(401) Rappelons-nous alors des sociétés antiques expurgeant les tensions violentes par les rites sacrificiels : désignant un coupable réunissant contre lui, dans la libération orgiaque de chacun, l’ensemble communautaire. Le sacrifice prohibé, les sociétés se maintinrent en parenthèses libératrices : croisades armées ou idéologiques, bacchanales, carnavals et autres rites festifs, défilés contestataires (strictement régulés) ou manifestations sportives. Films de sexe, films d’horreur, films d’évasion… Sports extrêmes et télé-réalité… Mais quelquefois, de plus en plus souvent dans ce monde d’insécurité globale (professionnelle, sociale, géopolitique, climatique, cosmique) et de rivalités supposées démocratiques (mais fondamentalement élitistes), dans un contexte de solitude et de déliances, la violence jouée des stades se déplace dans les rues : y explose en brasiers fumants. Les soubresauts autorisés pour le repos des bonnes âmes, du Pouvoir établi et des puissants gonflent désormais en ondes sismiques – et risque l’éruption explosive dévastatrice. Entre Diable et Dieu, Goethe agonisait de ses extractions et de ses quêtes d’absolu. Œdipe quant à lui errait sans terre d’attache : sans un sol qui lui soit maternel -où marcher, s’écorcher et enfin se trouver. Sans identité offerte donc, sans identité reconnue : cherchant en vain une légitimité d’où parler – pour faire poids et humanité commune. Et O. Rey nous le rappelle très justement, le boiteux aux pieds percés par un père qui le renie occupe des places qui ne lui reviennent pas : époux de sa mère, père de ses frères, frères de ses enfants. Où tout est confusions, confusionnel et déstructurant avant que d’être destructeur –(…). Au vrai, nous vivons par notre corps qui nous attache au monde, au temps, aux autres. Nous vivons par le monde qui nous touche, nous arrime et nous définit. Nous vivons par autrui qui nous accueille et nous fonde (contre la contingence, contre la gratuité qui sans lui devient absurdité). Nous vivons par une condensation de nos sensations (internes, intimes, et reçues /perçues hors de soi), de nos vécus, liances et soutenance : une condensation d’identité qui peu à peu se délie et se décentre en interactions et interrelations. Ou encore, dans les termes de Kahn, «(...) nous ne vivons que par les autres et pour les autres (…). Aussi, le sentiment d’absence de réciprocité, la sensation de son insignifiance au regard d’autrui (…) constituent une agression psychologique d’une incroyable violence (…). Le mépris rend fous ceux qui en sont l’objet, puisqu’on leur conteste par ce bais la possibilité d’exister en tant qu’êtres raisonnables en échange permanent avec leur entourage.», HceRP, 57-58. Derrière la tendance biologiste /biologisante transparaît l’impuissance familiale, sociale et civilisationnelle: face aux exclus, aux insoumis, aux désespérés – désespérés souvent par un moule qui les rejette, un avenir qui les ignore, un vis-à-vis qui les méprise ou ne les voit pas. Désespérés par un mode d’être (d’agir, obéir, faire projet) auquel ils ne peuvent adhérer. Ainsi, de l’enfant dit turbulent mais scotché à la télévision, l’ordinateur ou la console. Ainsi de l’adolescent dit caractériel écarté des liens sociaux ou familiaux – quand la famille s’éparpille ou ne peut assurer le lien au monde socio-culturel (étrangers ne parlant pas la langue du pays de résidence, marginaux, chômeurs). Ainsi donc de ce qui s’avère inassignable et face auquel la société préfère brandir l’explication bouche-trou d’une pathologie génétique qu’un traitement médicamenteux pourra contenir. «L’enfer c’est les autres» disait Sartre – tant qu’ils ne me sont qu’autres. Et est infernale, tout simplement, une existence qui ne peut se faire reconnaître par cet autre sans lequel elle n’est rien. A cette aune, le danger propre à notre modernité tient à une imposition d’extériorité (qui peut être Raison théologique ou Raison scientifique, Raison spécielle ou Raison Economique). Extériorité du gène, de la molécule, de la coercition, de la Fin tierce ou du regard Autre. Extériorité du Progrès (plénitude d’acquisitions, d’efficacité/rentabilité, de possibles), de l’Ordre, ou de la Robotique/informatique/cybernétique… Le tout soutenant une démission générale où la cause des comportements et états est à trouver hors de l’homme - hors de soi. Où, parallèlement, le but est d’extériorité : un remplissage du monde entendant la réalisation de tout le possible et l’accroissement intrinsèque dudit progrès. Dans la foulée, le sens serait laissé au seul foisonnement… et l’homme alors ne serait plus : perdu dans ses productions, dépourvu de raison propre, amputé de ses émotions et privé d’épanouissement (qui requiert directement ou indirectement le regard de l’autre).
(402) En conclusion très provisoire, l’aporie bioéthique répond à celle de la dualité humaine – répondant pour sa part à celle d’une vie en émergence dans l’entre-deux et selon l’articulation d’équilibres fragiles. Elle naît, cette aporie, de la réversibilité de certains arguments et de l’irréversibilité de certaines actions. Où la plupart des arguments, opposés comme l’objet et son image dans le miroir, recouvrent des interprétations différentes d’une énonciation semblable : les uns et les autres incontestables ou révocables selon le plan de réalité considéré –biologique, psychologique, social, existentiel, logique, juridique, conceptuel ou symbolique. Elle s’explique alors de l’ancrage situationnel et affectif des positions – et de la nature même des objets concernés, où se joue la vie, la liberté et la mort. Aporie d’un bien inconnaissable et d’un futur insondable. Mais aussi, d’une soutenance relationnelle déployée en un monde partagé. Où les niveaux se croisent pour quelquefois s’opposer lors même que les intérêts s’affrontent (réels/potentiels, pratiques/symboliques, actuels/futurs)…
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