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Jean-Laurent Del Socorro : les Etats-Unis, Lincoln et la Mort

Interview : Jean-Laurent Del Socorro à propos de Je suis fille de rage

 

Article publié le 18/06/2020 par Nicolas Hecht

 

S'il apparaît aujourd'hui clairement que les Etats-Unis d'Amérique ont construit leur destin commun dans le sang et la violence (des conquistadors au massacre des Indiens d'Amérique, en passant par la Ruée vers l'or), l'histoire de la guerre civile américaine à la fin du XIXe siècle paraît assez peu traitée en littérature française.

 

Jean-Laurent Del Socorro a précisément choisi comme thème ce conflit fratricide, à travers un roman historique teinté d'une légère touche de fantastique : Je suis fille de rage publié chez ActuSF. Dans son troisième roman, il s'attache donc à nous conter en profondeur les enjeux de cette guerre de Sécession, où Abraham Lincoln côtoie la Mort personnifiée, où les généraux Lee et Grant s'affrontent sur les champs de bataille, et où l'abolition de l'esclavage devient bientôt un enjeu majeur. Il a reçu le Prix Babelio 2020 dans la catégorie Imaginaire, et nous avons logiquement voulu en savoir plus sur cet ouvrage qui a remporté un très franc succès auprès de la communauté Babelio.

 

 

Après Royaume de vent et de colères consacré à la Marseille catholique et rebelle du XVIe siècle, et après Bouddica qui s'attachait à faire (re)découvrir une héroïne celte du même nom en révolte contre l'Empire romain au Ier siècle, vous vous attaquez à la guerre de Sécession dans ce troisième roman. Etiez-vous particulièrement intéressé par cette lutte fratricide avant ce projet de livre, ou l'avez-vous découverte en profondeur en écrivant ?

J’étais intéressé par cette période historique, mais je n’y connaissais pas grand-chose. Je m’en suis bien rendu compte quand j’ai attaqué mes recherches ! Je m’attendais à ce que le travail soit conséquent ; il a été titanesque ! Heureusement, j’ai eu le regard et les conseils de mon relecteur historique Bertrand Campeis.


Au-delà du roman historique traditionnel, vous ajoutez toujours une pointe de fantasy ou de fantastique dans vos romans - ici, c'est la Mort elle-même qui tient compagnie à Abraham Lincoln pendant les 500 pages du récit. Quelle liberté y trouvez-vous ?

Je dis parfois que je ne fais pas de la fantasy historique, mais de l’histoire fantasy. Avec ce personnage de la mort incarnée, je donne une dimension davantage fantastique au récit. Comme pour mes autres romans, je voulais une dose de surnaturel légère et discrète.

Ce personnage me permet d’amener une dimension théâtrale. Le huis clos entre la mort et le président des États-Unis est vraiment un face à face de théâtre, pour moi. Cela me permet également d’avoir comme un monologue intérieur de Lincoln, une forme d’écriture que j’apprécie particulièrement.


Je suis fille de rage se concentre avant tout sur l'activité militaire plus que civile – du récit des mouvements stratégiques et tactiques aux comptes-rendus des nombreuses batailles –, de 1861 à 1865 aux Etats-Unis. Lorsqu'il est question d'intimité, d'émotion ou de vie civile, cela passe le plus souvent par les souvenirs et le destin de militaires. Pourquoi ce choix ?

Il fallait d’abord évoquer le conflit, aussi la partie militaire s’est vite imposée. Si elle n’est pas centrale, la guerre est en effet le fil rouge du roman. Mais Je suis fille de rage est aussi et surtout un florilège de tranches de vies civiles aussi bien que militaires. Je voulais aborder un maximum de thématiques : les soldat.e.s bien sûr, mais aussi les affranchi.e.s, les politiques, les personnes qui profitent de la guerre, celles qui l’observent de loin… Il y a même un poète et un comédien dans mes personnages !


Votre livre présente un travail de documentation impressionnant (avec notamment de nombreuses traductions de documents d'époque), et une véritable intention pédagogique avec des chapitres courts et un découpage aussi clair que possible. Avez-vous fait des découvertes étonnantes durant ce travail de recherche sur ce conflit ? Le roman peut-il être selon vous un vecteur de vulgarisation historique plus efficace que l'essai ou la biographie ?

 

Le roman est souvent utilisé par les lecteur.rices qui s’intéressent à l’histoire mais qui ne veulent pas se plonger dans un essai. C’est à ces personnes que s’adresse Je suis fille de rage. Mais même s’il reste un roman, je voulais y faire apparaitre de véritables morceaux d’Histoire dedans.

C’est comme ça que j’ai inséré des extraits de journaux d’époque, des télégrammes... et surtout que j’ai traduit des lettres des deux principaux généraux qui s’opposaient : Ulysse S. Grant et Robert Lee, deux voix historiques au milieu de mes voix fictives.

Enfin je voulais que les lecteur.rices puissent immédiatement et facilement identifier ce qui est romanesque de ce qui est historique. J’ai pensé à une mise en page dans ce sens et c’est Samantha Chaudroan, la maquettiste, qui a finalisé ce travail incroyable avec brio. Je ne la remercierai jamais assez pour ça.




