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> Armand Lanoux (Autre)

ISBN : 2253002852
Éditeur : Le Livre de Poche (1971)


Note moyenne : 4.08/5 (sur 1579 notes) Ajouter à mes livres
Résumé :
Quatrième de couverture - Zola (Paris, 1840 - Paris, 1902), dans "L'Assommoir", septième roman des "Rougon-Macquart" raconte le drame de la vie populaire: l'alcoolisme, propagé par les débits de boisson nommés à jsye titres des "assommoirs". Coupeau, bon ouvrier zingueu... > voir plus
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Critiques, analyses et avis

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    • Livres 5.00/5
    Par Nastasia-B, le 16 décembre 2014

    Nastasia-B
    Définition du Petit Larousse 2021 :
    Assommoir (nom masc.) : livre percutant, machine à donner des coups de poing en pleine face au lecteur. Ex : " Tiens, j'ai découvert un livre incroyable, c'est un vrai assommoir. " " Oh, là, là ! Je viens de lire les Cinquante Nuances de Grey ! Pfff ! C'était pas de l'assommoir ! "
    Aujourd'hui, je vais choisir un parti pris peut-être osé, pas trop assommant, je l'espère. Je vais prétexter qu'Émile Zola n'est pas un écrivain talentueux. Je sens déjà gronder la meute alors il me faut de suite préciser ce que j'entends par talentueux.
    Selon moi, Émile Zola n'est pas le type de l'écrivain foncièrement doué dès le départ, qui a un sens inné de la formule juste, qui, quoi qu'il touche, aura toujours une plume séduisante, ce n'est pas un Beaumarchais ou un Voltaire qui pourrait presque se permettre de laisser courir sur le papier le flot continu de sa pensée sans jamais que cela soit pénible à lire.
    Non, Zola, à mon avis, c'est l'inverse de cela. C'est un écrivain laborieux, tenace, obstiné, travailleur jusqu'au stakhanovisme, qui remet cent fois l'ouvrage sur le métier, qui se fixe un point et qui s'y tient, qui creuse, qui creuse, qui creuse son sillon, patiemment, motte après motte, comme un bœuf écumant jusqu'à ce que le champ soit entièrement labouré. Alors seulement, il s'autorise une petite pause, prend son mouchoir, essuie son front et ses lunettes, arbore un petit sourire de satisfaction en regardant sa parcelle retournée, puis retrousse à nouveau ses manches et repart pour une nouvelle besogne.
    Jacques Brel disait : " le talent, c'est d'avoir la volonté de faire quelque chose. " et c'est en ce sens-là qu'Émile Zola est talentueux selon moi. Si vous avez un jour la curiosité de lire les Rougon-Macquart dans l'ordre, vous vous apercevrez qu'il lui aura fallu attendre le treizième volume pour atteindre ce qu'une large majorité considère comme sa quintessence, avec Germinal. Treize romans avant le Nirvana, ce n'est pas rien tout de même.
    Vous vous apercevrez, ce qui pour moi est toujours assez émouvant, que c'est vraiment à force de travail qu'Émile Zola a acquis son art. le projet est très comparable dans le Ventre de Paris ou dans Au bonheur des dames : on décrit les Halles dans l'un et les grands magasins dans l'autre. le but est clairement descriptif et documentaire, or, ce travail qui pouvait s'avérer lourd, redondant et pléthorique dans le Ventre de Paris, numéro 3 du cycle, passe comme une lettre à la poste dans Au bonheur des dames, le numéro 11. Il a progressé, il s'est amélioré, il s'est affiné il maîtrise mieux non pas son sujet, mais son art, l'art de la plume de l'écrivain naturaliste.
    Et ici, avec L'Assommoir, c'est absolument flagrant. C'est tellement beau, c'est tellement fort, c'est tellement émouvant de le voir sous nos yeux apprendre à maîtriser l'art du dérapage sur piste glissante, de le voir s'en tirer à chaque fois mieux, commençant au correct et terminant au sublime.
    Car dans le fond, pourquoi ce septième roman des Rongon-Macquart a-t-il connu plus de succès que tous ceux qui ont précédé et jouit-il d'une plus grande notoriété ? A priori, il n'est pas fondamentalement différent des autres. La recette de Zola semble toujours un peu la même, le couple subissant une lente agonie et une spirale descendante a déjà été dépeint dans La Conquête de Plassans.
