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Dernières critiques du Magazine Littéraire

  • Par Jean-BaptisteHarang, le 06/01/2014


    Réparer les vivants de Maylis de Kérangal



    Critique de Jean-Baptiste Harang pour le Magazine Littéraire

    Mille précautions réglementaires sont prises lors d'une transplantation d'organe pour que la famille du donneur et le receveur ne sachent jamais rien l'une de l'autre. Sinon que des savants ont décelé entre eux une compatibilité biologique indépendante de leur volonté. Il y a probablement de bonnes raisons à cela. Sans Maylis de Kerangal, ces deux noms se seraient ignorés. Maintenant nous savons qu'ils sont liés au plus intime de l'humain : un coeur partagé. Mais les choses ne sont pas si simples, on ne donne pas son coeur comme un numéro de portable ou un quatrain de banlieue : «Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches/ Et puis voici mon coeur qui ne bat que pour vous./ Ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches/ Et qu'à vos yeux si beaux l'humble présent soit doux.»
    Non, la transplantation cardiaque est une course de relais, entre Simon Limbres et Claire Méjan, entre un mort et une malade, il faut faire vite et on a besoin de chacun. Maylis de Kerangal, dont on connaît la force narrative, aurait pu faire de cette histoire un thriller mélodramatique, une course contre la montre, une fable humaniste, voire chrétienne. Elle aurait saupoudré le tout de considérations pertinentes, d'ordre éthique ou philosophique. Le livre ne déserte pas cette piste de vitesse, son énergie même vous entraîne à l'envers, de la mort à la vie, puisque, pour donner son coeur, avec ou sans son consentement, il faut commencer par mourir, et pour le recevoir être en danger de mort, en posture de résurrection.
    Mais Réparer les vivants n'est pas un téléfilm, c'est une oeuvre littéraire forte, grosse de caractères construits qui la nourrissent sans l'alentir. Des personnages complexes, complets, qui existent même les jours où Simon ne meurt pas, les nuits où Claire Méjan ne reçoit pas de coeur. À commencer par Simon Limbres lui-même, passionné de surf, pas 20 ans, tatoué, qui ne pensait pas mourir, encore moins donner son coeur, qui préférait la vague à l'étude, la glisse à sa fiancée. Pas foutu de se tuer en mer, mais au retour, dans la fourgonnette, deux ceintures de sécurité pour trois places. Marianne et Sean, ses parents, séparés, recollés, perdus, donneurs, pas donneurs ? Qui sait ? C'est leur fils, pas leur coeur. « La possibilité du refus est aussi la condition du don », page 129. Et l'autre, l'anesthésiste insomniaque, café réchauffé, au point de n'avoir pas de lit. Ou l'infirmière efficace, un peu maso, un peu nympho, accro à son portable, laide et belle à la fois, cocardisée. Thomas, bisexuel asexué, amateur de bodybuilding, étranger à Alger, baryton étranglé, qui donnerait son charme pour un chardonneret. Impeccable compagnon de deuil, discret et convaincant, bonne volonté des dernières volontés. Et tous ces Harfang, chirurgiens cyclistes de haut vol, de père en fils, d'oncle en nièce, hautains et moqueurs, experts et pédagogues. Ou encore la vieille doctoresse accrochée sous le Stade de France au chewing-gum à la nicotine, et à la vraie cigarette. Ce jeune homme sans pedigree, Virgilio Breva, venu de l'Italie, en route pour la gloire chirurgicale, et ce but de Pirlo qu'il ne verra jamais. Italie 1, France 0. Quelques autres, un amour, une soeur, une Rose géniale et déjantée. Jusqu'à Claire Méjan, qui a l'âge d'être la mère de Simon, petite dame cinquantenaire, ses trois garçons, ses traductions, son triste logement face à la Salpêtrière, elle est modeste et lucide, elle n'a pas peur, elle a bon coeur. Un coeur malade.
    Tous ces portraits humains et contrariés où il n'est ni saint ni apôtre, mais des hommes à leur place ou dépassés, et la maîtrise d'une connaissance documentée du sujet donnent au roman la profondeur et le relief nécessaires à l'emprise émotionnelle et épargne au roman l'écueil moralisateur qui le menaçait. Reste la pertinence de l'écriture et le tour de force de donner aux vingt-quatre heures qui séparent la mort de l'un de la survie de l'autre le souffle de toute vie.

