Lorsque le vieillard se réveilla une dernière fois de l'état de narcose où il était plongé, les médecins, voyant la gravité de la situation, firent venir sa femme et sa fille qui, entre-temps, avaient été mises au courant. L'oeil souleva avec peine les paupières entourées d'une ombre bleuâtre.
- Où suis-je ? semblait-il-dire, en regardant fixement la blancheur inconnue d'un local qu'il n'avait jamais vu.
Alors sa fille se pencha pour passer une main caressante sur le pauvre visage délabré ; et, soudain, la prunelle qui tâtonnait en aveugle eut un tressaillement, comme si elle reconnaissait la personne qu'il y avait là.
Une lumière, une petite lumière monta dans la pupille.
C'était elle, son enfant, cette enfant infiniment aimée, c'était elle, Erna, la tendre et belle enfant ! Lentement, très lentement, sa lèvre amère se desserra : un sourire, un tout petit sourire, dont cette bouche fermée n'avait plus depuis longtemps l'habitude, apparut timidement. Et, tout émue par cette joie pénible, Erna s'inclina davantage pour baiser la joue exsangue de son père.
Mais soudain,-était-ce le parfum douceâtre qui le fit se souvenir, ou bien le cerveau à demi engourdi se rappela-t-il le fatal moment qu'il avait oublié?-, soudain un changement terrible se fit sur les traits qui, un instant auparavant, paraissaient si heureux. Les lèvres décolorées se resserrèrent brusquement, avec une furieuse hostilité, cependant que la main, sous la couverture, s'efforçait violemment de se soulever, comme pour chasser quelque chose d'importun, et que le corps blessé tremblait de colère.
- Arrière!... Arrière !... balbutia la lèvre pâle, comme un son inarticulé et pourtant intelligible.
Et la répulsion se manifestait si violemment dans les traits contractés du vieillard qui ne pouvait pas se défendre que le médecin, pris d'inquiétude, écarta les femmes.
- Il délire, murmura-t-il, et maintenant il vaut mieux que vous le laissiez seul.
A peine étaient-elles sorties que les traits convulsés se détendirent, inertes, dans un engourdissement inanimé. La respiration marchait encore sourdement, toujours plus profond était le râle de la poitrine qui cherchait à aspirer l'air lourd de la vie. Mais bientôt elle se fatigua d'absorber cette amère nourriture des hommes. Et, lorsque le médecin palpa le corps avec attention, le coeur détruit avait cessé de faire souffrir le vieil homme.
> lire la suite