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Aux racines de la violence conjugale 
Interview : Louise Mey à propos de La Deuxième Femme


Article publié le 18/05/2020 par Solène Spiguelaire

Comment reconnaître la nature de la violence dont on est victime ? Et surtout : comment se détacher des conventions sociales pour sortir de cette relation abusive ? Dans La Deuxième Femme, Louise Mey met très justement en lumière les codes de l'emprise amoureuse, parfois intrinsèque aux situations de violence conjugale. Si l'auteure avait déjà exploré ces thématiques dans ses romans policiers Les Ravagé(e)s et Les Hordes invisibles, la violence prend ici une dimension plus intime. On y suit malgré nous les tourmentes de Sandrine, nouvelle compagne de l'homme dont elle a tant rêvé, qui se révelera capable d'une violence extrême.

 

© Dwam Ipoméed


Ce livre a pour sujet prédominant la dénonciation des violences faites aux femmes, ligne déjà conductrice de vos romans Les Ravagé(e)s et Les Hordes invisibles. Dans ces derniers, vous situiez partiellement l’action dans un commissariat. Cette fois-ci, l’horreur se déroule dans la sphère familiale. Pourquoi avoir fait le choix d’une narration intime ? 

Oui, c’est un point de vue différent. Les policiers et policières que j’ai inventés pour Les Ravagé(e)s et Les Hordes invisibles savent beaucoup de choses, discutent entre eux, ont du recul sur la situation, ce qui permet d’avoir une approche un peu théorique des cas qu’ils rencontrent et touchent majoritairement des femmes et des personnes LGBTQ+.

 

Mais je ne voyais pas comment raconter ce que je voulais raconter en conservant cette posture de surplomb. Ça me semblait même un peu injuste : c’est facile d’analyser et de discourir sur l’emprise lorsque l’on n’en est pas soi-même victime.
Ce que j’ai essayé de faire, au contraire, c’était d’accompagner mes personnages au plus près, des personnages qui surnagent comme ils peuvent ; et de montrer comment ils en arrivent là où on les trouve. C’est une approche plus viscérale. Je traite toujours d’une question globale, qui est celle des violences systémiques faites aux femmes, mais c’est comme un champ/contrechamp, un changement de point de vue après deux Alex et Marco – et avant de terminer le troisième. 

Une partie substantielle de la narration de votre livre réside dans le refus de nommer l’autre : les autres femmes ne sont pas reconnues par Sandrine, le personnage principal, pour leur statut, et sous votre plume « l’homme qui pleure » ne possède pas de prénom. En faisant le choix de ne pas nommer ce personnage principal masculin, en lui refusant une part de son identité, cherchiez-vous à amorcer une discussion sur les problématiques de violence liées au genre masculin et à sa possible toxicité dont il est parfois question aujourd'hui ?

Les personnages féminins sont bien nommés par Sandrine, mais vous avez raison, elle leur dénie une reconnaissance à part entière : Caroline est « la première femme » avant d’être Caroline, elle n’existe que par ce statut directement lié au compagnon de Sandrine. Et au départ, Sandrine est persuadée que Lisa, par exemple, n’est pas une interlocutrice légitime car pour Sandrine, il y a des métiers « d’homme » : médecin, flic… Elle a appris à penser que les hommes font mieux, savent mieux. Quant à l’homme qui est un pivot dans le récit, le choix de ne pas lui donner de prénom est délibéré. Ce n’est pas un personnage qui m’intéresse beaucoup. Dans le polar, le thriller, les personnages masculins ont très souvent et la parole, et la main sur la narration.

 

De manière générale, il y a quand même beaucoup de livres, de films, qui décortiquent les motivations d’hommes qui font du mal aux femmes. Je me souviens d’un film où deux inspecteurs masculins, entièrement habillés – bon, ce n’est pas surprenant en soi, ils sont en train de travailler… – discutent de leur enquête alors qu’au second plan, il y a le corps d’une femme à moitié nue, jambes écartées, et floue. Cela m’avait révulsée – et c’était peut-être voulu. Ça m’a donné envie d’écrire autre chose ; des histoires où les victimes ne sont pas que des prétextes. Les histoires que l’on écrit infusent la société que nous habitons et j’avais envie de proposer quelque chose qui ferait un peu contrepoint. 

