausse innocence, de naïveté affectée, ou de mauvaise imitation du langage enfantin, l'auteur colombien renvoie à la nature primale de l'enfant. Dans
Les oreilles du loup, tout repose sur les sensations, le ressenti en opposition au rationnel.
Suite au départ du père, les événements s'enchaînent sans véritable transition ni logique. En fait, leur succession n'est pas expliquée tout simplement parce que l'enfant ne se les explique pas. Il les prend tels qu'ils arrivent. C'est comme ça et c'est tout. Il regarde le monde des adultes en spectateur sans vraiment en saisir tout le sens et tous les enjeux. Il subit la situation et réagit en fonction de façon quasi animale.
Cela peut s'avérer déroutant à la lecture. le lecteur doit agir de la même façon : il ne sert à rien de chercher à comprendre les tenants et les aboutissants, il faut se contenter de ressentir.
Comme tous les jeunes enfants de son âge, quand la réalité le trouble ou le désarçonne, il se réfugie dans un monde imaginaire et onirique qui le rassure.
Farouche et indépendant, le jeune narrateur d'
Ungar se rêve en tigre indomptable, libre, invincible. Il n'est jamais aussi heureux que courant librement dans les plaines des Llanos orientaux, offert à tous les vents, grimpant dans les arbres.
Sa nature sauvage est en totale symbiose avec les éléments. Pas étonnant qu'il déteste l'école qui le bride et le met en cage, pas plus qu'il n'aime la ville où il doit vivre un moment avec sa mère et sa sœur, chez sa grand-mère.
Chez cet être pas encore formaté par la société, pas de tabous. Il livre ses impressions, brut de fonderie. La nature animale de l'enfant prime toujours.
Ainsi, la poésie côtoie parfois la violence, sans qu'y soit associé un quelconque aucun degré de valeur. le petit félin qui ronronne gentiment peut sans prévenir griffer et blesser d'un seul coup de patte. L'enfant rêveur dans sa campagne est aussi un enfant bagarreur dans la cour de récréation, n'hésitant pas à mettre son opposant en sang ou a mettre le feu aux poubelles, ce qui lui vaudra d'être exclu de l'école.
De même, il est naturellement sensible et réceptif à la sensualité de sa jolie cousine Aldana, sans qu'aucun sentiment de culpabilité ne l'effleure.
Les oreilles du loup est un récit, tendre et triste, sur cet âge de tous les possibles où il fait bon se replonger le temps d'une belle lecture.
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