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EAN : 9782843047381
512 pages
Zulma (02/04/2015)
4.14/5   68 notes
Résumé :
Amour. Haïti, l'entre-deux-guerres. Les trois sœurs Clamont, aristocrates décadentes, vivent dans leur grande demeure avec leurs souvenirs. Il y a Annette, la petite dernière, si belle ; il y a Félicia, qui a épousé Jean Luze, le beau Français ; et il y a Claire, l'aînée, la vieille fille, la mal sortie, qui nous raconte tout : ses frustrations, sa maison aux mille intrigues. son pays en déréliction et son amour fou pour un homme, un amour insurrectionnel. Colère. U... >Voir plus
Que lire après Amour, Colère et FolieVoir plus
Critiques, Analyses et Avis (17) Voir plus Ajouter une critique
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Ouf ! J'en suis arrivée à bout ! Non, ce n'est pas ce que vous croyez, j'ai beaucoup aimé ce livre, mais il n'est pas simple à lire. L'écriture de Marie Vieux-Chauvet n'y est pour rien ! C'est simplement, qu'il faut avaler les histoires qu'elle nous raconte avec brio sur Haïti. Il faut le lire à petites doses.

Rien ni personne n'est épargnée. Aussi bien les miséreux, les pauvres que l'élite tel les bourgeois, les intellectuels, les médecins, les prêtres, les acteurs sociaux y sont pour quelque chose dans la mise en place d'un dictateur pour les diriger. Tous sont coupables. Elle dénonce la lâcheté, la méchanceté, l'envie, la jalousie, la soumission, les humiliations, les révoltes étouffées dans l'oeuf, le pouvoir.

Non pas le pouvoir sain qui permet de faire avancer les forces vives d'un pays, mais celui qui rabaisse les gens, les tire vers le bas et toute la société qui va avec, homme, donc humain, qui ne règne que pour détruire.

A travers les trois chapitres de ce livre, on découvre avec Amour, Claire qui vit avec ses deux soeurs, Anette et Félicia, dans la maison familiale. Seule Félicia est mariée. Jean Luze, son mari est français et est convoité par les deux autres soeurs.

Claire, vieille fille aigrie, raconte ses soeurs, son beau-frère, ses états d'âme, sa jalousie, sa haine, sa frustration de ne pas avoir connu l'amour, d'avoir été sacrifiée parce qu'elle n'était pas blanche, contrairement à ses soeurs.

Grâce à elle, on découvre également la petite province d'Haïti, la politique, le pouvoir, la misère, la colère, la haine, la jalousie, la torture. Les atrocités exercées par Calédu.

Colère, raconte la vie de la famille Normil, qui possède des terres. Un matin, des hommes en uniformes sont arrivés. Ils ont plantés des poteaux tout autour de la propriété familiale des Normil, les empêchant d'approcher de leurs terrains. Ils ont été spoliés. Un mur sera construit. Plus de possibilités de faire les récoltes, ce qui leur permettait de vivre.

Les voisins, les amis, tout le monde leur tourne le dos. Plus personne ne les salue. Ils sont considérés comme des pestiférés. Tous ont peur. Mais lorsque la jeune soeur, Rose, se livrera au « Gorille » pour que la famille soit préservée, ils sont revenus. Ils flattaient la famille afin qu'elle intercède auprès de Rose, donc auprès du Gorille, pour avoir des privilèges.

Chacun des protagonistes va essayer de lutter contre l'horreur. le père et le frère, vont chacun à leur façon essayer de trouver une solution pour sortir Rose de l'infamie dans lequel elle est. Mais la peur est là, elle prend chacun dans ses tripes et il est difficile de lutter contre plus fort que soi. Il y a également le grand-père et le dernier fils qui est handicapé. Il ne peut plus marcher. Ils vont se réfugier dans le Vaudou. Et la mère, qui renonce, que son mari trompe, et qui se réfugiera dans l'alcool. Tous n'en sortiront pas indemne. Loin de là.

Quant à Folie, il s'agit de 4 poètes qui se sont barricadés dans une cabane complètement délabrée. Ils y sont depuis 8 jours environ. Ils voient des diables partout dehors. Ils n'osent plus sortir, n'y pour faire leur besoin, ni pour manger… Ils ne font que boire du « Clairin », boisson locale alcoolisée et écrire des poèmes. La folie les saisit l'un après l'autre.