    Cette fois, c'est la cousine des Mouret, la célèbre Gervaise Macquart, devenue Coupeau qui est sur le gril. Zola nous embarque dans les arcanes du monde des ouvriers et des petits commerçants de Paris, et comme dans les ouvrages précédents, la part faite à la description est grande. Vous découvrirez les lavoirs, les blanchisseries, l'atelier miteux du chaîniste de la Goutte d'Or, les toits de Paris couverts de zinc, la forge, qui ressemble à celle de Vulcain, les fleuristes, et même l'auteur nous emmène au Louvre, puis bien évidemment, dans l'antre fétide et maléfique des débits de boisson où les ouvriers viennent s'abîmer.
    Qu'est-ce qui est si différent ici des autres romans ? Sur le fond, probablement rien. Zola continue d'y creuser son sillon, de dérouler son œuvre sociale sur un nouveau pan de la société, en l'occurrence les classes ouvrières qu'il avait déjà un peu visité dans le Ventre de Paris. Gervaise n'est pas si loin de réussir dans la blanchisserie comme sa sœur Lisa dans la charcuterie.
    Ici, à mon avis, la grande différence, ce qui est vraiment magique avec ce roman, provient du style qu'Émile Zola va employer et faire éclore, sous nos yeux, à force de travail, sans presque l'avoir fait exprès. À force de s'accoquiner au phrasé et à l'argot le plu cru de l'époque (pour faire plus vrai), la prose de Zola s'est révélée, s'est transfigurée page après page, par ce mélange de langue érudite et de langue fangeuse. Pour moi, c'est ça qui explique le succès phénoménal de L'Assommoir.
    Regardez, observez, soyez attentifs, suivez l'évolution du style au sein du livre et découvrez au chapitre 10 notamment, cette espèce de mélange de lyrisme et de miasmes absolument nouveau, même pour Zola et d'une fluidité, d'une force absolument prodigieuse, qui deviendront la " marque de fabrique " de l'auteur, qui annonce le style du grand, de l'inénarrable Céline. Un style qui a éclos ici, presque fortuitement à l'écriture forcenée de L'Assommoir par un Zola plus laborieux et travailleur que jamais.
    Ainsi, à baigner dans le jus de l'argot, la prose du naturaliste a acquis une dimension supplémentaire, Émile Zola a fait évoluer son style pour coller à la violence, à la médisance et à l'indigence qu'il décrit. Et c'est, volontairement ou non, qu'il atteint l'excellence, car on le sentait certes en germe dans les ouvrages précédents (il avait un peu raté le coche dans le Ventre de Paris), mais jamais encore il n'avait pleinement épanoui une telle verdeur de style, une certaine révolution, qui fait qu'aujourd'hui Zola est Zola.
    Bref, on a le sentiment qu'à décrire la lente et inéluctable descente aux enfers de Gervaise dans la puanteur et le désespoir, l'auteur s'est trouvé lui-même et a franchi le seuil de son identité littéraire. Il y aura un " avant " et un " après " L'Assommoir. La scène du fouet chez le père Bijard au chapitre 10 est l'une des plus dures qu'on puisse imaginer, rappelant les pires déboires de Fantine et Cosette réunies dans Les Misérables.
    On sent Gervaise fragile psychologiquement, jamais très loin de s'en sortir, mais effectuant toujours le mauvais choix quand s'offre une alternative tant avec Lantier (admirable en sa qualité de " ver dans le fruit "), que Coupeau suite à sa chute, que Goujet qu'elle n'ose pas rejoindre alors que lui seul semblait pouvoir lui assurer un certain salut.
    Finalement, ce qui est touchant chez Gervaise (un peu comme chez Nana sa fille plus tard), c'est cette dénégation de la vie, cette abnégation à affronter la chute sans craindre la mort tellement l'existence a peu de prix pour elle. La scène d'apocalypse finale que subit Coupeau en proie au pire des delirium tremens est une sorte de synthèse, où tout le mal accumulé dans les chairs et dans l'esprit dans cette descente ressort en un torrent de douleurs et de démence indescriptibles. Ce roman est aussi le germe, l'éclosion de deux personnages important des romans à venir, en la personne de Nana dans le roman éponyme et d'Étienne dans Germinal.
    Enfin, comme les Halles dans le Ventre de Paris et plus tard, la locomotive de la bête humaine, l'alambic de L'Assommoir du père Colombe est élevé au rang de personnage effectif, démon maléfique et vénéneux au pouvoir quasi mystique digne des sortilèges de l'Odyssée.
    Lisez et relisez ce premier (et pas dernier) grand coup de poing en pleine face que nous assène Émile Zola dans les Rougon-Macquart. Or, bien entendu, ce que vous venez de lire n'est qu'un avis, alambiqué et assommant, c'est-à-dire, pas grand-chose.
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    • Livres 5.00/5
    Par Gwen21, le 30 mai 2013

