""Je m'ennuie !" se plaignit Renée alors que les rayons du soleil couchant enflammaient le sommet des chênes et que le lac reflétait un paysage d'or et de verdures se détachant sur un ciel immaculé, seulement traversé par la comète de Haley dont la queue s'ornait de filaments orange et zinzolin.
"Mais grave, quoi !" ajouta-t-elle en s'affalant dans sa couche king size en phoque retourné, avec coutures intérieures doublées, tandis que la calèche édition spéciale Empire huit ressorts toutes options vitres teintées finitions en titane et lambris ouvragés en bois de la Vraie Croix quittait lentement le Bois de Boulogne. Son pied nu vint se lover contre celui de Maxime, le fils de son mari, jusqu'ici occupé à suinter la décadence.
"-Regarde, finit par dire ce dernier en écartant les rideaux de soie pour désigner un dog-cart majestueux à travers la vitre , c'est la grosse Laure d'Aurigny.
-Il n'y a pas de quoi s'en relever la nuit, dit Renée en restant couchée.
-Elle m'a dit elle-même que toute l'
Assemblée Nationale a siégé dans son lit, suppléants et rapporteurs compris.
-Tu radotes, Maxime...
-Mais tu ne connais pas les dernières nouvelles : sa couche est récemment devenue impériale.
-Magnifique, bailla Renée.
-Et là-bas, c'est la Duchesse de Sternich... Mais sans son jardinier.
-Je t'en prie, tout cela est d'un tel ennui...
-Tiens, la marquise d'Espanet et Mme Haffner qui s'embrassent sur leur victoria...
-Rien de nouveau sous le soleil...
-Et voilà le coupé de M. Toutin-Laroche, dont la dernière conquête, paraît-il, vient de fêter son dixième anniversaire.
-Landau, ragots, dodo...
-Et derrière lui, la comtesse Vanska, en cab.Apparemment les docteurs ont réussi à la décoincer de sous Iskandar, son épagneul favori.
-Est-il seulement possible que quelque chose finisse par arriver ?
-Mais j'y pense, deux nouveau membres se sont inscrits sur planet-lire, le site de Taltan !
-QUOI ? Sursauta Renée. En es-tu sûr ? Mais pourquoi personne ne m'a-t-il rien dit ?" Elle se releva, ouvrit la portière aux charnières dorées et cria : "Fouette cocher, va comme le vent, écrase des ouvriers s'il le faut, mais je t'en prie, dépêche-toi !""
(
La Curée, chapitre I, page 17)
Deuxième épisode de la saga des Rougon-Macquart, qui en compte plus que Harry Potter, l'Assassin Royal, Maigret et Plus Belle la Vie réunis (soit septante mille),
La Curée suit l'ascension fulgurante d'un spéculateur pendant la percée des grands boulevards
Parisiens au milieu du dix-neuvième siècle (et des immeubles). Au-delà des exploits financiers de son anti-héros surfant de façon aussi crâneuse que précaire sur des vagues d'arnaques financières de plus en plus hardies, le roman nous gratifie d'une description minutieuse de la haute société du Second Empire, de ses moeurs, mais aussi de son linge, et de l'odeur de ses rideaux.
A vrai dire,
La Curée part avec deux handicaps pour le lecteur moderne et honnête, entendez par-là celui qui ne se force pas à lire des classiques qui l'ennuient parce que ça lui donne une haute opinion de lui-même (rendors-toi, susceptibilité du lecteur, je parle de quelqu'un d'autre) : primo, le ratio entre dialogues et descriptions est inversement proportionnel à celui d'une pièce de théâtre dont on aurait oublié d'imprimer les didascalies ; et secundo, l'ensemble du casting baigne dans une telle médiocrité que la sympathie du lecteur se retrouve condamnée à errer à travers le roman sans pouvoir se fixer nulle part, à l'image des pulsions transgressives de Renée Saccard.
Pourtant,
La Curée se suit non sans déplaisir, voire même, souvent, avec fascination. Et je t'arrête tout de suite, réflexe pavlovien littéraire du lecteur, ce n'est pas grâce au style de l'auteur, et encore moins du fait de son application rigoureuse du déterminisme social. En effet,
Zola se complaît plus souvent qu'à son tour dans des descriptions à peu près aussi narratives qu'une scène d'échange de fluides corporels dans un film pornographique (aucun froufrou, aucune dentelle ne nous est épargnée) ; et d'autres part, en terme d'étude sociologique, il apparaît que d'après ce brave Emile,
Paris sous le Second Empire était entièrement peuplé de connards.
(on me signale dans l'oreillette que ce serait toujours le cas.)
Bref, si l'auteur n'avait parlé que du voyage au bout de l'ennui d'une épouse délaissée, s'il n'avait évoqué que la déliquescence médiocre d'une élite de parvenus dégénérés, si son personnage emblématique avait été l'espèce de Candide de la décadence qu'incarne Maxime Saccard, si l'intrigue s'était contentée de tourner autour de l'inceste par alliance qui couvre pourtant l'essentiel de ses pages,
La Curée n'aurait été qu'un classique de la littérature française, c'est-à-dire un bouquin qui n'excite plus que les vieilles filles, les profs de français du secondaire et une armée de bibliothécaires téléphobes (attention, cette liste est potentiellement redondante).
Seulement, comme tu t'en doutes, jugeote inée du lecteur, il n'en est rien. Car, fendant ce parterre d'abrutis vicieux comme le boulevard Saint-Michel le jardin du Luxembourg, Aristide Saccard, le spéculateur parti de rien, transfigure la médiocrité ambiante. Ce personnage impossiblement unidimensionnel n'a qu'un but, qu'une aspiration, qu'un moyen, qu'une fin, qu'une morale, qu'un horizon :
L'Argent. Sous ses yeux, sa femme est une mise, la société une banque ,
Paris Las Vegas.
Or, plutôt que de se servir de lui comme d'une locomotive pour lancer l'intrigue, et laisser sa femme et son fils en constituer le coeur,
Zola le laisse persévérer sur son hallucinante lancée : non content de s'ériger un palais dont le mauvais goût terrasse celui de Scarface, et vivant tel
Bonaparte sur la prochaine victoire, Saccard broie peu à peu tout le reste du roman pour en extraire le maximum d'or possible. Luxe, stupre, famille, associés, tout y passe, rien n'y résiste, jusqu'au retournement final, absolument jubilatoire.
Les efforts des autres personnages, Renée la première, pour réduire
L'Argent à la valeur de leurs vices, apparaissent au fil des chapitres pour ce qu'ils sont fondamentalement : des fuites aussi vaines qu'éperdues devant le rouleau compresseur de la nouvelle religion, mené par son implacable prophète.