Vous trouverez dans ce volume les 5 premiers livres de l'œuvre majeure et monumentale d'Émile
Zola intitulée "
Les rougon-macquart" à la manière de "
La comédie humaine"
De Balzac ou "Les hommes de bonne volonté" de Romains.
Zola se propose de dresser une histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second empire de
Napoléon III. Les commentaires d'
Henri Mitterand sont de haut vol (sans doute un des meilleurs experts de
Tous les temps sur
Zola). Ce volume est un hors d'œuvre de choix, mais vous n'y trouverez pas (à mon avis) encore les "très grands" des Rougon-Macquart.
1)
La Fortune des RougonCe roman nous dévoile le "livret de famille" où toutes les perversions sont en germe, inscrites dans les gènes des différents membres du clan: avidité, cupidité, cruauté, orgueil, couardise, jalousie etc.
Le thème en est le coup d'état de
Louis-Napoléon Bonaparte, alors président de la république, qui va tuer cette république pour y installer son trône d'empereur et les dérives qui iront avec.
Cependant, derrière les coeurs amères ou défaillants de la famille, on voit tout de même poindre quelques lueurs d'humanité, chez l'infortuné Silvère Mouret et chez Pascal Rougon, le fameux "Docteur Pascal" (l'opus 20 de la série et qui la clôt).
Le rôle principal est tenu par Pierre Rougon et sa merveilleuse épouse, prêts à vendre n'importe qui ou n'importe quoi pour arriver à la fortune, et qui utiliseront les troubles du coup d'état pour se poser en sauveurs de Plassans (alias Aix en Provence, dont est originaire
Zola).
Même si ce roman, n'est pas, à mon sens, le meilleur du grand cycle de
Zola, il est cependant indispensable, car il permetde bien comprendre les origines (et du coup d'état et de la famille). Il est, de plus, intéressant de noter que ce roman ultra critique vis-à-vis de l'empire fut écrit alors que celui-ci n'avait pas encore expiré à Sedan.
2)
La CuréeSecond volet où l'on poursuit le cheminement mondain du rameau "Rougon" de la famille, avec la seconde génération, notamment trois enfants de Pierre Rougon, à savoir le dernier fils, Aristide Rougon, qui change son nom en Saccard, pour ne pas compromettre, au cas où, la réputation du frère aîné, Eugène, impliqué en politique (voir
Son excellence Eugène Rougon), ainsi que l'une des sœurs, Sidonie Rougon, entremetteuse, courtière, bref ombre grise très utile ou très dangereuse, au choix. Nous suivons la farouche avidité au gain d'Aristide qui se morfond de n'être que ce qu'il est à son arrivée à
Paris et qui va encore ruminer un moment sa pauvreté. Mais, son frère Eugène lui ayant dégoté une place dans l'administration de la voirie, Aristide va vite comprendre l'intérêt que peut revêtir ce merveilleux délit d'initié, à savoir, connaître à l'avance les emplacements des immeubles qui seront évacués pour le percement des célèbres grands boulevards Haussmanniens. Évidemment, spéculation et fortune seront au bout de chaque boulevard. Fortune née en un jour, croquée en deux heures, en somme le monde qui flambe sans compter.
Cependant, rien n'eut été possible à Aristide sans les premiers capitaux indispensables aux premières spéculations mirifiques, et c'est dans la fin prématurée et bienvenue de sa première épouse que Saccard va trouver le filon par l'entremise de sa sœur Sidonie. Rattraper le crime d'une conception honteuse en dehors des liens du mariage par une jeune fille de bonne famille. Il faut vite unir la belle Renée avant que son ventre ne prenne des proportions scandaleuses... et voici la fortune de Saccard livrée sur un plateau par la dot confortable de l'étourdie.
Renée va vivre dans la débauche de millions de toilettes inavouables et même, même, dans l'indicible inceste dont je vous laisse découvrir la nature car il ne faut point trop en dire.
Ce livre est selon moi le symétrique du volume 18,
L'Argent où ici est détaillée la vie de débauche et du grand luxe, l'aliénation morale de la femme, mais peu les montages financiers, tandis que dans
L'Argent, c'est le contraire. En tout cas, un éclairage intéressant sur cette période de création du nouveau
Paris, même si certaines descriptions et certains passages sur les bals et sur le luxe des pièces ou des vêtements sont un peu longs par rapport à d'autres opus plus toniques.
