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ISBN : 2020159538
Éditeur : Editions du Seuil (1992)


Note moyenne : 4.1/5 (sur 20 notes) Ajouter à mes livres
Résumé :
Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? Au premier abord, la question peut paraître surprenante, voire provocante. En réalité, Paul Veyne, grand historien du monde gréco-romain, nous démontre qu'elle n'a pas de sens, la vérité... > voir plus
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Citations et extraits

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  • Par Piling, le 15 novembre 2009

    Distinguons donc entre les prétendus faussaires, qui ne font que ce que leurs contemporains trouvent normal, mais qui amusent la postérité, et les faussaires qui le sont aux yeux de leurs contemporains. Pour tirer nos exemples d'animaux plus petits, disons que ce second cas est celui d'un personnage dont il vaut mieux rire que pleurer, d'autant plus qu'il n'a jamais existé, toutes les preuves de sa réalité étant révocables en doute : un imposteur avait pris sa place devant les tribunaux, ses livres avaient été écrits par d'autres et les prétendus témoins oculaires de son existence étaient, soit partiaux, soit victimes d'une hallucination collective ; une fois qu'on sait qu'il n'a pas existé, les écailles tombent des yeux et l'on voit que par conséquent les prétendues preuves de sa réalité sont fausses : il suffisait de n'avoir pas d'idée préconçues. Cet être mythique s'appelait Faurisson. S'il faut en croire sa légende, après avoir élucubré obscurément sur Rimbaud et Lautréamont, il parvint vers 1980 à quelque notoriété en soutenant qu'Auschwitz n'avait pas eu lieu. Il se fit engueuler. Je proteste que le pauvre homme avait failli avoir sa vérité. Il était proche, en effet, d'une variété d'illuminés à laquelle les historiens de ces deux derniers siècles se heurtent parfois : anticléricaux qui nient l'historicité du Christ (ce qui a le don d'exaspérer l'athée que je suis), cervelles fêlées qui nient celle de Socrate, Jeanne d'Arc, Shakespeare ou Molière, s'excitent sur l'Atlantide ou découvrent sur l'Île de Pâques des monuments érigés par des extra-terrestres. En un autre millénaire, Faurisson aurait pu réussir une belle carrière de mythologue ou, il y a encore trois siècles, ou, il y a encore trois siècles, d'astrologue ; quelque chose d'un peu court dans la personnalité ou l'inventivité lui interdisait d'être psychanalyste. Il n'en avait pas moins le goût de la gloire, comme l'auteur de ces lignes et toute âme bien née. Il y avait malheureusement un malentendu entre lui et ses admirateurs ; ceux-ci méconnaissaient que la vérité étant plurielle (ainsi que nous nous flattons de l'avoir établi), Faurisson relevait de la vérité mythique plutôt que de la vérité historique ; la vérité étant également analogique, ces lecteurs se croyaient, avec Faurisson, sur le même programme qu'avec les autres livres relatifs à Auschwitz et et ils opposaient candidement son livre à ses livres ; Faurisson facilitait leur léthargie en imitant la méthode de ces livres, éventuellement au moyen d'opérations qui, dans le jargon des historiens à controverse, s'appelaient falsifications de la vérité historique.

    Le seul tort de Faurisson était de s'être placé sur le terrain de ses adversaires : au lieu d'affirmer tout de go, comme l'historien Castor, il prétendait controverser ; or, avec son délire d'interprétation systématisé, il mettait tout en doute, mais unilatéralement : c'était donner le bâton pour se faire battre. il lui fallait, ou croire aux chambres à gaz, ou douter de tout, comme les taoïstes qui se demandaient s'ils n'étaient pas des papillons en train de rêver qu'ils étaient es humains et qu'il y avait eu des chambres à gaz. Mais Faurisson voulait avoir raison contre ses adversaires et comme eux : le doute hyperbolique sur l'univers entier ne faisait pas son affaire.
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  • Par Piling, le 16 novembre 2009

    Aristote croit à l'éternité du monde et, par conséquent, à l'Éternel Retour. Il ne se le représente pas comme brassage de "donnes" toujours différentes en une sorte de poker cosmique, où le retour inévitable des mêmes agrégats, loin d'avoir une raison, confirmerait que tout n'est que combinatoires au hasard (et non pas schéma causal) ; il le considère, de façon plus réconfortante, comme remontée cyclique des mêmes réalités, que la vérité des choses fait retrouver : c'est un happy end.

    Nous autres, les modernes, nous ne croyons plus au cycle, mais à l'évolution : l'humanité fut longtemps enfant, maintenant elle est devenue grande et ne se raconte plus de mythes ; elle est sortie ou va sortir de sa préhistoire. Notre philosophie a toujours pour mission de réconforter et bénir, mais c'est la (r)évolution qu'il faut maintenant conforter. À nos yeux, le mythe a cessé de dire vrai ; il passe en revanche pour n'avoir pas parlé pour rien : il a eu une fonction sociale ou vitale, à défaut d'une vérité. La vérité, elle, demeure égocentriquement nôtre. La fonction sociale qu'a eue le mythe confirme que nous sommes dans la vérité des choses, lorsque nous expliquons l'évolution par la société ; on en dirait autant de la fonction de l'idéologie, et voilà pourquoi ce dernier mot nous est si cher. Tout cela est bel et bon, mais voici le hic : s'il n'y avait pas de vérité des choses ?

