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> Diane de Margerie (Préfacier, etc.)

ISBN : 2080707868
Éditeur : Flammarion (1993)


Note moyenne : 4.04/5 (sur 129 notes) Ajouter à mes livres
Résumé :
Newland Archer, symbole de toute une société imbue d'elle-même, devient, sous la plume d'Edith Wharton, l'incarnation d'un espoir avorté. A la veille de ses fiançailles avec la chaste May Welland, appartenant comme lui à la plus haute caste... > voir plus
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Critiques, analyses et avis

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    • Livres 5.00/5
    Par LiliGalipette, le 12 mars 2012

    LiliGalipette
    New York 187*. le jeune Newland Archer est fiancé à la jolie May Welland. La jeune femme est l'incarnation de la pureté et porte sur son front serein les promesses d'un mariage heureux. Chacun s'accorde à le dire : les deux promis formeront un couple délicieux. « En dépit des goûts cosmopolites dont il se piquait, Newland remercia le ciel d'être un citoyen de New York, et sur le point de s'allier à une jeune fille de son espèce. » (p. 34) Pas un nuage ne semble pouvoir obscurcir le radieux horizon marital d'Archer, d'autant plus qu' « il était de son devoir, à lui, en galant homme, de cacher son passé à sa fiancée, et à celle-ci de n'en pas avoir. » (p. 47)
    Mais voici que revient d'Europe la comtesse Ellen Olenska, cousine de May. Dans son sillage, un parfum de scandale très tenace fait les choux gras de la haute société new-yorkaise : Ellen a quitté son époux et parle de divorce. La belle comtesse Olenska est une femme compromise qui pense trouver réconfort et soutien auprès des siens, mais c'est compter sans leur goût des apparences et leur respect affiché des convenances. Par amour pour sa fiancée, Newland Archer prend fait et cause pour Ellen. « Il serait tenu à défendre, chez la cousine de sa fiancée, une liberté que jamais il n'accorderait à sa femme, si un jour elle venait à la revendiquer. » (p. 47) le temps passant, Archer s'éprend de la belle comtesse, mais il n'est pas question de rompre les fiançailles : le scandale serait trop retentissant.
    Dans ce roman, Edith Wharton oppose la femme formée pour être une épouse et l'épouse qui cherche à redevenir une femme. Entre la sage et douce May qui est presque programmée pour vouer son existence à son époux et la rebelle Ellen qui veut être libre dans un monde qui assigne aux femmes des fonctions très précises, Archer choisit la raison, sacrifiant l'amour vrai sur l'autel de l'amour sage. « Quand on la trouve, la femme qu'on attend, elle est toujours différente – et on ne sait pas pourquoi. » (p. 302) Persuadé qu'il pouvait façonner son épouse à son goût et orienter son jeune esprit vers des réflexions brillantes, Newland Archer ouvre Les Yeux trop tard sur un mariage où il s'est perdu. « Comment la vie pouvait-elle continuer aussi pareille, quand lui-même était devenu si différent ? » (p. 195)
    Le scandale et la rumeur sont deux composantes essentielles du roman : la haute société new-yorkaise déteste le premier autant qu'elle raffole secrètement de la seconde. Dans cette hypocrisie ambiante, les drames se nouent d'autant plus vite qu'ils ne peuvent se soustraire à la scène publique. Si certains regardent à la dérobée, d'autres poussent le vice à nier toute forme de scandale et d'agitation. Préserver la sérénité et la probité d'une famille passe alors par de mesquins arrangements et des attitudes de composition. « Rien ne lui était plus agréable chez sa fiancée que la volonté de porter à la dernière limite ce principe fondamental de leur éducation à tous les deux : l'obligation rituelle d'ignorer ce qui est déplaisant. » (p. 27)
    Le Temps de l'innocence, c'est d'abord celui des fiançailles où l'innocence est physique autant que biblique. May perd cette première innocence avec bonheur et consentement dans le mariage. Mais elle perd une autre innocence, celle de l'ingénuité de l'esprit, quand elle perce à jour le secret du cœur de son époux. Pour Archer, Le Temps de l'innocence cesse dès qu'il rencontre la comtesse Olenska : dès lors, sa tranquillité et ses sereines certitudes sont ébranlées et ne manqueront pas de s'effondrer.
    Encore un roman où Edith Wharton dépeint sans concession et sans aménité l'hypocrisie de la haute société new-yorkaise. Les élans de liberté des femmes sont toujours réprimés, voire étouffés, par un monde riche et bien-pensant qui fonde ses principes sur une tradition pourtant toute récente. Lily Bart s'y était brûlé les ailes et Charity Royall y avait presque perdu son honneur. Ici, la comtesse Olenska est d'abord repoussée parce que ses manières européennes dérangent. Mais on aurait pu les lui pardonner si elle était immédiatement rentrée dans le moule : or la fantaisie n'est tolérée que si elle ne déborde pas du cadre d'une bienséance définie par ceux, et surtout par celles, qui ne rêvent que de la bafouer. À la différence des romans Chez les heureux du monde et Été, c'est un jeune homme qui fait finalement les frais d'une société corsetée dans des principes étouffants.
    Je cherche maintenant l'adaptation cinématographique faite par Martin Scorsese avec Daniel Day-Lewis, Winona Ryder et Michelle Pfeiffer. Si vous avez, faites-moi signe ! Je serai ravie de prolonger la lecture de cet excellent roman par le film du grand Martin !
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    • Livres 4.00/5
    Par Missbouquin, le 06 avril 2012