3)
Le Ventre de ParisA plus d'un titre, il présente un caractère innovant dans la progression du cycle. Tout d'abord, c'est la première fois que le protagoniste principal n'est pas un membre direct de la famille Rougon-Macquart, puisqu'il s'agit de Florent, beau-frère de Lisa Macquart, devenue Lisa Quenu dans la charcuterie du même nom. C'est aussi la première fois que
Zola ne traite que des classes ouvrières ou des petits patrons à leur compte. C'est aussi dans ce volume qu'il commence à exploiter à fond la symbolique, et qu'il donne à un lieu, en l'occurrence les halles centrales de
Paris, un rôle de personnage à part entière. La conviction politique de
Zola est également beaucoup plus clairement exprimée à partir de cet ouvrage.
L'histoire est assez simple, Florent, utopiste républicain envoyé au bagne suite au coup d'état de
Napoléon III, a réussi à s'enfuir après plusieurs années passées au bagne de Guyane et autant à rentrer en France par des voies détournées. D'une maigreur effrayante, il rejoint son frère qui lui est gras à éclater dans sa charcuterie triomphante. le contraste de toute cette nourriture déployée dans les halles et de la maigreur des humbles est l'un des piliers du roman, peut être pas le meilleur car
Zola gonfle tellement le trait que cela frise la caricature, ses descriptions pléthoriques de nourriture sont assez "gavantes" à la longue. Néanmoins, les descriptions très précises des Halles, ancêtre de Rungis, construites selon les plan de Baltard (cf le dernier vestige de ces halles s'appelle d'ailleurs le pavillon Baltard) en lieu et place de l'actuel quartier "des halles" à
Paris revêtent désormais une valeur documentaire.
Le volet le plus intéressant de ce livre me semble être d'une part la vision prémonitoire sur l'émergence de la société de consommation (le livre est écrit en 1873, ne l'oublions pas) au travers d'une comparaison où il reprend presque mot pour mot la formule de
Victor Hugo dans
Notre-Dame de Paris et son fameux "ceci tuera cela" quand Hugo prétendait que le livre tuerait la pierre. Ici
Zola écrit: "C'est une curieuse rencontre, disait-il, ce bout d'église encadré sous cette avenue de fonte... Ceci tuera cela, le fer tuera la pierre, et les temps sont proches..." Au travers de la bouche de Claude Lantier, le peintre pauvre, futur héros de
L'Oeuvre, l'auteur nous offre une vision pénétrante de la mutation introduite par la révolution industrielle: "Depuis le commencement du siècle, on n'a bâti qu'un seul monument original, un monument qui ne soit copié nulle part, qui ait poussé naturellement dans le sol de l'époque; et ce sont les Halles centrales, entendez-vous Florent, une œuvre crâne, et qui n'est encore qu'une révélation timide du XXè siècle..."
L'autre volet prophétique du livre est la description quasi millimétrique du comportement du français moyen de
Paris durant la période d'occupation allemande sous le régime de Vichy. Tout est dit, les collaborations diverses sous des allures parfaitement honnêtes, les conflits d'intérêts, les alliances de façade, le tout concourra ici à faire tomber Florent, qui bien naïvement essaie de monter une insurrection pour faire triompher la justice et le droit des opprimés.
Zola nous livre aussi
Tous les écueils qui s'opposent naturellement à toute forme de socialisme et conclut son livre, toujours par la bouche de Claude Lantier avec un très lourd de sens: "Quels gredins que les honnêtes gens!"
Mon coup de cœur personnel va indubitablement à Mademoiselle Saget, vieille commère venimeuse quémandeuse imbuvable qui colporte les ragots qu'elle invente elle-même comme personne et qui laisse derrière elle une trainée de poudre apte à semer la zizanie à n'importe quel coin des Halles.
4)
La Conquête de PlassansAprès deux épisodes
Parisiens,
Zola nous reconduit à Plassans, petite ville de province (Aix-en-Provence pour ne pas la citer) où nous avions déjà assisté au coup d'état de
Napoléon III dans le berceau familial des Rougon-Macquart (voir
La Fortune des Rougon). Ici,
Zola nous conte l'arrivée en catimini d'un prêtre de Besançon d'aspect piteux et au passé aussi louche qu'obscur. Il arrive chez les Mouret, le couple consanguin de la famille, où le mari,
François Mouret est un descendant du rameau Macquart tandis que sa femme Marthe est la dernière fille de Pierre Rougon. Ce sont de braves commerçants prospères de sensibilité républicaine. L'arrivée de l'abbé Faujas va révolutionner ce couple paisible et bien assis dans la société de Plassans.
Après des débuts difficiles, l'abbé va réussir à se faire accepter et à devenir un personnage incontournable de la vie politique et sociale de la ville grâce au concours de Marthe, dont il va parvenir à faire une dévote, elle qui n'était pas même sûre d'être croyante auparavant. Non content de semer la zizanie dans le couple, l'abbé et surtout sa famille (mère, sœur et beau-frère de Faujas) vont littéralement dépouiller les Mouret de leur bien. La venue de l'abbé Faujas à Plassans ne doit rien au hasard et semble avoir été minutieusement pilotée depuis
Paris par le ministre en personne (à savoir Eugène Rougon) dans le but d'assurer le résultat des élections législatives à venir.
