Lire le cycle de Tschaï, c'est avant tout partir dans un voyage des plus dépaysant. Avec son style évocateur et savoureux Vance n'a pas son pareil pour planter un décor en une poignée de mots évocateurs, décrire une péripétie en quelques phrases. On voyage à travers continents et océans, on en prend plein les mirettes de paysages exotiques, de villes pittoresques, d'animaux étranges et de peuplades aux moeurs surprenantes, de personnages aux tenues extravagantes. Arrive alors l'étape, l'auberge où on sert un menu surprenant toujours décrit; et la rencontre avec ces individus inimitables, qui masquent à peine leur roublardise derrière une hypocrisie savoureuse.
Alors bien sûr, derrière tout cela on se doute qu'il n'y a pas grand chose. L'art de Vance est celui de l'évocation, du trompe-l-oeil, où une liste de noms chatoyants suffit parfois à évoquer un long voyage et une évasion totale. Mais qu'importe. C'est l'essence du spectacle, et ce n'est franchement pas plus superficiel que de faire du tourisme en vrai. A chaque fois que le héros vancien soulève un coin du voile le conteur est là pour nous décrire ce qu'il y a derrière, et les idées n'y sont pas moins nombreuses et fulgurantes qu'ailleurs, à commencer par ces hommes qui adoptent la personnalité et l'histoire de l'emblême qu'ils arborent.
Le cycle de Tschaï c'est Adam Reith, un terrien naufragé sur une planète inconnue dominée par quatre espèces extra-terrestres qui maintiennent les humains dans des rôles subalternes et l'ignorance. Il va tenter de regagner la Terre, ce qui le mènera au quatre coins de Tschaï et lui fera vivre d'innombrables aventures avec deux compagnons. Par sa seule existence sur ce monde où la Terre est inconnue, Adam Reith est un agitateur, un transgresseur de l'ordre établi, une sorte d'anarchiste malgré lui, qui provoque des révolutions en s'attaquant aux tyrannies, aux structures de pouvoirs basées sur la tromperie ou l'illusion, aux cultes vindicatifs, aux ordres sociaux trop rigides.
C'est du roman d'aventure, picaresque, de très haute qualité, et à un rythme soutenu. Sur Tschaï il n'y a pas une - ce serait trop simple - mais trois sortes de chaschs bien différents qui vont donner la tonalité de ce premier tome, sans compter les hommes-chasch. Dans
Le Chasch, Adam Reith fait naufrage, s'acclimate, et tente de s'installer "socialement" chez les hommes-emblêmes avant de partir en voyage, livre une demi-douzaine de combats et de duels, rencontre ses deux compagnons, noue une relation amoureuse. On voyage beaucoup, on se joint à une caravane, on repousse des attaques de monstres, marchande, assiste à des chasses à l'homme, livre des batailles, des fêtes macabres, des embuscades, des révolutions, tout ça en moins de 200 pages où les péripéties et les idées se bousculent. Et on y croit de bout en bout, sans le moindre ennui.
Classique indémodable.