    Critique de qualité ? (30 votes positifs)


  • Par MagazineLitteraire, le 12/12/2013


    L'Analphabète qui savait compter de Jonas Jonasson



    Critique de Pierre-Édouard Peillon pour le Magazine Littéraire

    Journaliste devenu romancier au succès mondial grâce à son coup d'essai, Le Vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire, Jonas Jonasson enchaîne avec L'Analphabète qui savait compter, où pointe son intention de réutiliser la rampe de lancement qui l'a propulsé sur la scène littéraire internationale : un titre calqué sur celui de son premier roman, un humour fantaisiste truffé d'antiphrases afin d'égratigner, sans avoir l'air d'y toucher, les beaux esprits, les chauvins et les petits chefs incompétents, et enfin un récit picaresque mené tambour battant durant lequel le personnage se retrouve ballotté par les vents de l'histoire. Dans les deux cas, c'est la quasi proverbiale froideur nordique qui vole en éclats. Tout en fuyant les habituelles ruminations glaciales de la littérature suédoise, Jonas Jonasson ne se rapproche pas pour autant d'un pôle plus euphorisant. Certes, il cherche, dans ses deux romans, à stimuler le plaisir de lecture à grand renfort de situations loufoques et d'un comique pince-sans-rire. Mais, dans sa manière de systématiquement aliéner les vies de ses personnages aux tourments de l'humanité (ici le racisme, la menace nucléaire...), il entretient l'idée selon laquelle l'inquiétante bêtise de certains demeure le terrain le plus fertile sur lequel puissent pousser quelques plaisanteries tout juste salvatrices.
    On ne parlera pas pour autant de cynisme chez cet écrivain à l'insolence relativement modérée. En témoigne le premier chapitre dans lequel on découvre en 1960 Nombeko Mayeki, l'analphabète du titre, aimable adolescente avec un improbable talent pour les mathématiques malgré son ingrate profession de videuse de latrines à Soweto, le plus grand township d'Afrique du Sud. L'immersion en plein apartheid fournit son lot de personnages blancs aussi odieux que grotesques, mais la virulence de la charge politique reste bien en deçà de celle du corrosif Mêlée ouverte au Zoulouland de Tom Sharpe (il faut dire qu'en 1971 le sujet était encore électrisé par l'urgence de dénoncer une injustice d'actualité). Jonas Jonasson fait plus dans l'ironie entendue, sur le ton d'un « on est tous d'accord là-dessus » : inutile donc de s'emporter dans des diatribes enflammées pour mieux souligner le bien-fondé d'une indignation, il suffit de faire répéter aux idiots leurs idioties, et le tour est joué. Après tout, rien ne discrédite plus les ignorants que le spectacle de leur ignorance même. Bien qu'amusant, ce type d'humour, fondé sur les ressorts les plus consensuels à force d'offrir des caricatures trop évidentes (les abrutis ne le sont pas qu'à moitié, en plus d'être lâches, méchants, serviles, etc.), finit par perdre un peu en intensité. Aussi, il faudrait essayer de comprendre la curieuse immunité dont jouit le président chinois Hu Jintao - épargné par les railleries de l'auteur, il est même dépeint comme un personnage éminemment sympathique, à la fois jovial et amical, tant et si bien que c'est lui qui finit par hériter d'une bombe nucléaire encombrante sans que cela semble poser le moindre problème.
    Moins incisive que chez les maîtres de la comédie caustique britannique (Ian McEwan, Martin Amis) et bizarrement conciliante par moments, l'ironie du romancier suédois parvient à se retrouver reléguée dans une position peu gênante, au second plan, alors qu'au premier s'épanouit le véritable atout de son écriture : l'art de multiplier les rebondissements abracadabrants. À la manière des feuilletons périodiques, pratiquement tous les chapitres de L'Analphabète qui savait compter contiennent une intrigue rocambolesque et son dénouement. Dès le deuxième chapitre, intitulé « Où il est question d'un retournement complet de situation dans une autre partie du monde », le lecteur fait la connaissance du très limité intellectuellement Ingmar Qvist, employé de poste en Suède embarqué dans deux croisades contradictoires : une première animée par le fol espoir de rencontrer le roi Gustav V, puis une deuxième afin de se venger contre ce dernier en embrassant aveuglément la cause républicaine. Nombeko ne rencontrera jamais le rêveur simplet, mais sa route croisera celle de ses deux fils jumeaux lorsqu'elle débarquera dans le royaume nordique. Avec la bombe nucléaire sous le bras. Le style ludique de l'auteur allège cette présence menaçante, mais il ne fait pas oublier que, si l'histoire est un terrain de jeu pour l'écrivain, celui-ci est dangereusement proche d'un gouffre.

