Parfait roman que celui de Delphine de Vigan. D'une écriture fluide et légère, l'auteure, très louée, pense et analyse notre société. Et les thèmes abordés se révèlent être, pour moi, d'un grand intérêt. L'écrivaine porte, en effet, la lumière sur le monde quelquefois impitoyable de l'entreprise et interroge notre organisation sociale qui, par sa cadence et ses exigences, épuise les corps alors en déliquescence.
Delphine de Vigan nous mène à la rencontre de Mathilde et Thibault, tous deux épuisés et fatigués par un quotidien devenu pesant et oppressant. Lui médecin urgentiste lassé par une relation amoureuse, elle adjointe du Directeur dans une entreprise, humiliée et fragilisée par un harcèlement moral. Ils habitent une même zone géographique, se croisent mais ne se rencontrent pas. Malheureusement. Car tout porte à croire que leur rencontre, si elle avait lieu, serait une réussite. Essoufflés et malmenés, ils partagent, en effet, un même besoin, une même attente. Lancés sur des voies différentes, à la recherche du bonheur, leurs routes se croisent le temps d'un regard. Ils auraient eu, sans doute, beaucoup à partager mais leur rendez-vous est manqué. Dans une ville, comme Paris, où les âmes sont par milliers, combien sont celles qui se cherchent et se croisent sans jamais se rencontrer?
Sous la plume de Delphine de Vigan, la ville est comme un monstre qui, chaque jour, se nourrit de l'énergie de ces milliers d'habitants. le RER est son appareil digestif. Il engloutine ces petites fourmis qui courent à leur lieu de survie (de travail), absorbent un peu de leur vitalité puis les éjectent de manière éhonté. La ville épuise. Elle impose son rythme. Les individus sont pressés. Les corps sont épuisés. Ils circulent et travaillent par milliers sans identité. Ils nourrissent un monstre qui n'est jamais rassasié. Et la ville n'est pas tendre. Elle n'est pas reconnaissante. Elle délaisse ceux qui sont épuisés et qui restent alors sur le bord des quais. La ville blesse, agresse, heurte. Elle est individualiste et froide; fragilise les corps et les esprits. La ville est colères et folies.
Mais est-ce bien la faute de la ville? La ville n'est qu'une organisation spatiale qui suit le rythme de ces fourmis qui, chaque jour, pour mener à bien leur vie, vont alimenter un modèle de société. On le dit capitaliste et individualiste. On le dit épuisant et énervant. Il n'y a, en réalité, rien à reprocher à la ville: elle n'est que le fruit des ambitions humaines. Elle accueille ces Hommes aux désirs toujours insatisfaits, à la recherche d'un plaisir jamais maîtrisé, toujours pauvres d'esprits mais riches en conneries. La ville est victime des ambitions exagérées, des rêves pas encore réalisées. La ville est le reflet de ces âmes émerveillées qui se perdent dans la brutalité. le système d'influences pousse, en effet, à la concurrence. C'est une guerre déclarée. Une guerre invisible. Un jeu violent. Pour gagner, le meilleur doit terrasser. Donner des coups pour ne pas en recevoir. Telle est la règle qui vaut en société. Car la paix est un ennui. Et l'ennui est un enfer. Dans l'attente de la mort, les Hommes doivent s'amuser. Ils doivent s'enivrer. Et c'est la violence qui les distrait.
Cette violence, Mathilde la subit au sein de son entreprise. Harcelée par son directeur, elle se trouve progressivement isolée. Elle perd de son intérêt. Elle ne se sent plus utile. Pourquoi ne rend-t-elle pas les coups qu'elle reçoit ou ne démissionne-t-elle pas? Pourquoi ne prépare-t-elle pas son départ? Pourquoi est-elle si affectée par ses conditions de travail, elle qui finit par toucher 3000€, autorisée à ne rien faire de ses journées? La question se pose nécessairement car le harcèlement moral, au travail, est une réalité tout comme le suicide et la dépression. La cadence et le rythme du travail, la violence dans les rapports peuvent fragiliser et détruire les individus qui intègrent les représentations et logiques véhiculées au sein de la société. le constat est quelque peu désolant: pour beaucoup, le travail est l'expression d'une réussite personnelle et serait seul capable de distribuer un sentiment d'utilité. Par les temps qui courent, il n'y a d'utile que les activités rémunérées. Et la valeur d'une chose dépend, malheureusement, son degré d'utilité. Et ce qui n'est pas utile est, bien entendu, à jeter aux ordures. Il y en a qui s'interrogeront, par exemple: quel intérêt a ce billet? Pourquoi donc tenir un blog? Ne serait-ce pas du temps perdu? Et pourquoi Diable je perds mon temps à lire des livres? Triste logique.
Le travail rémunéré donne aujourd'hui sens à la vie. Il est une raison de vivre, un but ultime. Sans activité professionnelle, qu'est-ce que l'Homme? Pas grand chose. Les phrases creuses se rappellent à mes oreilles. Elles appellent le rire, elles qui méritent tout un sketch: "tu dois devenir Quelqu'un", "tu dois réussir ta vie", "tu dois faire quelque chose de ta vie". Qui n'a jamais entendu ces "conseils" ou "injonctions"? La pression est telle que beaucoup de mes amis se perdent, ne sachant pas quoi faire de leur vie comme s'il fallait à tout prix en faire quelque chose. Il semblerait qu'une vie inutile soit une vie bien futile. Qu'importe ... en attendant de devenir Quelqu'un, j'encourage "mes" lecteurs à perdre un peu de leur temps en lisant
Delphine de Vigan.
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