    Gwen21
    Attention, la lecture de "L'assommoir" peut provoquer l'ivresse !
    Ivresse de tourner les pages ; ivresse de savoir ce que cache la violence sociale… Une ivresse noire, pénible, qui fait naître le malaise et retourne le cerveau.
    Pourquoi ce tome est-il l'un des plus célèbres de son auteur ? A cette question, chaque lecteur l'ayant apprécié peut apporter sa réponse personnelle. Pour ma part, je m'explique ce succès par la fascination du pire qu'il engendre chez le lecteur. Ce fut le cas pour moi.
    Comme toujours avec Zola, la nature humaine est mise à nu, crûment. le maître absolu de la littérature naturaliste dévoile dans ce roman toute la noirceur d'âmes qui ne connaissent ni la modération, ni la charité et encore moins la raison.
    Dans ce 7ème tome des Rougon-Macquart, le personnage principal que le lecteur va suivre (et auquel il a de fortes chances de s'attacher) est Gervaise Macquart, la petite-fille d'Adélaïde Fouque, racine-souche de la famille. Toute l'action du roman se déroule à Paris, dans un milieu ouvrier décrit sans concession, si bien qu'à sa parution, voilà un ouvrage qui a fait bien des remous dans l'opinion publique !
    Gervaise est blanchisseuse ; une brave fille travailleuse, pourtant l'archétype de celle "qui n'a jamais de chance", alors attendez-vous à un Zola "noir de chez noir". Malmenée par les hommes qui partagent sa vie, sa bonté et son endurance lui font franchir bien des épreuves et la mènent même sur la voie de la réussite mais c'est sans compter sur les "vices" vers lesquels l'homme a tant de facilité à glisser : oisiveté et fainéantise, alcoolisme, égoïsme et gaspillage. L'énergie et la patience de Gervaise n'y réussiront pas, c'est vers l'abîme social que toute sa famille dirige ses pas.
    Bon, je m'arrête là, vous aurez compris le ton du roman.
    Je finis en vous donnant mon opinion. Très beau "morceau" de littérature, œuvre qui "remue les tripes" en profondeur, "L'assommoir" reste pour moi un incontournable de Zola, l'un de ses plus beaux écrits, à sa ressemblance : dur, réaliste et émouvant.
    A consommer sans aucune modération !
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    • Livres 5.00/5
    Par isajulia, le 03 août 2013