    Missbouquin
    C'est un grand roman que nous a livré Edith Wharton à travers Le Temps de l'innocence. On y retrouve ses thèmes favoris : la solitude, l'amour frustré, la force des barrières sociales. Ici, elle nous fait respirer, l'espace de 200 pages, l'atmosphère d'un New-York puritain et bourgeois, admirablement décrit dans ses forces et faiblesses.
    Car la lutte de Newland Archer n'est pas seulement une lutte intérieure, mais aussi celle d'un homme contre l'inertie d'une société. Une inertie contre laquelle il va se briser, lui et sa passion, qu'il n'a pas le courage de vivre.
    C'est ce combat qui en fait un roman remarquable par la force humaine qui s'en dégage : la volonté de liberté de Newland et de la comtesse Olenska; le poids du clan; la force des traditions. Tout se mêle et s'entremêle pour en faire un récit terrible sur l'amour mais aussi et surtout sur les faiblesses humaines.
    On suit avec angoisse la progression de Newland (je l'encourageai presque, j'en criai presque quand je le voyais retomber dans les filets de la société), qui est conscient de son emprisonnement, et veut s'en sortir ! désespérément ... :
    "Mais ne pas faire comme tout le monde, c'est justement ce que je veux ! insista l'amoureux."
    Mais j'avoue que quand May lui répond, je me suis aussi sentie gagnée par le découragement :
    "Vous êtes si original ! dit-elle, avec un regard d'admiration. Une sorte de découragement s'empara du jeune homme. Il sentait qu'il prononçait toutes les paroles que l'on attend d'un fiancé, et qu'elle faisait toutes les réponses qu'une sorte d'instinct traditionnel lui dictait - jusqu'à lui dire qu'il était original".
    Cette intuition, cette volonté du départ, qui court tout le long du récit, est encore renforcée par la rencontre avec la comtesse Olenska et les longues discussions qu'ils peuvent avoir :
    "- Franchement, que gagneriez-vous qui pût compenser la possibilité, la certitude d'être mal vue de tout le monde ?
    - Mais ... ma liberté : n'est-ce rien ?
    Petit à petit, on le voit évoluer. Il pose un regard de plus en plus lucide sur cette société qu'il critique tout en s'y sentant chez lui ("Archer goûtait un plaisir d'une qualité rare à se trouver dans un monde où l'action jaillissait de l'émotion.") Mais en même temps, il sait ce qui l'attend : "Il songeait à la platitude de l'avenir qui l'attendait et, au bout de cette perspective monotone, il apercevait sa propre image, l'image d'un homme à qui il n'arriverait jamais rien."
    May, qui représente à la fois les délices de la société, mais aussi son fléau, le met devant cette faiblesse, le force à prendre une décision qu'il refuse de toutes ses forces. Jusqu'à l'assaut final où il comprend que l'individu n'est rien face à la force sociale de son clan.
    Il n'y a pas de héros ici, pas de morale, juste un texte plein de vie, d'une lucidité rare sur la condition humaine et sur la société toute entière. Mais ce n'est pas pour autant un récit complètement sombre puisqu'il est évoqué ensuite l'évolution de cette société, à travers les enfants de Newland, qui n'ont pas connu la période puritaine et étouffante de sa jeunesse. Il se termine donc sur une note positive : que toute société tend vers plus de liberté ... nous l'espérons aussi ...
    Un texte intemporel et éternel.