Vous écrivez : « L'orgueilleux Lincoln reconnaît enfin que, si la guerre ne prend pas la bonne direction, c'est parce qu'il avait oublié de lui donner l'essentiel : un sens. » On voit bien dans votre livre qu'il aura fallu une guerre (et même une guerre civile dans un pays unifié quelques décennies auparavant) pour mener à l'abolition de l'esclavage. Au-delà du « progrès technique », considérez-vous que la guerre puisse être un vecteur de progrès social et politique ? Que la violence et le chaos puissent mener à une évolution bénéfique ?

La guerre est un échec en soi, selon moi. Après, on peut essayer de voir la bouteille à moitié pleine, malgré tout.

Au départ, la guerre de Sécession est moins une guerre contre l’esclavage qu’une guerre économique des Etats du Nord industriels contre les Etats du Sud, plus agricoles. Lincoln veut essentiellement réunifier le pays au début du conflit. La dimension de lutte pour l’abolition de l’esclavage n’apparaît qu’après. Effectivement, Lincoln réussit à faire passer la loi contre l’esclavage. Mais la population noire n’était qu’au tout debut du long chemin qui allait l’amener à avoir les mêmes droits que les citoyens blancs. Un combat qui se poursuit encore aujourd’hui, au regard de la tragique actualité.

Alors, la guerre comme progrès social et politique, non.

Certains de vos personnages, des esclaves « libérés », ont le sentiment de « passer d'une main à l'autre » plus que de pouvoir décider pour eux-mêmes - vous n'hésitez d'ailleurs pas à appuyer sur l'ambivalence de Lincoln et de certains généraux de l'Union, à ce propos. L'actualité contemporaine la plus brûlante montre bien que le débat ne se limite pas aux Etats-Unis à l'héritage d'un Nord libérateur et un Sud esclavagiste. Comment un tel pays peut-il élire un Président afro-américain en 2009 puis renouveler son mandat en 2013, et voir autant de bavures policières perpétrées à l'encontre des Afro-Américains selon vous ? Que manque-t-il aux US pour « tourner la page » ?

Je ne suis pas expert en géopolitique. Du peu de ce que j’en sais, c’est surtout que l’Amérique n’a jamais cessé d’avoir ce clivage Nord/Sud, même après la fin de la guerre civile. Peut-être que les Etats-Unis sont-ils trop grands, que ce sont en définitive plusieurs pays en un seul ?

Encore une fois, il ne faut pas imaginer que la guerre de Sécession a éradiqué le racisme en Amérique, loin de là ! Les lois Jim Crow ségrégationnistes ont été appliquées de 1876 à 1965 dans certains Etats et certaines villes, et la question du racisme est malheureusement toujours bien présente dans la société américaine… et dans la nôtre.


Vous remportez cette année le Prix Babelio dans la catégorie Imaginaire pour Je suis fille de rage. Félicitations ! Les lecteurs ont voté massivement pour votre livre : avez-vous un mot pour eux ? Pour Babelio ?

Je suis un auteur qui a de la chance : mes ouvrages n’auraient jamais connu le (petit) succès qu’ils ont eu s’il n’y avait eu les lecteur.rices pour les mettre en avant et les faire découvrir aux autres.

Alors, à celles et ceux qui m’ont soutenu et accompagné depuis mon premier ouvrage, comme à tous les lecteur.rices de Babelio qui ont voté pour que Je suis fille de rage remporte le Prix Babelio 2020, je vous dis un énorme merci du fond du cœur. Sans vous, je ne serais pas un auteur aujourd’hui.


Jean-Laurent Del Socorro à propos de ses lectures

Quel est le livre qui vous a donné envie d’écrire ?

Je pense que c’est Ulysse de James Joyce. Je l’ai lu adolescent, je n’ai pas tout compris mais je me suis dis : ouah, on peut faire ça juste avec des mots ?

Quel est le livre que vous auriez rêvé d’écrire ?
 
J’aurais adoré écrire L’Espace d’un an de Becky Chambers. C’est un récit de science-fiction qui laisse la part belle aux personnages. Je n’ai pas encore trouvé ma voie en science-fiction mais j’espère qu’elle sera emprunte d’autant d’humanité que celle de Becky Chambers.

Quelle est votre première grande découverte littéraire ?

Les nouvelles d’Edgar Allan Poe.

Quel est le livre que vous avez relu le plus souvent ?

Le Roi en jaune de Robert W. Chambers.

Quel est le livre que vous avez honte de ne pas avoir lu ?

Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir.

Quelle est la perle méconnue que vous souhaiteriez faire découvrir à nos lecteurs ?

Les Chimères de Nerval, huit des plus beaux poèmes de la littérature française.

Quel est le classique de la littérature dont vous trouvez la réputation surfaite ?

Je passe : autant j’aime dire ce que j’apprécie, autant je ne vois pas l’intérêt d’évoquer ce qui m’a désintéressé.

Avez-vous une citation fétiche issue de la littérature ?

« Vous ne passerez pas ! » ?


Et en ce moment que lisez-vous ?

Ma pile à lire est obèse, mais dans le haut il y a : Les Livres de la terre fracturée de N. K Jemisyn, Les Brumes de Cendrelune de Georgia Caldera, les essais Femmes en flagrant délit d’indépendance de Gail Pheterson et Le Travail du commun de Pascal Nicolas-Le Strat, la BD Le Dernier Atlas de Vhelmann, De Bonneval, Tanquerelle et Blanchard. Le Moineau de dieu de Mary Doria Russell ou encore la relecture d’Un éclat de givre d'Estelle Faye, que j’adore.

 

 

Découvrez Je suis fille de rage de Jean-Laurent Del Socorro publié aux éditions ActuSF
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