    isajulia
    Zola, le grand, l'unique, nous a jusqu'ici régalés avec une série de portraits incisifs de certains membres du clan Rougon-Macquart. Vous vous souvenez sûrement de Gervaise? fille d'Antoine et Fine Macquart, blanchisseuse de son état, fraîchement débarquée à Paris avec armes et bagages. C'est à son tour d'avoir sa place sur la photo en tant qu'héroïne de L'assommoir, septième tome de la saga familiale.
    La Goutte-d'Or, quartier ouvrier de Paris, dans une chambre de l'hôtel Boncoeur nous trouvons Gervaise, pleurant et guettant Lantier, son amant de Plassans avec qui elle est montée à la capitale. Noceur et mangeur d'argent, ce bon à rien ne va pas traîner à prendre le large, laissant la blanchisseuse livrée à elle-même avec ses deux fils.
    Courageuse et travailleuse, Gervaise va essayer de reconstruire sa vie vaille que vaille mais c'est sans compter Coupeau, ouvrier zingueur, qui poursuit la jolie blonde de ses assiduités. D'une nature bonne et généreuse, réticente dans un premier temps, elle finira par accepter la proposition de mariage de l'ouvrier, voyant peut être l'opportunité de réaliser son rêve de vie simple : "travailler, manger du pain, avoir un trou à soi, élever ses enfants, ne pas être battue, mourir dans son lit."
    Le ménage connaîtra un temps l'harmonie, réussissant à faire des économies et gagnant en respectabilité dans le quartier, une petite fille naîtra même de cette union, la tristement célèbre Nana, personnage éponyme du neuvième roman de la saga. Malheureusement le ton est donné dès le départ, pour Gervaise la vie ne sera pas toute rose et Coupeau, victime d'un accident va changer progressivement...
    Comment ne pas ressentir de la pitié pour Gervaise? J'ai eu sans cesse le coeur serré pour elle. Je l'ai perçue comme victime des conséquences, tributaire de la roue du destin qui attend insidieuse, tapie dans l'ombre, le moment pour l'emporter dans la spirale de la déchéance. Comme nous avons pu le voir dans La fortune des rougon, Gervaise se trouvait mal barrée dès le départ, battue par son père alcoolique et fainéant, voyant sa mère se soumettre et se tuer au travail, encaissant les coups... La situation devait forcément se répéter d'une manière ou d'une autre. La jeune femme gardant ancré en elle une une vision déformée de la famille et surtout des hommes, fléau qui contribuera à perdre la blanchisseuse.
    En plus de ce destin tragique, Zola nous fait déambuler dans les abîmes du milieu ouvrier ou l'alcool détruit les familles et les cancans règnent en seigneur et maître. Comme quoi, même dans la misère et la pourriture, la jalousie reste omniprésente. Pas besoin de falbalas et de rivières de diamants pour planter des couteaux dans le dos, seul les enjeux changent mais les motivations restent les mêmes... La pauvre Gervaise, qui se verra affublée du cruel sobriquet de "La Banban" en prendra pour son grade!
    Noir de chez noir, ce roman est étourdissant. Une fois de plus très moderne dans son contexte, j'ai quand même trouvé que Zola a chargé la marmite de l'horreur humaine. Quand les ouvriers se déchaînent, ils y vont pas avec le dos de la cuillère et j'ai eu beaucoup de peine tout au long de la lecture. Bon après ne vous fiez pas à mon côté excessif, étant hyper-sensible de nature, le malheur des autres, qu'il soit réel ou sur papier, ça me touche.
    Jusqu'ici, c'est un des volumes de la saga que je préfère, pourtant il est construit relativement pareil que les autres mais ce livre possède quelque chose de particulier qui le rend unique, donc ne vous privez pas d'un tel plaisir, lisez-le !
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    • Livres 5.00/5
    Par LydiaB, le 08 janvier 2013