    Critique de qualité ? (24 votes positifs)


  • Par MagazineLitteraire, le 05/11/2013


    Confiteor de Cabre



    Critique de Philippe Lefait pour le Magazine Littéraire

    « Confiteor », « j'avoue, je confesse » en latin, est l'entame de la prière de pénitence que font les fidèles à la messe. Par là, ils se reconnaissent pécheurs devant Dieu et sollicitent son pardon. Tout cela se termine par une absolution du curé (« Te absolvo ! »). Sauf chez Jaume Cabré, dont les thèmes récurrents sont l'histoire, la corruption des pouvoirs ou la sublimation par l'art. Confiteor, ce sont huit cents pages éblouissantes sur les fleurs fanées du mal, de la culpabilité, de l'amour trahi, de l'amitié fidèle jusqu'à la mort - mais rien n'est moins sûr ; et sur les lieux possibles mais évanescents de la beauté. Bref, Adrià Ardevol y Bosch est coupable de sa vie, de celle des autres, d'une vieille Europe gangrenée au fil des siècles par l'Inquisition, le nazisme, le franquisme, la barbarie en général et le mensonge en particulier.
    Il n'a même pas eu à s'inventer un roman familial. Une phrase suffit : «Naître dans cette famille avait été une erreur impardonnable.» Et une précision écrit son destin : «Papa avait tracé ma route, jusqu'au moindre détail de chaque tournant. Et il ne manquait plus que l'intervention de maman, et je ne sais pas ce qui était le pire.» Inutile de se demander ce qui fait le traumatisme d'enfance et pousse à devenir hypocondriaque, intellectuel, professeur d'histoire des idées, secret, polyglotte, violoniste mais virtuose raté ; ce qui oblige à être obsédé par l'origine de tous les enfers personnels ou historiques et à finir, après une longue et bouleversante confession à la bien-aimée Sara, dans une maison de retraite de Barcelone avec une tête et une mémoire qui s'éteignent peu à peu.
    Et puis il y a lui, le messager intemporel de la malédiction. Un violon, unique, fabriqué à Crémone au XVIIIe siècle par Storioni. Pour des raisons opposées, il obsède les Ardevol père et fils, l'antiquaire véreux et le savant écartelé entre réflexion et passion. À ce dernier, il offre la perfection du son et la possibilité d'une rédemption aussi illusoire que momentanée : «L'art est mon salut, il ne peut pas être le salut de l'humanité.» Mais il est aussi marqué et taché par le sang, l'abjection et la sauvagerie des hommes, celles des bourreaux de l'inquisiteur, celles des assassins d'Auschwitz et de Birkenau. «C'est pour ça que je suis juif, pas de naissance, que je sache, mais volontairement, comme beaucoup de Catalans qui nous sentons esclaves sur notre propre terre et qui avons un avant-goût de ce qu'est la diaspora, seulement parce que nous sommes catalans. Et depuis ce jour je sais que moi aussi je suis juif, Sara. Juif par la tête, les gens, l'histoire. Juif, sans dieu et avec une envie de vivre sans faire le mal, comme monsieur Voltes, parce qu'essayer de vivre en faisant le bien est, je crois, trop prétentieux. Mais ce fut peine perdue.»
    Une fois lu ce livre «énorme», l'envie vous prend de le relire pour mieux en saisir le souffle et la mécanique. Jaume Cabré, aussi simple que déroutant, écrit comme un musicien compose et revient au thème. Il peaufine une architecture littéraire commencée dans ses précédents romans et signe un millefeuille dans lequel il enlève toute linéarité au récit, invente une temporalité qui fusionne les époques, passe de la première à la troisième personne dans la même phrase, interrompt la narration pour la reprendre quelques paragraphes plus tard. Mais jamais rien qui perde un lecteur toujours tenu pour un complice tenu en éveil par cette invention et ce style bien servis par la traduction d'Edmond Raillard. Jusqu'à cette scène du métro, station Clinic, à Barcelone, où tous les personnages de cette aventure de quatre siècles se pressent dans le même wagon. Scène anthologique et découpe cinématographique. Antonioni chez Borges ! Plus loin, au détour d'une conversation entre Adrià et son seul et grand ami Bernat, apparaissent les fantômes de Primo Levi et de Paul Celan : «Ils ne se sont pas suicidés parce qu'ils avaient connu l'horreur, mais parce qu'ils l'avaient écrite.» Écrire, c'est revivre, c'est vivre ! C'est bien ce que nous propose Cabré.