 

Encore dans la presse, malgré le travail de certaines équipes de journalistes et de militantes, on trouve encore beaucoup trop fréquemment des violences systématiques relatées sous la forme de faits divers, où les hommes mis en cause se voient attribuer des excuses : ils étaient ivres, ils étaient jaloux, ils étaient malheureux… Ça ne m’intéresse pas de participer à cela. On m’a déjà demandé, à plusieurs reprises « pourquoi ce choix d’écrire sur les pervers narcissiques » ; mais je n’ai jamais prétendu cela. Les hommes qui font du mal au femmes le font souvent parce qu’ils estiment qu’ils en ont le droit, ou qu’ils n’auront de toute façon pas à répondre de leurs actes. Et malheureusement, dans la réalité, le nombre d’hommes condamnés pour des violences ou des crimes sexistes leur donne raison… Mais depuis le début, mon propos est justement : « ces hommes ne sont pas fous ». Au contraire. Et c’est là, en effet, que la discussion sur la dimension toxique de la masculinité, telle qu’on la construit, devrait s’amorcer. Les personnes avec de réelles pathologies psychiques ont en fait davantage de risques d’être maltraitées que de maltraiter. Et si des hommes « sains d’esprit » sont violents avec les femmes, c’est bien qu’il y a un problème global. 

 

Et pour finir de répondre à votre question, ce qui est intéressant, c’est qu’on relève souvent (dans la fiction, la presse, dans les interventions télé…) que les hommes sont présentés avec leur nom de famille, leur titre officiel, alors que les femmes sont souvent réduites à leur simple prénom (ou alors on leur donne du « Madame » alors qu’elles sont professeures, expertes, comme pour nier leur expertise). Dans mes textes, j’ai réalisé que c’est l’inverse : le prénom, c’est un lien supplémentaire, une épaisseur en plus… les victimes en ont souvent, les agresseurs beaucoup moins. 

Quelle a été l’inspiration pour le personnage de Sandrine, la deuxième femme ? Était-ce un hommage aux “petites gens” que l’on ne voit pas, n’écoute pas ? 

C’est une question d’autant plus intéressante qu’au départ, le titre était La Première Femme. Avec ce titre, Sandrine n’était même pas au centre de sa propre histoire !
Mais Sandrine pourrait être n’importe quelle femme. Le fait qu’elle soit « petite » dans son estime d’elle-même, qu’elle se juge stupide, pas cultivée, fait partie du personnage, mais c’est presque anecdotique. D’autant qu’il y a un écart entre la manière dont Sandrine se voit, et ce qu’elle est vraiment…

 

Le personnage de Sandrine m’est venu d’un bloc, j’y tiens beaucoup. Mais peut-être que, rétrospectivement, si les choses étaient à refaire, je la travaillerais différemment, pour qu’elle soit moins « petite », justement.

 

Ceci étant dit, dans le livre, il y a un passage court (mais important) où on évoque une femme « importante » qui est victime de violences – et on comprend, je l’espère (non pas qu’une femme est plus importante qu’une autre) qu’une femme CSP+++, indépendante, « puissante », peut, elle aussi, être sous emprise. Parce qu’il n’y a pas vraiment de profil et qu’encore une fois, quand une femme est victime de violences, le problème, ce n’est pas elle.

« Elle devait être de celles-là, celles dont le père de Sandrine parlait, les salopes qui font chier leur monde, elle Sandrine avait appris à ne pas faire chier son monde, elle était bonne élève. » Comme de nombreuses femmes, Sandrine a appris à se replier, à ne pas exister pour mieux survivre. Sur quoi avez-vous basé vos recherches pour ce livre ? Vous êtes-vous entretenue avec des victimes pour tenter de comprendre leur schéma mental lorsqu’elles sont confrontées à des situations d’extrême violence ?  