    LydiaB
    "J'affirme que j'ai fait une Oeuvre utile en analysant un certain coin du peuple, dans L'assommoir. J'y ai étudié la déchéance d'une famille ouvrière, le père et la mère tournant mal, la fille se gâtant par le mauvais exemple, par l'influence fatale de l'éducation et du milieu. J'ai fait ce qu'il y avait à faire : j'ai montré des plaies, j'ai éclairé violemment des souffrances et des vices que l'on peut guérir. Je ne suis qu'un greffier qui me défends de conclure. Mais je laisse aux moralistes et aux législateurs le soin de réfléchir et de trouver les remèdes... Oui, le peuple est ainsi, mais parce que la société le veut bien."
    C'est avec ces quelques lignes que Zola, dans une lettre publiée dans La Vie Littéraire, le 22 février 1877, se défendit des accusations dont il était victime. Car bien évidemment, ce septième roman de la saga ne pouvait pas laisser indifférent. On lui reprocha une atteinte aux bonnes moeurs et, pire que tout, de dénigrer le peuple. Cependant, n'était-ce pas de l'hypocrisie ? Zola a voulu lever le voile sur des tabous et, comme à son habitude, son écriture met en relief un pan de la société que l'on préfère ignorer : alcoolisme, débauche, infidélité... Bien sûr, Zola met le doigt là où ça fait mal, sinon, à quoi bon écrire un bouquin, hein ? Et comme à son habitude, il se documente suffisamment pour que tout cela paraisse bien réaliste, jusque dans la langue populaire.
    Si je devais choisir parmi Tous les romans de cet auteur, je dirais que L'assommoir est celui que je préfère. J'ai une certaine compassion pour cette pauvre Gervaise, une envie irrépressible de lui hurler, à chaque fois que je relis ce livre, "mais ôte-toi de la tête ce *** de Lantier, non, ne cède pas aux avances de Coupeau !" Mais ne nous leurrons pas : Zola avait vu juste et ce texte reste résolument moderne. Il y a et il y aura toujours des Gervaise, des Lantier ou des Coupeau, malheureusement !


    Lien : http://www.lydiabonnaventure.com/litt%C3%A9rature-du-xixe-si%C3%A8cl..
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    • Livres 4.00/5
    Par colimasson, le 24 mars 2014

    colimasson
    L'assommoir représente la vie en abrégé : un troquet dont les étals copieusement garnis flattent d'abord l'œil et le palais du visiteur avant de couler en lui et de détruire toute volonté, toute santé et toute beauté. C'est la vie de Gervaise que Zola couvre de sa plume, la vie d'une ouvrière aussi misérable que les autres –boiteuse, battue par son père, enceinte à quatorze ans, abandonnée par son premier homme-, obligée de ne se fier qu'à elle-même pour aller de l'avant. Et Gervaise, pas encore assommée par la torpeur vénéneuse de la vie, se démène avec force et courage sans jamais se retourner sur ses erreurs passées. Elle peut bien être malade, livrée à elle-même sans le sou et sans protection et soumise aux quolibets de Tous ceux qui l'entourent, s'il lui reste un horizon, Gervaise ne s'avouera pas vaincue. Ainsi parvient-elle à fonder son propre établissement et à reconstruire une cellule familiale sur les combles de son ancienne histoire. Au faîte de ses accomplissements, Gervaise parvient à réunir autour d'elle ses employées, sa famille, ses voisins et quelques personnes, prises au hasard de ses fréquentations, qu'elle nourrit et envahit de sa prodigalité pour voiler ses terreurs d'abandon et de manque. Comme les riches, on se livre alors à des banquets morbides ruisselant de viandes, de vins et de mesquineries. C'est l'extase mais un peu dégoûtante, le petit coup dans le nez qui fait du bien mais dont on se relève à chaque fois plus hagard, jusqu'à ce que l'équilibre de l'édifice soit définitivement ruiné et alors, les copains de beuverie se retranchent derrière leurs fortifications. La famille et l'emploi de Gervaise tombent en déliquescence et la force des habitudes, à la manière d'un cercle vicieux, condamne les pauvres à leurs jouissances délétères. Comme les riches, ils aimeraient pouvoir se payer un bon temps éternel, mais ils ne savent pas où le prendre, et n'ont pas les moyens de trouver une gratification à hauteur d'homme.