    Critique de qualité ? (24 votes positifs)


  • Par Jean-BaptisteHarang, le 31/10/2013


    Rien de Emmanuel Venet



    Critique de Jean-Baptiste Harang pour le Magazine Littéraire

    Et puis, comme disait Raymond Devos : « Rien, c'est rien. Deux fois rien, ce n'est pas grand-chose. Mais trois fois rien ? Trois fois rien, on peut acheter quelque chose pour trois fois rien. » Et puisque dans ce livre brillent mille petits riens, mille éclats d'orfèvrerie d'écriture, on comprend vite que ce Rien vaut bien plus qu'il ne coûte.
    Le narrateur ne se nomme pas, sa femme s'appelle Agnès, c'est le vingtième anniversaire de leur rencontre, mariés, peut-être, des enfants, probablement, vingt années à apprendre à si mal se connaître. Il invite sa femme à fêter ça, de son mieux, au Negresco, à Nice, chambre n° 13. Ils se trouvent vaguement, le coeur n'y est pas, et le corps bien peu: «Agnès répondait à mon désir prudent par un consentement sans ardeur...» On allume une cigarette et Agnès prononce les quatre premiers mots du livre : «À quoi penses-tu?»
    Mais on n'est pas dans un téléfilm, la chambre 13 n'existe plus, il faudra se contenter de la 214, qui ne donne même pas sur la mer : bien des travaux ont chamboulé les lieux depuis 1924 (on a supprimé les numéros 13 pour ménager la clientèle superstitieuse), quand Jean-Germain Gaucher y vint passer une dernière nuit d'un amour fugace et mal partagé. « À quoi penses-tu ? » Le narrateur ne répond pas, pas encore, il pense à Jean-Germain, à qui, en grand intellectuel en mal de créativité et de notoriété, il a consacré toutes ses études et quelques ouvrages.
    J.-G. Gaucher est un musicien de bonne volonté et de second rayon, auteur d'une oeuvre géniale perdue au fond de Dieu sait quel tiroir, et de centaines d'autres qui ne valent pas tripette, phtisique, un peu paresseux, alcoolique, séducteur, amoureux sans retour, qui a gagné sa vie à coups de chansonnettes, de vers de mirliton, d'opérettes libidineuses, et l'a perdue en épousant la fille de la boîte de nuit dont il dirigeait l'orchestre. Et il est mort dans sa cage d'escalier, écrasé par le piano qu'il ne voulait pas vendre pour éponger les dettes de son petit théâtre transformé en bordel. Voilà à quoi l'on pense, allongé torse nu, chambre 214. Le narrateur évoque in petto ces premières décennies du siècle dernier sur la butte Montmartre, dans une langue éblouissante, polie sur le tour du diamantaire, sans préciosité, avec la précision d'un vocabulaire retrouvé, la limpidité qui convient quand on parle musique, et l'élégance de ne jamais se vanter de connaître si bien les choses et les gens. C'est le portrait d'un raté, d'un raté de peu, le vent de l'excellence a frôlé son oreille et s'est posé plus loin, sur l'épaule d'un autre capable de ne penser qu'à lui.
    Car ce Gaucher (inventé de toutes pièces et pourtant si familier) voile une autre détresse : celle du narrateur qui se pose pour lui-même la question de la création obérée par les contingences du devoir d'être au monde, une marmite à bouillir, des enfants à torcher, une femme à mal aimer. Et la question du suicide, que son ami Daniel Worms voit partout (même s'il est rare de se suicider en se balançant sur le râble un demi-queue Pleyel). Alors, à quoi pense-t-il ? À mentir, forcément, sa réponse est sur la couverture du livre.