    Quand on jette en plein désert une cité ou un palais, le palais n'est ni plus vrai ni plus faux que ne le sont les fleuves ou les montagnes, qui n'ont pas de montagne modèle à laquelle elles seraient conformes ou non ; le palais est et, avec lui, un ordre des choses commence à être, dont il y aura quelque chose à dire ; les habitants du palais trouveront que cet ordre arbitraire est conforme à la vérité des choses même, car cette superstition les aide à vivre, mais quelques historiens ou philosophes, parmi eux, se borneront à tenter de dire vrai sur le palais et à rappeler qu'il ne saurait être conforme à un modèle qui n'existe nulle part.
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  • Par Piling, le 16 novembre 2009


    Depuis quarante ou quatre-vingts ans, l'historiographie de pointe a pour programme implicite qu'écrire l'histoire, c'est écrire l'histoire de la société. On ne croit plus guère qu'il existe une nature humaine et on laisse aux philosophes de la politique l'idée qu'il existe une vérité des choses, mais on croit à la société et cela permet de prendre en compte l'espace qui s'étend de ce qu'on appelle l'économie à ce qu'on peut classer sous l'étiquette d'idéologie. Mais alors, que faire de tout le reste ? Que faire du mythe, des religions (dès qu'elles n'ont pas seulement fonction idéologique), des billevesées de toute espèce ou, plus simplement, de l'art et de la science ? C'est bien simple : ou bien l'histoire littéraire, pour prendre cet exemple, sera rattachée à l'histoire sociale, ou bien, si elle ne veut ou ne peut y être rattachée, elle ne sera pas de l'histoire et on oubliera son existence ; on l'abandonnera à une catégorie spécifique, les historiens de la littérature, qui ne seront historiens que de nom.

    La majeure partie de la vie culturelle et sociale reste ainsi en dehors du champ de l'historiographie, même non événementielle. Or, si l'on essaie de prendre en compte cette majorité, afin qu'on puisse y ouvrir un jour ces essarts que Lucien Febvre attribuait comme carrière à l'historiographie de pointe, on s'aperçoit qu'on ne peut le faire qu'en récusant tous les rationalismes, grands ou petits, de telle sorte que cette masse d'imaginations ne puisse plus être dite fausse, ni davantage vraie. Mais alors, si l'on arrive à élaborer une doctrine telle que les croyances puissent n'y être ni vraies, ni fausses, par contrecoup les domaines supposés rationnels, tels que l'histoire sociale et économique, devront être tenus, eux aussi, pour ni vrais, ni faux : ils ne se justifient pas par un schéma qui érige leur cause en raison ; au terme de cette stratégie d'enveloppement, il nous faut faire une croix sur tout ce qui nous occupe depuis quelques décennies : sciences humaines, marxisme, sociologie de la connaissance.
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  • Par Piling, le 12 novembre 2009

    La modalité de croyance la plus répandue est celle où l'on croit sur la foi d'autrui ; je crois à l'existence de Tokyo, où je ne suis pas encore allé, parce que je ne vois pas quel intérêt auraient les géographes et les agences de voyage à me tromper. Cette modalité peut durer tant que le croyant fait confiance à des professionnels ou qu'il n'existe pas de professionnels qui fassent la loi en la matière ; les Occidentaux, ou du moins ceux d'entre eux qui ne sont pas bactériologistes, croient aux microbes et multiplient les précautions d'asepsie pour la même raison que les Azandé croient aux sorciers et multiplient les précautions magiques contre eux : ils croient de confiance. Pour les contemporains de Pindare ou d'Homère, la vérité se définissait, soit à partie de l'expérience quotidienne, soit à partir du locuteur, qui est loyal ou trompeur ; des affirmations qui restaient étrangères à l'expérience n'étaient ni vraies, ni fausses ; elles n'étaient pas mensongères non plus, car le mensonge n'en est pas un quand le menteur n'y gagne rien et ne nous fait aucun tort : un mensonge désintéressé n'est pas une tromperie. Le mythe était un tertium quid, ni vrai, ni faux. Einstein serait cela pour nous si sa vérité ne venait d'une troisième source, celle de l'autorité des professionnels.
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  • Par Piling, le 12 novembre 2009

    Une explication se cherche et se démontre ; la clé d'une énigme, elle, se devine et, une fois devinée, elle agit instantanément ; il n'y a même pas à argumenter : les voiles tombent et les yeux s'ouvrent, il suffit d'énoncer le sésame. Chacun des premiers physiciens de la vieille Grèce avait tout ouvert à lui tout seul, d'un seul coup ; deux siècles plus tard, la philosophie d'Épicure sera encore un roman de ce genre. Ce qui peut nous en donner une idée est l'œuvre de Freud, dont il est surprenant que l'étrangeté surprenne si peu : ces opuscules qui déroulent la carte des profondeurs de la psyché, sans l'ombre d'une preuve, sans aucune argumentation, sans une exemplification, même à des fins de clarté, sans la moindre illustration clinique, sans qu'on puisse entrevoir d'où Freud a tiré tout cela et comment il le sait ; de l'observation de ses patients ? Ou plus probablement de lui-même ? On ne s'étonnera pas que cette œuvre si archaïque ait été continuée par une forme de savoir non moins archaïque : le commentaire. Que faire d'autre que commenter, quand le mot de l'énigme a été trouvé ? De plus, seul un génie, un inspiré, presque un dieu, peut deviner le mot d'une pareille énigme : Épicure est un dieu, oui, proclame son disciple Lucrèce. Le déchiffreur est cru sur parole et n'exigera pas plus de lui-même que ses admirateurs n'exigent de lui ; ses disciples ne continuent pas son œuvre : ils se la transmettent et ils n'y ajoutent rien ; ils se bornent à la défendre, à l'illustrer, à l'appliquer.

    Nous venons de parler de disciples et de maîtres. Et précisément, pour en revenir au mythe lui-même, l'incrédulité est venue à son égard de deux foyers au moins : un sursaut d'indocilité à la parole d'autrui et la constitution de centres professionnels de vérité.
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