    « Ah ! vrai, dans cette vie, on a beau être modeste, on peut se fouiller ! Pas même la pâtée et la niche, voilà la sort commun. »
    L'assommoir déambule dans les quartiers ouvriers de Paris et s'imbibe de son argot familier. La langue elle-même semble pouvoir expliquer la condamnation de Gervaise et des siens. Brutale et dégradante, plus apte à violenter qu'à flatter, elle est moins propice à la valorisation des individus qu'à leur condamnation. Et lorsqu'il ne reste plus rien à faire, on cherche encore à se griser. Gervaise et Coupeau, le couple triomphant, se retrouve au troquet, fascinés par un alambic qui promet d'être plein de réserves lorsque tout le reste s'est asséché.

    « Derrière elle, la machine à soûler fonctionnait toujours, avec son murmure de ruisseau souterrain ; et elle désespérait de l'arrêter, de l'épuiser, prise contre elle d'une colère sombre, ayant des envies de sauter sur le grand alambic comme sur une bête, pour le taper à coups de talon et lui crever le ventre. Tout se brouillait, elle voyait la machine remuer, elle se sentait prise par ses pattes de cuivre, pendant que le ruisseau coulait maintenant au travers de son corps. »

    La démonstration de Zola est fascinante et dépasse la critique sociale classique. La classe ouvrière n'est pas seulement lésée par sa misère, elle l'est aussi par ses propres désirs qui sont ceux de tout le monde, pauvres ou riches : luxe et plaisirs sans fin. Gervaise et les siens disposent d'une force exceptionnelle qui a failli les élever d'une piètre condition à une existence plus confortable mais leurs instincts, restés vils et bassement pragmatiques, sont la cause de leur déchéance. Toute une vie s'épanouit et se dégrade dans un souffle, à la fois grandiloquente et ridicule, aussi éphémère que l'existence de n'importe qui d'autre.


    Lien : http://colimasson.blogspot.com/2014/03/lassommoir-la-vie-en-abrege-u..
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Citations et extraits

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  • Par LydiaB, le 08 janvier 2013

    A ce moment, comme la jeune femme pendait sa dernière pièce de linge, il y eut des rires à la porte du lavoir.
    - C'est deux gosses qui demandent maman ! cria Charles.
    Toutes les femmes se penchèrent. Gervaise reconnut Claude et Étienne.
    Dès qu'ils l'aperçurent, ils coururent à elle, au milieu des flaques, tapant sur les dalles les talons de leurs souliers dénoués. Claude, l'aîné, donnait la main à son petit frère. Les laveuses, sur leur passage, avaient de légers cris de tendresse, à les voir un peu effrayés, souriant pourtant. Et ils restèrent là, devant leur mère, sans se lâcher, levant leurs têtes blondes.
    - C'est papa qui vous envoie ? demanda Gervaise.
    Mais comme elle se baissait pour rattacher les cordons des souliers d'Étienne, elle vit, à un doigt de Claude, la clef de la chambre avec son numéro de cuivre, qu'il balançait.
    - Tiens ! tu m'apportes la clef ! dit-elle, très-surprise. Pourquoi donc ?
    L'enfant, en apercevant la clef qu'il avait oubliée à son doigt, parut se souvenir et cria de sa voix claire :
    - Papa est parti.
    - Il est allé acheter le déjeuner, il vous a dit de venir me chercher ici ?
    Claude regarda son frère, hésita, ne sachant plus. Puis, il reprit d'un trait :
    - Papa est parti... Il a sauté du lit, il a mis toutes les affaires dans la malle, il a descendu la malle sur une voiture... Il est parti.
    Gervaise, accroupie, se releva lentement, la figure blanche, portant les mains à ses joues et à ses tempes, comme si elle entendait sa tête craquer. Et elle ne put trouver qu'un mot, elle le répéta vingt fois sur le même ton :
    - Ah ! mon Dieu !...ah ! mon Dieu !... ah ! mon Dieu !...
    Madame Boche, cependant, interrogeait l'enfant à son tour, tout allumée de se trouver dans cette histoire.
    - Voyons, mon petit, il faut dire les choses... C'est lui qui a fermé la porte et qui vous a dit d'apporter la clef, n'est-ce pas ?
    Et, baissant la voix, à l'oreille de Claude :
    - Est-ce qu'il y avait une dame dans la voiture ?
    L'enfant se troubla de nouveau. Il recommença son histoire, d'un air triomphant :
    - Il a sauté du lit, il a mis toutes les affaires dans la malle, il est parti...
    Alors, comme madame Boche le laissait aller, il tira son frère devant le robinet. Ils s'amusèrent tous les deux à faire couler l'eau.
    Gervaise ne pouvait pleurer. Elle étouffait, les reins appuyés contre son baquet, le visage toujours entre les mains. De courts frissons la secouaient. Par moments, un long soupir passait, tandis qu'elle s'enfonçait davantage les poings sur les yeux, comme pour s'anéantir dans le noir de son abandon. C'était un trou de ténèbres au fond duquel il lui semblait tomber.
    - Allons, ma petite, que diable ! murmurait madame Boche.
    - Si vous saviez ! si vous saviez ! dit-elle enfin tout bas. Il m'a envoyée ce matin porter mon châle et mes chemises au Mont-de-Piété pour payer cette voiture...
    Et elle pleura. Le souvenir de sa course au Mont-de-Piété, en précisant un fait de la matinée, lui avait arraché les sanglots qui s'étranglaient dans sa gorge.
    Cette course-là, c'était une abomination, la grosse douleur dans son désespoir. Les larmes coulaient sur son menton que ses mains avaient déjà mouillé, sans qu'elle songeât seulement à prendre son mouchoir.
    - Soyez raisonnable, taisez-vous, on vous regarde, répétait madame Boche qui s'empressait autour d'elle. Est-il possible de se faire tant de mal pour un homme !... Vous l'aimiez donc toujours, hein ? ma pauvre chérie. Tout à l'heure, vous étiez joliment montée contre lui. Et vous voilà, maintenant, à le pleurer, à vous crever le coeur... Mon Dieu, que nous sommes bêtes !
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  • Par isajulia, le 08 août 2013