A travers ces trois histoires, Marie Vieux-Chauvet dénonce les horreurs que connaît son pays, Haïti sous la dictature de Duvallier qu'elle ne nommera jamais dans le livre. Ce sera Calédu, le Gorille ou le Commandant. Elle dénonce la folie furieuse et la cruauté sans limite de cet homme, ainsi que la faiblesse des hommes devant le pouvoir.

Un livre que je ne peux que vous recommander. Il permet de donner une vision précise de ce qu'est Haïti.
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Amour
C'est le premier texte. Il est le plus long, le plus dense parce qu'il colle au plus près d'un personnage. Claire Clarmont. Une femme de 40 ans, vivant avec ses soeurs dans la demeure héritée d'un père ayant fait fortune dans l'exploitation du café au début du 20ème siècle et qui a sens cesse briguer l'investiture suprême de son pays. Mais au moment où la demoiselle Claire Clarmont parle, ce père a disparu depuis belle lurette. Claire Clarmont a le point de vue marginal de la vieille fille. Distante, peu diserte, elle offre à son entourage l'apparence de la piété religieuse. Elle semble déconnectée des choses, des passions de la chaire auxquelles se livrent sa soeur benjamine ou aux sages joutes de sa soeur cadette mariée à un Français habitant la demeure familiale. Ses états d'âme révèlent un être retors, manipulateur à un niveau inquiétant, lubrique. Marie Vieux-Chauvet tente-t-elle une psychanalyse d'une élite haïtienne de son époque guindée, arrogante et pourtant si désireuse d'une sensualité qui lui fait défaut? La question raciale est au coeur de ce texte. Certains diront qu'il s'agit de luttes de classe. Mais par le jeu de la génétique dans un univers fait de brassages raciaux, Claire Clarmont nait noire dans une famille de mulâtres blancs. Avec toutes les questions qui sous-tendent, une mésestime de soi profonde qui explique le statut social et l'aigreur de narratrice au moment où elle écrit. Il me semble que le racisme qui est coeur de ce roman est l'un de plus violent qu'il m'ait été donné de lire. Ce qui peut paraître étonnant quand on parle de la première nation noire indépendante de l'ère moderne…

Colère
La violence du duvaliérisme monte d'un cran dans le deuxième texte. Elle était très présente dans le premier texte. Elle est sous-jacente dans Amour, se matérialisant par les cris qui émanent des prisons qui jouxtent la demeure des Clarmont et entrecoupant la réflexion lucide et sensible De Claire. Dans Colère, elle prend le contour d'une expropriation terrienne en bonne et due forme. Une famille plutôt noire a obtenu par d'une terre importante par un aïeul. Quand les maroutes viennent remettre en cause les limites du cadastre, c'est toute une famille de têtes brûlées qui voit son univers embarqué dans les sombres vagues du totalitarisme et de l'injustice. Enfin, injustice… Toute l'intelligence de Marie Vieux Chauvet réside dans le fait de montrer qu'il n'y a pas les bons d'un côté et les mauvais, même si l'oppresseur est décrit sous des formes caricaturales qui traduisent bien la difficulté raciale en Haïti. Mais ici,le premier enjeu du texte est d'observer la réaction des membres de cette famille face à la violence d'un pouvoir vindicatif. le texte entre là dans une dimension universelle renvoyant le lecteur à sa propre réaction et le questionne « face à l'abject quelle attitude tenir? ». Les épreuves révèlent les individus, dit-on. Colère va en être l'illustration.

Folie
Si je devais faire une thèse en littérature, je travaillerais surement sur le fou comme dispositif littéraire intéressant pour aborder la liberté d'expression et le libre arbitre. Ici, la folie se saisit de poètes. Où plutôt ces derniers usent d'elle comme un bastion les maintenant en vie. Cette dernière partie de l'oeuvre magistrale de Vieux-Chauvet interpèle le lecteur sur la position de l'intellectuel face à l'abject, la barbarie. Et quelle forme sa résistance, sa réaction peuvent-elles prendre forme dans un tel contexte. On parle d'Haïti, terre qui a broyé des hommes de lettres brillants comme Jacques-Stephen Alexis. D'une certaine manière, l'enfermement de ses personnages est prémonitoire, Marie Vieux Chauvet va connaître cette douloureuse dans son exil lointain à New-York. Prémonition. C'est finalement le texte le plus touchant et surtout le plus original puisque la romancière en scène y déploie plusieurs genres : prose, théâtre, poésie.