Avec ce 4ème roman, Émile
Zola franchit une étape dans son style où il abandonne les longues descriptions et nous plonge plus directement dans l'action. C'est pourtant un ouvrage très balzacien, à mon sens, assez proche du roman
Le Curé de Tours, suivi de "Pierrette", aussi bien dans le ton que dans le propos. le texte est découpé en beaucoup plus de chapitres que précédemment, tendance qu'il poursuivra avec
La Faute de l'abbé Mouret et qui rend la lecture plus agréable. On n'est pas encore à l'apogée de la série mais on s'en rapproche avec cette conquête de Plassans.
5)
La Faute de l'abbé MouretSoit je suis passé complètement à côté de ce roman (ce qui n'est pas impossible), soit ce numéro 5 des Rougon-Macquart est un très mauvais cru (ce qui n'est pas impossible non plus!). Moi qui suis pourtant un fan absolu tant de l'auteur que de son gigantesque projet littéraire, je crois qu'il peut être utile aux deux de leur rendre ce service en prenant tout de suite position pour dire qu'il s'agit (je le rappelle ce n'est que mon avis) d'un des plus mauvais de la série et qu'il ne lui fait vraiment pas honneur. Quelle déception, lorsque
Zola fait du Paul et Virginie, il n'est tellement pas sur son terrain que c'en devient risible et pathétique. le roman se divise en trois parties, et les première et dernière pourraient à la rigueur faire un peu penser à du
Zola, mais cette deuxième partie surtout constitue l'un des pires moments qu'il m'ait été donné de passer en littérature en revisitant le thème du jardin abandonné de la rue Plumet qu'avait exploré Hugo avec parcimonie dans
Les misérables: ici, du mièvre, du catalogue horticole, du plan-plan à souhait. On voit que l'auteur s'est documenté, un peu trop même, ou trop théoriquement, il a ouvert un traité de botanique et a tout pompé et tout réinjecté dans son texte. C'est pire que dans
Le Ventre de Paris, qui lui, avait une fonction documentaire. Ici, c'est artificiel au possible, on comprend vite que
Zola n'y connait rien en jardinage sans quoi il n'écrirait pas de telles invraisemblances sur les végétaux. Bref, le pauvre Émile a sombré dans le pitoyable dans sa seconde partie.
Pourtant, l'objectif pouvait paraître louable au départ, après deux romans
Parisiens et deux romans dans une petite ville de province, il a voulu transporter ses Rougon-Macquart à la campagne. Par contre, quel plantage, aussi bien du point de vue de l'utilité pour son projet (absolument aucune valeur de généralisation à un pan de la société sous
Napoléon III et il avait déjà traité du monde ecclésiastique dans
La Conquête de Plassans) que de la réussite purement littéraire. Heureusement qu'il y aura
La Terre pour forger un vrai opus campagnard digne d'intérêt.
Pour conclure, si le scénario peut vous intéresser (au cas où les histoires de curés succombant à la tentation charnelle sont à votre goût, je vous conseillerais plus volontiers le moine), il s'agit de Serge Mouret, le fils du couple Mouret de
La Conquête de Plassans qu'on a vu entrer au séminaire et qui maintenant vient de prendre une cure dans un petit patelin paumé non loin de Plassans (c'est-à-dire Aix en Provence) et qui dans la réalité se situe au pied de la Montagne Sainte-Victoire (Si chère à son ami
Paul Cézanne). Là, notre ascète abbé va tomber, par un improbable accident, dans le piège de la tentation auprès d'Albine, une jeune fille "sauvage" vivant au Paradou, version provençale du jardin d'Eden et de la chute qui s'y produit dans la bible. Faites grincer les violons, c'est parti pour du mélo à deux balles façon La symphonie pastorale en moins bien. le frère Archangias, la Teuse et Désirée Mouret sont trois personnages hyper caricaturaux très loin de la finesse avec laquelle il sait parfois brosser des portraits percutants.
En somme, si vous aimez
Zola, je ne vous le conseille pas, vous seriez déçu, si vous ne connaissez pas
Zola, je ne vous le conseille pas non plus car il n'est pas du tout représentatif de l'œuvre si puissante de son auteur. Néanmoins, on peut lui pardonner à notre vieil Émile car il en a écrit tellement de vraiment bons qu'on peut bien fermer les yeux sur ce que j'appellerais "La faute de l'écrivain
Zola".