    Le vin décrassait et reposait du travail, mettait le feu au ventre des fainéants ; puis, lorsque le farceur vous jouait des tours, eh bien ! le roi n'était pas votre oncle, Paris vous appartenait. Avec ça que l'ouvrier, échiné, sans le sou, méprisé par les bourgeois, avait tant de sujets de gaieté, et qu'on était bien venu de lui reprocher une cocarde de temps à autre, prise à la seule fin de voir la vie en rose ! Hein ! à cette heure, justement, est-ce qu'on ne se fichait pas de l'empereur? Peut-être bien que l'empereur lui aussi était rond, mais ça n'empêchait pas, on se fichait de lui, on le défiait bien d'être plus rond et de rigoler davantage. Zut pour les aristos !
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  • Par colimasson, le 02 décembre 2014

    Au milieu de cette existence enragée par la misère, Gervaise souffrait encore des faims qu'elle entendait râler autour d'elle. Ce coin de la maison était le coin des pouilleux, où trois ou quatre ménages semblaient s'être donné le mot pour ne pas avoir du pain tous les jours. Les portes avaient beau s'ouvrir, elles ne lâchaient guère souvent des odeurs de cuisine. Le long du corridor, il y avait un silence de crevaison, et les murs sonnaient creux, comme des ventres vides. Par moments, des danses s'élevaient, des larmes de femmes, des plaintes de mioches affamés, des familles qui se mangeaient pour tromper leur estomac. On était là dans une crampe au gosier générale, bâillant par toutes ces bouches tendues ; et les poitrines se creusaient, rien qu'à respirer cet air, où les moucherons eux-mêmes n'auraient pas pu vivre, faute de nourriture. Mais la grande pitié de Gervaise était surtout le père Bru, dans son trou, sous le petit escalier. Il s'y retirait comme une marmotte, s'y mettait en boule, pour avoir moins froid ; il restait des journées sans bouger, sur un tas de paille. La faim ne le faisait même plus sortir, car c'était bien inutile d'aller gagner dehors de l'appétit, lorsque personne ne l'avait invité en ville. Quand il ne reparaissait pas de trois ou quatre jours, les voisins poussaient sa porte, regardaient s'il n'était pas fini. Non, il vivait quand même, pas beaucoup, mais un peu, d'un oeil seulement ; jusqu'à la mort qui l'oubliait ! Gervaise, dès qu'elle avait du pain, lui jetait des croûtes. Si elle devenait mauvaise et détestait les hommes, à cause de son mari, elle plaignait toujours bien sincèrement les animaux ; et le père Bru, ce pauvre vieux, qu'on laissait crever, parce qu'il ne pouvait plus tenir un outil, était comme un chien pour elle, une bête hors de service, dont les équarisseurs ne voulaient même pas acheter la peau ni la graisse. Elle en gardait un poids sur le coeur, de le savoir continuellement là, de l'autre côté du corridor, abandonné de Dieu et des hommes, se nourrissant uniquement de lui-même, retournant à la taille d'un enfant, ratatiné et desséché à la manière des oranges qui se racornissent sur les cheminées.
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  • Par colimasson, le 10 novembre 2014