Conclusion

Que dire de plus? Que ce texte me parle? C'est une évidence. Qui a connu une once de régime totalitaire comprendra forcément les logiques qui sont en jeu. J'aimerais que le plus grand respect que j'ai pour cette oeuvre de Marie Vieux-Chauvet, c'est avant tout la sincérité et l'honnêteté qui s'en dégage. La romancière appartient à l'élite mulâtre qui dans un premier temps a tout à craindre pour ses privilèges de ce pouvoir nègre qu'incarne une certaine phase du duvaliérisme. On lit la revanche qui transpire des parvenus qui détiennent le pouvoir. Et la race bout dans toutes ces questions et ces états d'âme. La diabolisation de l'autre est un concept très présent avec des métaphores très crues, comme dans le dernier texte. On découvre en filigrane une nation malade de son histoire, loin des images d'Epinal que portent Les gouverneurs de la Rosée. Il est difficile de ne pas ressentir ce texte et il faut énormément de grandeur pour mettre en scène toutes ses peurs et en même temps se tenir à distance. Un livre à la hauteur de ce qu'est la littérature haïtienne : magnifique et indispensable.

Lien : http://gangoueus.blogspot.fr..
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J'ai été un peu désarçonnée : je pensais lire un roman, or "Amour, Colère & Folie" en compte en réalité trois. Bien qu'indépendants les uns des autres, ces textes forment une sorte de triptyque, par leur thématique et leur contexte communs.
"Amour" est le plus long. C'est aussi celui que j'ai préféré.

Nous sommes dans une petite ville de la province Haïtienne, miséreuse mais encore belle, engluée dans des habitudes ancestrales. Tout le monde s'y épie ; les hommes y sont peu nombreux : l'ambition suprême des parents est d'envoyer leurs fils à Port-au-Prince ou à l'étranger pour en faire des savants.

Dans la maison héritée de leurs défunts parents où elle vit avec ses soeurs Annette et Félicia, Claire Clarmont, l'aînée, fait le guet. C'est son journal que découvre le lecteur, celui d'une vieille fille de trente-neuf ans qui n'a jamais connu l'amour. Comme elle n'a ni mari ni enfant, elle tient les rênes de la maison et le contrôle de la caisse, à la fois domestique et maîtresse. Tous la pensent inexistante, mais elle observe...

Elle pour qui le temps d'aimer est périmé -"Je suis un désert qui n'offre nul abri"-, pour qui il est trop tard pour commencer à vivre, est pourtant aiguillonnée de désir, notamment pour Jean-Luze, le mari français de Félicia, qui oppose sa blancheur et sa blondeur à la peau foncée que Claire, élevée dans la haine de ce sang noir coulant dans ses veines, a hérité d'une lointaine aïeule. Annette, la plus jeune, au contraire lui ressemble. C'est par son intermédiaire, par procuration en quelque sorte, que Claire se venge de sa solitude et de sa différence : la benjamine, belle et effrontée, s'emploie à séduire leur-frère en le pourchassant de ses assiduités dans les moindres recoins de la demeure. Un manège auquel Félicia, qui supporte difficilement les aléas de sa première grossesse, est aveugle.

C'est d'une plume brûlante que Claire évoque à la fois ses tourments et le secret ballet qu'abrite la maison. Elle rend prégnante non seulement la torpeur d'un climat qui leur donne à tous "des airs de chien hargneux, harcelés (…) par la peur, l'été, le soleil, la disette et tout ce qui s'ensuit", mais aussi le bouillonnement d'une intériorité en pleine révolte. Une révolte dont la première cible est l'éducation rigide et maltraitante qu'elle a reçue, et l'infériorité à laquelle on l'a renvoyée au prétexte de sa couleur de peau. Elle s'est ainsi détachée des tabous puritains et du dégout du sexe véhiculés par cette éducation, et n'éprouve plus d'une manière générale que mépris et clairvoyance pour la mesquine communauté de nantis à laquelle les Clarmont appartiennent, qui honnit le péché, mais dont la conduite est loin d'être exemplaire, usuriers, exploiteurs, sadiques, corrompus, n'appliquant pas les principes de miséricorde et compassion prêchés par une Eglise qu'ils fréquentent pourtant chaque dimanche.