L’origine de La Deuxième Femme, ce sont mes recherches pour écrire Les Ravagé(e)s et Les Hordes invisibles : j’ai consulté (merci Internet) beaucoup de statistiques, d’études. Elles ont modifié ma manière de lire les actualités et de décrypter la culture qui m’entoure. Dans Les Ravagé(e)s et Les Hordes invisibles, quelque part, l’emprise est déjà partout. Que ce soit celle que les hommes veulent exercer sur les femmes ou celle que les stéréotypes de genre font peser sur les femmes en tant que groupe social.

 

L’expression n’est pas très élégante mais La Deuxième Femme, c’est presque une purge de tout ce que j’ai absorbé, pas seulement d’événements terribles, mais aussi de la réception qui leur était faite. « Elle n’avait qu’à pas » (sortir, boire un verre, accepter qu’on la raccompagne) ; « elle n’avait qu’à » (dire non, se défendre, crier, ou quand la victime a réussi à réagir, se défendre mieux, crier plus fort). C’est une inversion de la responsabilité. Quand on cambriole votre maison, personne ne vous dit « oui mais quand même, avec des rideaux comme ça, vous l’avez un peu cherché, non ? ». Dans La Deuxième Femme, j’ai essayé de réfléchir à ce « mais elles n’ont qu’à partir » qu’on entend dès qu’une femme parle des violences qu’elle subit. Ou quand elle meurt. 

 


Cette situation de violence dépasse le couple formé par Sandrine et M. Langlois, puisqu’elle aura des réelles répercussions sur la sphère familiale dans son entièreté. Elle touchera particulièrement le petit Mathias, fils silencieux pris entre deux eaux. Pourrait-on dire qu’il s’agit ici d’un personnage pivot, reflet des effets de la masculinité toxique ?

Je pense que c’est se leurrer que de croire que la violence au sein d’un couple n’affecte pas les enfants. J’ai participé à une table ronde sur le féminicide organisée par Causette en février. Grâce à la Fondation des femmes, j’ai rencontré une avocate qui se spécialise en défense des victimes : Me Anaïs Defosse. Elle insistait beaucoup sur le fait que les enfants sont profondément affectés par ce genre de situation ; que le traumatisme d’un accident grave est inférieur à celui de voir un de ses parents être violent avec l’autre. Qu’un homme violent ne peut pas être un bon père, pas tant qu’il n’a pas eu le temps de sortir de sa propre violence.

 

Le personnage de Mathias est aussi là pour illustrer une réalité terrible qui est que les hommes violents utilisent souvent les enfants comme moyen de pression ; beaucoup d’assassinats se produisent au moment du passage de bras, lors d’une garde alternée. Et il ne faut pas oublier que quand un conjoint ou ex-conjoint tue une femme, il tue aussi, parfois, ses enfants. 

On pourrait presque qualifier ce livre d’étude de la soumission inconsciente du genre féminin pour s’accommoder aux désirs et attentes du patriarcat. Le sexisme intériorisé de Sandrine, sa haine de l’autre femme qui vient mettre à mal sa relation avec « son homme » en sont des exemples. Était-ce important pour vous de souligner cette soumission qui n’est pas toujours mise en lumière dans la littérature, et qui peut mener à une déconstruction sociétale du soi ?

C’est un beau compliment ! Mais c’est peut-être audacieux de ma part de revendiquer cela.

 

Le roman noir est un champ très vaste et qui laisse beaucoup de liberté. Y compris celle, comme ici, de passer tant de temps avec un personnage, qu’enfin on comprend comment il fonctionne ; on arrive à ressentir les mécanismes qui ont fait de lui ce qu’il est. La manière dont il s’efface, se dilue, se ratatine. Quelque part, il s’agit de pouvoir être « utile », quand j’écris.
L’emprise est un mécanisme psychique dont on parle de plus en plus mais qui me semble compliqué à faire ressentir vraiment. C’est donc très gratifiant de recevoir des messages de personnes me disant qu’elles ont « compris » ce que cela signifiait. Et j’étais soulagée d’avoir des retours de professionnel.le.s qui me disaient « oui, c’est conforme à ce qu’on observe », car les livres peuvent aussi faire du mal et c’est une vraie responsabilité.