    Lien : http://missbouquinaix.wordpress.com/wp-admin/post.php?post=2960&acti..
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    • Livres 4.00/5
    Par MissG, le 21 avril 2013

    MissG
    New York en cette fin du dix-neuvième siècle est une ville avec sa haute bourgeoisie et ses codes, où le scandale est une honte suprême et où la décence est de mise : "C'est ainsi dans ce Vieux New York, où l'on donnait la mort sans effusion de sang; le scandale y était plus à craindre que la maladie, la décence était la forme suprême du courage, tout éclat dénotait un manque d'éducation.".
    C'est dans cet univers aux codes bien définis qu'évolue Newland Archer, jeune homme promis à un bel avenir, sur le point d'annoncer ses fiançailles avec la douce et discrète May Welland.
    Mais voilà, son petit univers où l'imprévisible n'a pas sa place va être chamboulé par l'arrivée de la comtesse Olenska, la cousine de sa future femme à la réputation ô combien sulfureuse.
    Rendez-vous compte, elle a eu le toupet de quitter son mari et ne se comporte absolument pas comme une femme du monde le devrait : "Une femme du monde, à New York, n'aurait pas appelé sa servante "ma chère", et ne l'aurait pas envoyée faire une course en lui prêtant sa sortie de bal : Archer goûtait un plaisir d'une qualité rare à se trouver dans un monde où l'action jaillissait de l'émotion.".
    Newland Archer se pose beaucoup de questions, commence à craindre le mariage et l'aliénation qu'il représente : "Mais une fois marié, que deviendrait cette étroite marge que se réservait sa personnalité ? Combien d'autres, avant lui, avaient rêvé son rêve, qui graduellement s'étaient enfoncés dans les eaux dormantes de la vie fortunée !", la fin de son innocence en quelque sorte et le commencement d'une vie où l'aventure et l'imprévu n'ont pas leur place : "Il songeait à la platitude de l'avenir qui l'attendait et, au bout de cette perspective monotone, il apercevait sa propre image, l'image d'un homme à qui il n'arriverait jamais rien.".
    Edith Wharton a le chic de raconter la société New Yorkaise comme personne, d'en décrypter ses codes et d'en montrer ses entraves à travers le prisme de ses personnages.
    Ce roman en est une parfaite illustration, car l'auteur a basé son récit uniquement sur des confrontations mondaines, sans s'attarder à décrire les lieux ou les personnes.
    Son propos est bien de montrer au lecteur les codes régissant la haute bourgeoisie New Yorkaise, son récit n'est ponctué que de dialogues ou de réflexions de Newland Archer, Edith Wharton va ainsi à l'essentiel et offre au lecteur les clés de la société New Yorkaise, celle où il faut taire ses pensées, dissimuler ses passions, en somme, se fondre dans le moule pour être accepté par l'élite : "La solitude, c'est de vivre parmi tous ces gens aimables qui ne vous demandent que de dissimuler vos pensées.".
    Cela se passe au dix-neuvième siècle mais ce propos est toujours d'actualité, preuve s'il en était besoin que les romans d'Edith Wharton ont un côté intemporel et indémodable.
    Belle étude des moeurs et des pensées que l'auteur a bâtie autour d'un personnage central : Newland Archer.
    Cet homme appartient à la haute bourgeoisie New Yorkaise mais il a des idées en avance sur son époque et se trouve tiraillé entre deux mondes, deux modes de pensée, et surtout deux femmes.
    Il serait trop facile et réducteur de mettre la douce May Welland dans la catégorie oie blanche et Ellen Olenska dans celle de briseuse de ménage.
    Elles sont toutes les deux bien plus profondes que cela et ont entre elles une forme de respect mutuel, d'entente tacite.
    Ainsi, May Welland n'est ni aveugle ni sotte, elle se rend compte que des sentiments contradictoires agitent son fiancé et elle lui offre l'opportunité de vivre une autre vie.
    Newland Archer a fait son choix et même s'il éprouve des regrets au cours de sa vie, il ne peut s'en prendre qu'à lui-même et remercier sa femme si intelligente d'avoir su voir en lui et de lui avoir proposé d'ouvrir sa cage pour qu'il prenne son envol.
    May Welland a même un côté manipulateur allant à l'encontre du postulat angélique dont elle est pourtant parée au début du roman.
    Quant à Ellen Olenska, j'ai trouvé à ce personnage féminin une grâce et une ligne de conduite qui sont tout à son honneur.
    Elle aurait pu être une briseuse de ménage, continuer à attirer sur elle la condamnation des gens bien pensants, mais elle est intelligente et est une femme de coeur, tout comme May Welland dont elle n'est d'ailleurs à aucun moment la rivale alors qu'elles auraient pu se crêper le chignon en se disputant l'amour de Newland Archer.
    Elle est une femme libre qui a su s'affranchir du joug de son mari à une époque où cela n'était pas bien vu d'agir ainsi.
    Il m'est difficile de dire laquelle de ces deux femmes je préfère, d'ailleurs je ne choisis pas car elles se valent l'une comme l'autre tout en étant très différentes de caractère mais je reconnais que je pencherai plus vers l'esprit libre d'Ellen Olenska que celui manipulateur de May Welland.
    Au final, tout cela n'est que mise en scène où chacun doit jouer le rôle qui lui a été attribué, et ce n'est pas innocent que la première et l'avant dernière scènes se situent au théâtre.
    Je suis curieuse de voir ce que donne l'adaptation cinématographique de Martin Scorcese.
    "Le temps de l'innocence" est un petit bijou d'Edith Wharton qui dresse un portrait quelque peu cynique de la haute société New Yorkaise sans toutefois la condamner.
    A lire pour ce portrait sans concession de la bourgeoisie New Yorkaise de la fin du dix-neuvième siècle qui en un peu plus d'un siècle n'a finalement pas tant évoluée que cela.