Cette révolte, intense mais contenue, se fait l'écho de celle que fait sourdre la politique de répression à l'oeuvre, représentée par Calédu, "nègre féroce (…) choisi tout exprès pour mater cette petite ville réputée pour son arrogance et ses préjugés". L'homme, représentant de la police, y fait régner depuis huit ans terreur et iniquité, notamment à l'encontre de ces aristocrates qui enfin ont perdu leur morgue et courbent l'échine.

Mais le grondement de colère ne dépasse généralement pas les demeures depuis les fenêtres desquelles les habitants, bloqués par la peur -par la couardise, dirait Jean-Luze qui observe la situation avec le recul que lui confère son statut d'étranger- observent le tabassage des poètes, et les assassinats arbitraires.

L'atmosphère oppressante, le sentiment de déréliction et de perversion qui baigne l'ensemble, font d'Amour un texte aussi poisseux qu'intense.

Les deux textes suivants reprennent ce contexte d'une répression à laquelle on se soumet.

"Colère" se déroule dans un quartier de Port-au-Prince, où vit une famille que la ténacité et l'honnêteté d'un aïeul paysan ont fait s'élever au niveau de la petite bourgeoisie noire et mulâtre de la capitale. La prospérité alors acquise n'est quant à elle qu'un vague souvenir : moins ambitieux que son géniteur, le grand-père du clan vit du commerce des fruits du jardin. le foyer compte, hormis cet homme au mauvais caractère, son insignifiant de fils, l'épouse de ce dernier, qu'il éreinte d'un ostensible mépris qu'elle doit à la réputation de son défunt père alcoolique, et leurs trois enfants. Les deux aînés, un garçon et une fille, sont de grands adolescents ; le plus jeune est handicapé, et c'est lui qui concentre toute l'attention affectueuse du grand-père.

Un matin, des hommes en noir s'octroient une partie de leur terrain en y plantant des pieux. Les membres de la famille deviennent soudainement des pestiférés : les enfants sont rejetés par leurs camarades, les voisins les ignorent, jusqu'à ce que Rose, la fille, se sacrifie…

Là aussi, l'ambiance est pesante, plombée par la peur, et la solitude croissante dans laquelle s'enfoncent, bien que vivant sous le même toit, les membres de la famille pris dans l'engrenage de la sujétion à la terreur.

"Colère" est une fable cruelle, marquée d'une inéluctabilité qui lui confère par moments des accents de tragédie antique. Des flashs de tableaux de Goya me sont aussi venus à l'esprit, à l'évocation des hordes de mendiants à l'apparence digne d'une Cour des miracles qui occupent les rues, où ils se font, là aussi dans l'indifférence la plus totale, régulièrement assassiner…

"Folie", enfin, a pour narrateur un poète, mulâtre issu de l'union d'un grand propriétaire terrien et d'une "restez-avec-monsieur", jeune adolescente vendue à l'homme par ses parents fermiers comme esclave-domestique en échange d'un coin de terre à cultiver.

Reclus dans une maison abandonnée, lui aussi observe, depuis un trou dans le mur, les manifestations, dans la rue, de la violence arbitraire du pouvoir. le martellement des bottes est incessant. Parfois des coups de feu se font entendre. Bientôt rejoint par deux compères, il leur décrit ces Diables qu'il voit partout, et le cadavre d'une de leurs connaissances étalé à quelques mètres de la porte.

La frontière entre réalité et fantasmagorie est trouble, on ne sait ce qui relève d'une interprétation faussée par la démence qui, alimentée par la faim et la peur, peu à peu le ronge.

En une langue écorcée, lyrique et brutale, il exprime l'ultime étape de son désespoir, la culpabilité d'avoir accepté l'oppression sans révolte et d'avoir rampé devant les puissants et les riches, le tiraillement entre deux cultures de ceux qui comme lui sont de la race des sang-mêlé ; il aime Mozart et la littérature française mais pense en créole…

En trois textes très forts, respectivement empreints d'une tonalité singulière, Marie Vieux-Chauvet dépeint le délitement d'une bourgeoisie mulâtre écrasée par une politique de répression et de terreur qui deviennent entre les mains d'exécutants avides de vengeance le prétexte aux pires exactions. Elle sonde aussi, ce faisant, toute la complexité d'un âme haïtienne forgée par l'exploitation, le métissage, et une hiérarchisation mouvante mais constante fondée sur les préjugés de classe et de couleur.
Lien : https://bookin-ingannmic.blo..
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Découverte ce mois-ci, cette trilogie haïtienne des années 1960, tout récemment rééditée chez la fantastique Zulma, dans une toujours très belle collection de semi-poche.