    Ah ! bien sûr, Gervaise n’était plus remuée comme autrefois, quand elle voyait Coupeau au bord des gouttières, à des douze et des quinze mètres du trottoir. Elle ne l’aurait pas poussé elle-même ; mais s’il était tombé, naturellement, ma foi ! ça aurait débarrassé la surface de la terre d’un pas grand-chose. […] A quoi servait-il, ce soûlard ? à la faire pleurer, à lui manger tout, à la pousser au mal. Eh bien ! des hommes si peu utiles, on les jetait le plus vite possible dans le trou, on dansait sur eux la polka de la délivrance.
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  • Par MonsieurChat, le 15 février 2012

    Enfin, après avoir descendu la rue Croix-des-Petits-Champs, on arriva au Louvre.

    M. Madinier, poliment, demanda à prendre la tête du cortége.

    C’était très grand, on pouvait se perdre ; et lui, d’ailleurs, connaissait les beaux endroits, parce qu’il était souvent venu avec un artiste, un garçon bien intelligent, auquel une grande maison de cartonnage achetait des dessins, pour les mettre sur des boîtes. En bas, quand la noce se fut engagée dans le musée assyrien, elle eut un petit frisson. Fichtre ! il ne faisait pas chaud ; la salle aurait fait une fameuse cave. Et, lentement les couples avançaient, le menton levé, les paupières battantes, entre les colosses de pierre, les dieux de marbre noir muets dans leur raideur hiératique, les bêtes monstrueuses, moitié chattes et moitié femmes, avec des figures de mortes, le nez aminci, les lèvres gonflées. Ils trouvaient tout ça très vilain. On travaillait joliment mieux la pierre au jour d’aujourd’hui. Une inscription en caractères phéniciens les stupéfia. Ce n’était pas possible, personne n’avait jamais lu ce grimoire. Mais M. Madinier, déjà sur le premier palier avec madame Lorilleux, les appelait, criant sous les voûtes :

    — Venez donc. Ce n’est rien, ces machines… C’est au premier qu’il faut voir.

    La nudité sévère de l’escalier les rendit graves. Un huissier superbe, en gilet rouge, la livrée galonnée d’or, qui semblait les attendre sur le palier, redoubla leur émotion. Ce fut avec un grand respect, marchant le plus doucement possible, qu’ils entrèrent dans la galerie française.

    Alors, sans s’arrêter, les yeux emplis de l’or des cadres, ils suivirent l’enfilade des petits salons, regardant passer les images, trop nombreuses pour être bien vues. Il aurait fallu une heure devant chacune, si l’on avait voulu comprendre. Que de tableaux, sacredié ! ça ne finissait pas. Il devait y en avoir pour de l’argent. Puis, au bout, M. Madinier les arrêta brusquement devant le Radeau de la Méduse ; et il leur expliqua le sujet. Tous, saisis, immobiles, se taisaient.
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