    Lien : http://lemondedemissg.blogspot.fr/2013/04/le-temps-de-linnocence-ded..
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    • Livres 2.00/5
    Par trust_me, le 17 mai 2013

    trust_me
    Au moment où le roman commence, l'aristocratie New Yorkaise se retrouve à l'opéra. Promis à un avenir brillant, fiancé à la belle May Welland, jeune fille élevée dans la plus pure tradition de la haute bourgeoisie, Newland Archer a tout pour être heureux. Mais lorsque ce soir-là il aperçoit dans une loge voisine la comtesse Olenska, une cousine de May de retour d'Europe après un divorce tonitruant, ses certitudes vacillent. Irrésistiblement attiré par cette femme sulfureuse, intelligente et cultivée, il va néanmoins se résigner à son mariage, se pliant au système de convention d'une société plus que jamais renfermée sur elle-même.

    Le temps de l'innocence, c'est la peinture amère du vieux monde New Yorkais de la fin du XIXème siècle. Un monde aux principes rigides, composé de quelques familles richissimes et fermé à toute nouvelle influence. Des gens « nés dans une ornière d'où rien ne peut les tirer. » Dans cette atmosphère de caste, Ellen, femme brillante et libre qui a eu l'audace de quitter son mari, soulève la réprobation générale. Seul Newland l'admire et ne cesse de la défendre. Il sait pourtant que jamais leur attirance mutuelle ne pourra éclater au grand jour et qu'il doit, par tradition, se plier à cette discipline de tribu qu'il supporte de moins en moins.
    Bon, soyons clair, la découverte de ce célèbre roman, Prix Pulitzer 1921, aura pour moi été un long calvaire. En fait tout m'a agacé chez ces bourgeois engoncés dans leurs certitudes d'un autre âge. Sans compter qu'il ne se passe strictement rien, à part les chastes rapprochements de Newland et d'Ellen qui pimentent quelques rares fois (et tout est relatif) une intrigue sans aucun relief. Je n'ai pas ressenti d'empathie pour les personnages et mon manque d'attention conjugué à mon manque d'intérêt a rendu difficile la distinction entre les trop nombreux protagonistes mis en scène. Question dialogues, les conversations de salon insipides foisonnent. Je n'ai retenu que cette remarque faite par Newland qui définit mieux que toute autre ce petit monde sentant la naphtaline à plein nez : « Chez nous, il n'y a ni personnalité, ni caractère, ni variété. Nous sommes ennuyeux à mourir. »
    Que retenir de ce roman de mœurs soporifique ? Disons qu'avec May et Ellen, Newland navigue entre deux continents étrangers l'un à l'autre. Parti de l'un, il se dirige vers l'autre sans jamais parvenir à l'atteindre, rattrapé par la dignité d'un devoir conjugal qu'il se résout à honorer en dépit de ses aspirations à l'émancipation. Ça aurait pu être très beau, à la fois triste et bouleversant. Personnellement, j'ai juste trouvé que c'était très pénible…


