Note moyenne : 4/5 (sur 4 notes)
Un livre blanc : Récit avec cartes1Ajouter à mes livres
Pendant un an, à raison d’une expédition par semaine, Philippe Vasset est allé voir ce qui se cache dans les zones laissées en blanc, vierges de toute indication, qui émaillent la carte IGN de l’Ile-de-France. Quel est ce réel que les cartographes n’ont pas su ou pas vo... > voir plus
en fait l'aventure qui est racontée est, je crois, l'aventure de la construction d'un livre, ou de livres, dont il reste ce récit ; et en même temps cela concerne les cartes, leur rapport au réel, l'exclusion, ce qui est repoussé aux marges de la ville, la survie, la façon dont les « zones blanches « (et ce qu'elles sont qui est divers entre zones vides, ou secrètes, ou emplies d'éléments trop infimes pour être reportés) rongent la ville et sont rongées par elle. Enfin je ne sais ce que c'est, je sais que je l'ai lu, à la fois d'une traite, et avec des petits suspens en digestion, et que je suis contente de l'avoir lu.
« A peine entamée, mon expédition s’éloignait du chemin tracé : en lieu et place des mystères espérés, je ne trouvais qu’une misère odieuse et anachronique, un bidonville caché aux portes de Paris. »
« .. d’abord je ne voyais rien, j’avançais dans les ronces et les hautes herbes, puis, d’un coup, je me tenais devant l’entrée d’une tente ou butais contre une cloison de tôle (les abris paraissaient toujours vides) »
« J’écrivais comme on shoote dans des boites de conserve, lançant des phrases contre tout ce qui apparaissait. Je notais les trajectoires (glissement à gauche/craquement à droite) et ce qui fuyait à l’extrême limite de la vision (éclats, ombre, couleur) »
« C’était dans des endroits où la réalité excéderait le texte que je voulais me tenir le plus longtemps possible, regardant les phrases gigoter en tous sens comme des poissons fraîchement capturés »
« .. il fallait sans cesse rabattre le texte sur l’espace nu, sans direction, et empêcher la chaîne du récit de se refermer, la laissant battre contre le flanc des choses. Mon texte devait rester incomplet, parcellaire… »
Au bout de deux mois, j'avais complètement abandonnée l'idée de faire apparaître la moindre parcelle de merveilleux : les blancs des cartes masquaient, c'était clair, non pas l'étrange, mais le honteux, l'inacceptable, l'à peine croyable : des familles campant dans la boue en pleine ville et des hommes qui, comme à la Courneuve, sous l'A1, devaient aller arracher aux obstacles des parcours de santé avoisinant des rondins pour alimenter leur feu l'hiver.
Explorant mes terrains vagues, zones vouées à la pure potentialité, lieux de l'inconfort extrême où rien ni personne n'a de place assignée, j'avais le secret espoir que les notes désordonnées et contradictoires finissent par aboutir à un texte qui ressemble à cette terre mille fois retournée et mêlée de débris, à ces toiles d'araignée qui s'accrochaient aux oreilles et aux cheveux et à ces fruits poussant sans arrosage ni jardinier.
Mais, lorsque j'ai voulu synthétiser toutes les informations rassemblées, les phrases ont refusé de s'agencer en argumentaire : mes textes n'expliquaient rien, ne racontaient aucune histoire, et laissaient même transparaître par endroits une fascination difficile à assumer pour ces existences portées jusqu'à l'extrême public, ces patientes appropriations d'un coin de rue, d'un trottoir, et ces vies dissolues dans le mouvement et le passage. J'ai vite compris que jamais je n'arriverais à dénoncer quoi que ce soit, préférant la confusion à la clarté, m'y prélassant même, et retardant le plus possible le moment où il faudrait choisir son camp et cesser d'être transparent, sans poids ni place.
Plutôt que de surcharger le dessin et d'en rompre les proportions avec des symboles compliqués, les cartographes laissent parfois certaines zones vierges. C'est particulièrement frappant sur les cartes de villes : l'espace y apparaît irrégulièrement perforé de trous bien nets, comme une boîte de chocolats vidée de ses meilleures pièces.