    Critique de qualité ? (15 votes positifs)


  • Par AlexisBrocas, le 16/10/2013


    L'Épée des Cinquante Ans de Mark Z. Danielewski



    Critique de Alexis Brocas pour le Magazine Littéraire

    En 2000, il publiait La Maison des feuilles, qui pourrait se décrire comme un compte rendu d'exploration fantastique : un photographe achète une maison et découvre, derrière une porte qui devrait donner sur le jardin, un labyrinthe infini qui ne cesse de se reconfigurer. Le livre témoignait de ce métamorphisme en usant de multiples artifices visuels (calligrammes, textes se déroulant en parallèle, inscrits en miroir) et par l'insertion de codes que les passionnés se sont épuisés à éclaircir. On pouvait alors parler d'« avant-garde » sans craindre de donner dans ce que Julien Gracq appelait la « critique de gaillard d'avant » - où l'on crie nouveauté comme les vigies d'antan criaient « terre ».
    Après s'être fourvoyé dans le très hermétique O Révolutions, Mark Z. Danielewski revient avec L'Épée des cinquante ans, texte témoignant toujours de sa fantaisie graphique, mais parfaitement intelligible. Il s'agit même d'un conte pour enfants, avec cinq orphelins, une épée magique, une vallée de Sel, une montagne qui démultiplie ses grimpeurs, un armurier sans bras... Mais un conte pour enfants destiné aux lecteurs de Danielewski, conceptuel donc, et centré sur un art commun aux journalistes, aux chirurgiens et aux spadassins : l'art de la coupe.
    Tout commence par une soirée de Halloween. S'y retrouve Chintana, couturière thaïlandaise, Belinda Kite, « plus mauvaise langue de Chicago East », qui lui a volé son mari, une poignée d'orphelins et leur assistante sociale. Apparaît un conteur dont l'ombre émerge directement des ténèbres et peut se projeter sans lumière. Aux enfants il va conter l'histoire de « l'épée des cinquante ans » - ainsi appelée car ses victimes doivent attendre leur cinquantième anniversaire pour tomber en petits morceaux. Avant de se livrer à une terrible démonstration.
    Tout cela pourrait relever de la seule cruauté innocente propre aux contes - et s'y borner - si l'auteur ne donnait, par des trouvailles de son cru, un tout autre relief à son histoire. D'abord cette note liminaire expliquant que le roman a été conçu à partir de cinq entretiens coupés et croisés - note qui justifie la forme générale du texte, tout en propositions décrochées, et les guillemets de cinq couleurs qui les encadrent. Le lecteur comprendra vite qu'il s'agit de cinq orphelins, mais qu'il n'est pas forcément utile de vouloir reconstituer leurs cinq entretiens. Il y a ensuite ces broderies illustratives (c'est un conte pour enfants) qui joueront elles aussi un rôle dans la narration - coudre, n'est-ce pas l'inverse de couper ? Enfin, citons ces mots-valises (ou plutôt mots télescopés comme pour montrer les coutures du texte), ces autres qui se dissolvent, s'étalent, tombent au sol. Comme dans l'insondable Maison des feuilles, ce sont ces procédés qui donnent à l'intrigue fantastique sa dimension abyssale. Celle-ci ne peut se sonder que par une relecture. Alors certains éléments anodins - ou disposés pour apparaître ainsi de prime abord - prennent une autre importance : le métier de Chintana, sa coupure au pouce, cette fenêtre qui s'ouvre sans explications... Qu'est-ce qu'un bon romancier conceptuel ? Un romancier qui envisage ses textes comme les plasticiens envisagent leurs installations, certes, mais après les avoir pensés comme des oeuvres littéraires.

    Critique de qualité ? (14 votes positifs)


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