    Lien : http://litterature-a-blog.blogspot.fr/2013/05/le-temps-de-linnocence..
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    • Livres 5.00/5
    Par Unity, le 07 janvier 2013

    Unity
    Le résumé de l'histoire tient pourtant à peu de choses. Dans les années 1870, Newland Archer un jeune homme de la haute bourgeoisie américaine tombe sous les charmes d'Ellen Olenska, la scandaleuse cousine de sa fiancée. Difficile de ne pas redouter un autre roman à l'eau de rose et, non sans malice, Edith Wharton esquisse dans un premier chapitre le portrait d'une société absolument ennuyeuse. Archer est un personnage trop insipide pour plaire. Il est le produit de l'aristocratie américaine. Son cœur gonflé d'idéaux romantiques s'émeut à l'idée de la jeune et charmante vierge qu'il pourra initier à l'amour. Un héros comme tant d'autres que l'on rencontre à l'opéra, lors d'une représentation de Faust. Peut-on faire plus cliché ? Mais, quelque chose d'autre dérange. A travers le regard de Newman, le lecteur observe d'autres spectateurs, les éminentes personnalités de la haute bourgeoisie américaine. Tout est codifié, tout semble faux et, alors que le ton garde une certaine neutralité, on se sent vite à l'étroit dans cette société lissée à l'excès.
    L'arrivée d'Ellen Olenska trouble une assemblée habituée à reproduire la même journée. Il n'est pas décent qu'elle se montre en public. En effet, la jeune femme a laissé un mari qui la trompait en Europe et espère obtenir le divorce en Amérique. Scandale ! Bien que le divorce soit légal outre-Atlantique, la pression sociale est telle qu'il est, en réalité, quasiment impossible de le réclamer.
    Mais le vrai coup de théâtre n'est pas encore là. Wharton sait manipuler son lecteur pour le mener là où il faut. le sentiment d'injustice nous gagne, tandis que les personnages s'acharnent à présenter madame Olenska comme la dernière des traînées.
    Jusqu'au chapitre 5, l'intrigue progresse très paresseusement quand, soudain, lors d'un repas avec ses futurs beaux-parents, le sage Newland s'élève pour prendre sa défense : « Qui a le droit de refaire sa vie, si ce n'est elle ? Je suis écœuré de l'hypocrisie qui veut enterrer vivante une jeune femme parce que son mari lui préfère des cocottes. Les femmes devraient être libres, aussi libres que nous le sommes, déclara-t-il, faisant une découverte dont il ne pouvait, dans son irritation, mesurer les redoutables conséquences. » Terrible passage. le revirement du personnage, le tournant tout nouveau que prenait l'histoire sous la plume d'une femme née en 1862 m'a véritablement laissée sous le choc. Il avait osé ! Impossible, après cela, de ne pas tourner la page pour ne pas passer au chapitre suivant, puis, de dévorer finalement tous les autres, car une question obsédante nous tient jusqu'à la fin : Newland pourra-t-il aller jusqu'au bout de sa pensée ?
    Je vous laisse le suspens, dire serait gâcher le plaisir d'une écriture qui sait jouer sur les émotions tout en critiquant vivement l'aristocratie américaine de la Belle Epoque. Edith Wharton n'est pas tendre, son réalisme est mordant, son style ne manque pas de piquant. C'est assez jubilatoire. J'aime sa façon de souligner des énormités sur un air apparemment détaché.
    Newland perd ses idéaux romantiques au moment où il les obtient. Sa fiancée, la belle et vertueuse May, n'est rien d'autre qu'une âme préformatée. Comment, se rend-il compte, une jeune fille à qui l'on empêche de vivre jusqu'à son mariage peut-elle avoir assez de maturité pour élever son esprit ? Son regard change, il voit dans Les Yeux de toutes les épouses de son entourage une expression vide et enfantine de personnes qui n'ont jamais grandi, jamais souffert, jamais vécues par elles-mêmes. Rien à voir avec Madame Olenska qui lui renvoie un quelque chose de douloureux et aiguisé. Edith Wharton dénonce un monde où les femmes sont condamnées à garder une âme puérile ou, comme madame Olenska – et comme elle-même – obligée de se battre pour s'extirper de codes dans lesquels on cherche sans cesse à les emprisonner.
    Le portrait de May est assez édifiant. On ne peut s'empêcher de sourire aux sarcasmes froidement réalistes qui l'affligent tout au long du roman. L'épouse idéale ne devient finalement rien de plus qu'un produit de sa société, un genre de robot dont toutes les paroles, réactions et même pensées sont prévisibles. Au désespoir, Newland ne pourra qu'en arriver à ces réflexions : « en somme, elle avait toujours eu le même point de vue : celui du monde qui les entourait » « Pourquoi émanciper une jeune femme qui ne se doutait pas qu'elle fut sous un joug ? ».
    Tout en se tenant à l'écart d'une amère rancune, Edith Wharton se contente d'un constat, comme un médecin établirait le diagnostique d'une maladie. Elle nous montre une société « innocente », où homme et femme pensent comme ils le devraient, enfermés dans une prison dorée qui s'acharne à ignorer les sentiments. de la même manière, la fin nous montrera à quel point la société a changé après la première-guerre mondiale, sans que cette génération vieillissante n'en ait rien vu. La voix de Wharton est forte, elle est de ces auteurs féminins forts, qui, sortis de leur condition grâce à leur intelligente, savent en montrer les travers, et savent aussi qu'elles sont des exceptions car, finalement, May n'est peut-être pas stupide, mais son esprit n'a pas la capacité de fonctionner autrement que par mimétisme. Le Temps de l'innocence pose aussi la question de l'absurdité d'une vie trop protégée avant le mariage, et de la difficulté de s'entendre en amour avec une personne qui n'en connaît rien. C'est aussi un témoin important de son temps, qui a l'intérêt de nous présenter un monde à l'aube d'une mutation sociale. Lorsque, vingt-sept ans plus tard tout a changé, on ne s'étonne pas qu'une société trop fragile à force d'hypocrisie ait succombé.