 

Je pense qu’il y a des personnages féminins forts dans la littérature ; et que plus il y en aura, plus il y aura d’autrices qui pourront décrire la complexité que c’est d’être une femme (ou d’être socialement vue comme une femme), de naviguer entre ce que l’on est, ce que l’on veut être, ce que l’on s’interdit, ce qu’on nous interdit… et mieux ce sera, pour tout le monde !

 

Louise Mey à propos de ses lectures
 

Quel est le livre qui vous a donné envie d'écrire ?

Ils sont trop nombreux ! Je me souviens que j’avais essayé de rédiger le 100e exercice de style de Queneau... (mon papy était très fier). Je crois que les enfants qui inventent des histoires sont nombreux ; j’ai eu la chance d’avoir un accès facile à la littérature et d’être toujours encouragée.

Quel est le livre que vous auriez rêvé d’écrire ?

Promenons-nous dans les bois de Bill Bryson, car ma spécialité, c’est d’accepter de partir en randonnée puis de regretter et de râler tout du long.

Quelle est votre première grande découverte littéraire ?

J’en ai eu plusieurs… Je me souviens du premier livre qui m’a fait pleurer d’émotion : la scène où Helen Keller fait le lien entre l’eau qu’Anne Sullivan lui fait toucher d’une main, et les signes qu’on lui trace dans l’autre. Cette porte qui s’ouvre d’un coup sur le monde grâce au langage, rien que d’y penser… Je crois que ça me rappelait le vertige que j’ai ressenti quand j’ai appris à lire. 

Quel est le livre que vous avez relu le plus souvent ?

Je suis une grande lectrice… et une grande relectrice. (Quand j’écris, je ne lis rien de nouveau, de peur d’absorber sans le vouloir, alors...) Il y a des livres que j’ai usés jusqu’à la corde : Les Quatre Filles du Docteur March ; Treize à la douzaine ; Sans sucre, merci ; et puis plus tard les Fred Vargas, les Alison Lurie

Quel est le livre que vous avez honte de ne pas avoir lu ?

Ah non ! On ne devrait jamais avoir honte de ne pas avoir lu un livre. (On peut en revanche en éprouver un certain embarras si sa lecture était au programme d’un examen et qu’on tombe dessus…)

Quelle est la perle méconnue que vous souhaiteriez faire découvrir à nos lecteurs ?

J’ai souvent découvert des autrices et auteurs que j’ai adorés grâce à des cadeaux, des libraires ou des bibliothécaires… Je n’ai pas de conseil sauf : allez en bibliothèque ! Allez en librairie !

Quel est le classique de la littérature dont vous trouvez la réputation surfaite ?

Rousseau. J’ai détesté chaque seconde de ma lecture de Rousseau, et je l’avais au bac de français, alors j’ai eu du temps pour le détester en long, en large et en travers. Être obligée de trouver du génie à un type qui abandonne 5 enfants pour pouvoir écrire son manuel d’éducation tranquille, quelle arnaque.
 
Avez-vous une citation fétiche issue de la littérature ?

J’ai très mauvaise mémoire : j’en note des dizaines, que j’oublie… Mais récemment, j’ai revu puis relu Cyrano de Bergerac de Rostand, et j’ai de nouveau reniflé très fort au moment de « Comment pouvez-vous lire à présent ? Il fait nuit. »

Et en ce moment que lisez-vous ?

J’avance dans ma pile à lire sans discriminer. Récemment, j’ai lu Le Discours, de Fabcaro ; Ténèbres, prenez-moi la mainde Dennis Lehane (une relecture, tiens), Le bestial serviteur du pasteur Huuskonen, d’Arto Paasilinna et Une histoire du monde sans sortir de chez moi, de Bill Bryson – une lecture spéciale confinement…

 

Et comme j’ai du mal à me concentrer, pendant ce confinement, je fais quelque chose d’assez rare : je lis plusieurs livres à la fois. J’ai terminé Sorcières, de Mona Chollet, et maintenant j’alterne avec Les femmes de droite, d’Andrea Dworkin ; Les Maia d’Eça de Queiroz ; et Femmes qui courent avec les loups de Clarissa Pinkola Estés.

 



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