Trois récits, donc. Récits d'amour - passion, amour filial et fraternel, amitié - face à la haine et à la violence ; lâcheté ou résignation des uns, courage des autres - beau récit d'émancipation féminine, témérité des poètes, sacrifice de la fille et du père - dignité de ce peuple haïtien combien de fois meurtri, fabuleux chant de liberté. Marie Vieux-Chauvet a écrit là un roman d'une puissance extraordinaire, qui lui a coûté un exil définitif de son île natale - elle est morte à New York cinq ans après le début de la circulation clandestine d'un ouvrage interdit, dès sa parution, par un Duvalier furieux.

"Les temps ont changé mon enfant, et la voix de la justice semble s'être tue pour longtemps."

Trois récits dans le décor d'une petite ville de province, qui se répondent par un système de correspondances. Dans Amour, la passion brûlante et incomprise d'une vieille fille pour son séduisant beau-frère avec la tyrannie d'un chefaillon local en toile de fond ; dans Colère, une parabole à la Gogol ou à la Buzzati sur une famille dépossédée de façon arbitraire de ses terres et poussée à jouer le jeu d'un odieux chantage ; dans Folie, le délire alcoolisé mais pas tellement irréel de trois amis poètes retranchés dans un angoissant huis clos.

Avec une écriture limpide mais âpre, Marie Vieux-Chauvet porte la voix originale et émouvante des révoltés perpétuels, et brasse une richesse folle de thématiques : l'exploitation et le néocolonialisme, la condition féminine, la contrainte et la liberté, les préjugés de classe et de couleur si marqués au sein de cette société pourtant très métissée, les persistances archaïques dans leur brutale et difficile confrontation aux changements, la mécanique de la terreur, la politique, la psychologie, les tréfonds de l'âme haïtienne, la décrépitude de la bourgeoisie mulâtre.

C'est sans pitié, d'une incroyable modernité, définitivement brillant et puissant, c'est un discours consistant, qui a la force et l'ampleur d'un Coetzee. Et en conséquence, comme une envie de me replonger dans une autre lecture de (très) longue haleine, les bouquins de Madison Smartt Bell sur l'indépendance haïtienne (Le soulèvement des âmes, le maître des carrefours).