    Lien : http://unityeiden.fr.nf/le-temps-de-linnocence-edith-wharton/
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Citations et extraits

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  • Par LiliGalipette, le 12 mars 2012

    « Rien ne lui était plus agréable chez sa fiancée que la volonté de porter à la dernière limite ce principe fondamental de leur éducation à tous les deux : l’obligation rituelle d’ignorer ce qui est déplaisant. » (p. 27)

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  • Par Unity, le 14 janvier 2013

    Avec une sorte de terreur respectueuse il contempla le front pur, les yeux sérieux, la bouche innocente et gaie de la jeune créature qui allait lui confier son âme. Ce produit redoutable du système social dont il faisait partie, et auquel il croyait : jeune fille qui, ignorant tout, espérait tout, lui apparaissait maintenant comme une étrangère. Encore une fois, il se rendit compte que le mariage n’était pas le séjour dans un grand port tranquille, mais un voyage hasardeux sur de grandes mers.
    (…) Son exclamation : « Les femmes doivent être libres, aussi libres que nous », avait touché la racine d’un problème considéré dans son monde comme inexistant. Il savait que les femmes « bien élevées », si lésées qu’elles fussent dans tous leurs droits, ne revendiqueraient jamais le genre de liberté auquel il faisait allusion.
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  • Par Unity, le 17 février 2013

    La jeune fille, centre de ce système de mystification soigneusement élaborée, se trouvait être, par sa franchise et sa hardiesse même, une énigme encore plus indéchiffrable. Elle était franche, la pauvre chérie, parce qu’elle n’avait rien à cacher ; confiante, parce qu’elle n’imaginait pas avoir à se garder ; et sans autres préparation, elle devait être plongée, en une nuit, dans ce qu’on appelait « les réalités de la vie ».
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  • Par Missbouquin, le 06 avril 2012

    Il songeait à la platitude de l'avenir qui l'attendait et, au bout de cette perspective monotone, il apercevait sa propre image, l'image d'un homme à qui il n'arriverait jamais rien.

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  • Par Aela, le 09 février 2011

    He sat for a long time on the bench in the thickening dusk, his eyes never turning from the balcony. At length a light shone through the windows, and a moment later a man-servant came out on the balcony, drew the awnings, and closed the shutters.
    At that, as if it had been the signal he waited for, Newland Archer got up slowly and walked back alone to his hotel.
    Il demeura assis longtemps alors que le soir tombait, sans jamais quitter le balcon des yeux. Une lumière apparut enfin à la fenêtre et peu après, un domestique sortit sur le balcon, releva les stores et ferma les persiennes.
    Comme si c'était le signal qu'il attendait, Newland Archer se leva lentement et, seul, regagna son hôtel.
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