"Ce coin est enchanteur : la mer, les montagnes, les arbres ! C'est dommage, oui, vraiment dommage, qu'il soit si pauvre et malchanceux".
Lien : http://le-mange-livres.blogs..
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Cette autrice est née à Port-au-Prince, à Haïti, en 1916, et morte à New-York en 1973.
Je découvre sa trilogie romanesque qui mêle adroitement les questions politiques et intimes. Au sein des familles couvent les jalousies et les rancoeurs, et dans les villages les classes sociales, couleurs de peaux et dissensions politiques créent des clivages sanglants.
Les inégalités raciales, et de genre, sont incarnées par des personnages complexes et fascinants, féminins et masculins. Dans "Amour" l'héroïne est une vieille célibataire pieuse et aisée qui brûle de découvrir les plaisirs charnels, s'enflamme pour son beau-frère, hait ses soeurs à la peau plus blanche qu'elle. Elle décrit avec minutie les révoltes politiques qui se fomentent en cachette dans les maisons la nuit, les despotes au pouvoir local qui brutalisent et violent les ancien•nes bourgeois•es qui ont perdu leur privilège. le cadre géopolitique présente avant la 2nde Guerre mondiale la lutte entre Américain•es, Français•es et Anglais•es pour obtenir un monopole économique et utiliser toutes les ressources de ce territoire. Dans "Colère", des hommes en uniformes envahissent les territoires agricoles des Haïtien•nes et imposent leur pouvoir par la terreur. Cette invasion sans nom ni datation prend des allures de fable totalitaire. La gradation atteint son acmé avec "Folie". le pouvoir tyrannique est le thème transversal de ces 3 romans, réunis mais sans communiquer entre eux.
Paru en 1968, avec le soutien de Simone de Beauvoir, le livre avait été retiré de la vente en Haïti à la demande de l'autrice qui craignait des représailles du pouvoir dictatorial haïtien, contre sa famille... L'autrice dépeint un pays aux prises d'une milice sanglante, et dénonce aussi la position ambigüe des + bourgeois•es (dont elle fait partie), qui laissent s'installer ce pouvoir dictatorial.
Il est question de caste, de couleur de peau, de misère et d'injustices, de violence et de terreur politiques, d'héritages et de trahisons familiales... c'est une superbe trilogie que je suis ravie de découvrir pendant le #blackhistorymonth.
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critiques presse (1)
LeDevoir
06 juillet 2015
Un roman-hydre à trois têtes, réédité par les éditions Zulma, qui entrouvre ainsi la porte des oubliettes où François Duvalier l’avait jeté.
Lire la critique sur le site : LeDevoir
Citations et extraits (35) Voir plus Ajouter une citation
Amour – Page 18
Combien de gens a-t-il déjà assassinés ? Combien ont disparu sans laisser de traces ? Combien sont morts dans des conditions atroces ? Nous sommes devenus méchants par contagion : agenouillements sur du sel en grains, obligation pour les suppliciés de compter les coups qui leur enlèvent la peau du corps, patates bouillantes dans la bouche sont les moindres châtiments que certains d’entre nous infligent à leurs petits domestiques. Vrais esclaves que la famine leur livre et sur si ils passent voluptueusement leur hargne et leur rage. A leurs cris comme à ceux des prisonniers mon sang bouillonne, la révolte gronde en moi. Déjà je haïssais mon père de fouetter pour rien les fils de fermiers.
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Page 19 – 20
Des mendiants frissonnants de fièvre sont accroupis au bord des rigoles et recueillent dans le creux de leurs mains, pour la boire, une eau puante. Dans les ruelles, des masures à peu près délabrées et tenant tant bien que mal à sur des fondations sérieusement ébranlées, abritent des familles aux joues caves et à la mine patibulaire. Là vivent quelques poètes pourchassés par la police qui se méfie de ce qu’elle nomme « les intellectuels ». Elle se méfie sans raison, la police, car nous sommes devenus doux comme des moutons et plus prudents que des tortues ; il y a belle lurette que nos incessantes guerres civiles ont passé à l’histoire comme des légendes épiques que la jeunesse lit en souriant.
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Cette flatterie autour de Rose ! Elle est en train de devenir puissante à son tour grâce au gorille. D’où viennent donc ces hommes ? Et qui est leur chef ? Ils ont surgi brusquement dans le pays et nous ont occupés sans que nous ayons rien fait pour nous défendre. Sommes-nous devenus à ce point faibles et - inconsistants ? Nous vivons dans la terreur, foulés au pied par des milliers de bottes. Personne n’ignore qu’ils ont un chef et pourtant personne ne l’a jamais vu. Il se cantonne dans sa ­forteresse et s’y promène, dit-on, comme un lion en cage en ­attendant le rapport de ses espions. Nous avons peut-être mérité cela et comme toujours beaucoup d’innocents vont payer pour les coupables. Etions-nous à ce point pourris ? Je n’ignore pas que nous avons longtemps pataugé dans l’erreur et la ­concupiscence et, personnellement, je souhaitais un chan­gement. J’aspire à me sentir pleinement un homme, un homme libre. Pas un embrigadé.
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: « Des mendiants frissonnants de fièvre sont accroupis au bord des rigoles et recueillent dans le creux de leurs mains, pour la boire, une eau puante. Dans les ruelles, des masures à peu près délabrées et tenant tant bien que mal à sur des fondations sérieusement ébranlées, abritent des familles aux joues caves et à la mine patibulaire. Là vivent quelques poètes pourchassés par la police qui se méfie de ce qu’elle nomme « les intellectuels ». Elle se méfie sans raison, la police, car nous sommes devenus doux comme des moutons et plus prudents que des tortues ; il y a belle lurette que nos incessantes guerres civiles ont passé à l’histoire comme des légendes épiques que la jeunesse lit en souriant »
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Je voudrai être sûre que Beethoven est mort apaisé d'avoir écrit ses concertos. Car que représenteraient, sans cette certitude, la douloureuse anxiété d'un Cézanne traquant une couleur qui le fuit ? l'angoisse d'un Dostoïevski cherchant Dieu à tâtons dans le fourmillement d'une pensée torturée par une complexité d'âme infernale !
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