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Hadrien Bels : Bad boy de Marseille

Interview : Hadrien Bels à propos de Cinq dans tes yeux

 

Article publié le 18/08/2020 par Anaelle Alvarez Novoa

 

« Marseille, je la trouve belle comme ça, avec ses mots simples et ses manières de fille des rues. »
Personnage principal de Cinq dans tes yeux, la ville de Marseille se dévoile au fil des pages du premier roman d’Hadrien Bels publié chez l’Iconoclaste. L’auteur dessine le portrait des 1000 visages de la cité phocéenne, des années 1990 à nos jours. Stress et sa bande jouent les guides et offrent un récit vrai, sans détour ni cliché où résonnent les notes et les rimes d’IAM et de la Fonky Family. À votre tour d’explorer la belle Marseille et l’univers d’Hadrien Bels qui a répondu à quelques questions sur son livre et ses lectures.

 

 

 

Vous êtes scénariste et réalisateur de profession. Pourquoi avoir choisi d’écrire Marseille, plutôt que de lui consacrer un film ou un documentaire ? 

Le personnage principal de mon livre, Stress, essaie de faire un film sur Marseille, sur son quartier et il n’y parvient pas. Rien que ça… Personnellement, je n’ai jamais réussi à filmer Marseille. Filmer demande une présence. C’est un rapport intrusif, charnel. Ça demande parfois une grande abstraction. L’écriture, c’est une pratique plus discrète et finalement, qui m’offre une plus grande liberté. Si tu veux faire parler un personnage, tu te poses devant un bureau et tu le fais. Et surtout, tu lui fais dire ce que tu veux. En cinéma ça demande plus de temps, c’est un autre procédé. On est dépendant d’un chef op, d’un cadreur, d’une production et d’acteurs qui jouent plus ou moins bien. En écrivant ce bouquin j’ai fait mon film. Je me suis replongé dans mes souvenirs, j’ai créé des situations, des dialogues et j’ai travaillé mes transitions de chapitres comme le ferait un monteur. Et puis l’écriture m’a permis de dire plus de choses. C’est quasiment sans limites. Et j’avais trop de choses à dire sur Marseille pour me limiter à un film.  


Dans votre livre, vous citez un « vieil écrivain » , qui dit : « L’autofiction me fait penser à celui qui est au milieu d’une plage et qui enlève, avec précaution, son maillot sous une serviette. Et tout d’un coup, le vent se lève, et une bourrasque emporte la serviette et le maillot de bain. » Est-ce le cas pour Cinq dans tes yeux ? Plus de serviette ni de maillot ? 
Comment avez-vous injecté de la fiction dans le réel ? L’équilibre entre l’un et l’autre a-t-il été délicat à trouver notamment dans la construction des personnages ?

Au début du livre y’a un dialogue où Stress, mon personnage principal, crée une fausse citation du réalisateur Jean Rouch et dit « La fiction n’existe pas ». C’était ma manière de dire qu’entre le documentaire, l’autofiction et la fiction, on se demande où est le réel. Si on prend la scène du coup de couteau par exemple, une scène assez centrale du livre, que j’ai vécue quand j’étais ado. Il suffit pas d’avoir vécu une scène pour l’écrire. Il faut la mettre en scène, reconstituer un décor, des dialogues, inventer des dialogues intérieurs, des sensations, et à partir de là, est-ce qu’elle devient pas un peu fictive ? Pour la construction des personnages, je parle souvent de fusion. Je pars de personnages que j’ai connus ou observés. Je prends une caractéristique de l’un, l’histoire de l’autre et je construis mon propre personnage. Tu lui ajoutes une couleur de cheveux, un complexe, une culture, une blessure d’enfance, une cicatrice sous l’arcade, une manière de penser, de parler, de jouer au foot ou de se battre. Tu maquilles le réel, c’est du transformisme. 


Vous vivez à Marseille depuis votre enfance et connaissez la ville comme votre poche. Vous et vos amis avez été, et êtes toujours, aux premières loges face à la gentrification progressive des quartiers. Comment vivez-vous ces transformations urbaines ? Pourquoi était-il important pour vous de provoquer ce face à face entre la Marseille populaire et bigarrée de votre adolescence, et la Marseille plus « bobo » de votre vie d’adulte ? 

Le quartier du Panier a vécu une gentrification silencieuse. Sans vague. C’est ce que je raconte. Peut-être parce que c’était le quartier historique de Marseille et que tout le monde s’y attendait. C’était son destin de devenir la vitrine de Marseille. Quelque part, même les gens qui y vivaient se disaient : « C’est pas possible que ça reste un quartier de crapules et de toxicos. » Mais ils s’imaginaient peut-être pas que la transformation du quartier se ferait sans eux. Aujourd’hui, on assiste à un déferlement d’une nouvelle population sur la ville. Certains quartiers de la ville ont beaucoup changé. Mais ce n’est pas la première, ni la dernière ville à être gentrifiée. Ce qui m’interroge le plus, et c’est aussi l’objet de mon livre, c’est l’appropriation de la lutte contre la gentrification par les mêmes personnes qui en sont la cause ou qui font partie de l’équation. Des gens qui viennent de débarquer, font monter le prix du mètre carré, ouvrent des commerces où l’on te vend des sandwichs à 10 euros et qui vont lutter contre la gentrification de la ville. C’est quasi schizophrénique. 

 


© Erin Doering

La gentrification est au coeur du propos de votre livre. Vous dénoncez largement ses effets en mettant notamment l’accent sur ses grands oubliés. Néanmoins, Cinq dans tes yeux est aussi un livre très drôle. La langue est imagée, inventive, rythmée. On sent des inspirations multiples venues du rap, du cinéma ou simplement de vannes entre amis. Etait-ce un défi d’intégrer cette « langue de la rue » à votre récit ou au contraire, cela s’est fait naturellement ? 

Je voulais que le livre soit drôle. Drôle et dur à la fois. A l’image de la ville. Ça s’est fait naturellement. J’ai vraiment grandi au milieu des clandos qui écoutaient du Hasni en boucle et mes parents me laissaient en garde dans des familles de Comoriens qui me nourrissaient aux samoussas. Menzo, de la Fonky Family, le groupe de rap français né au Panier, m’entraînait au foot et mon meilleur ami d’enfance est devenu l’une des figures du banditisme marseillais. Et en même temps, je suis un fils d’intellectuel pied-noir. Dans ma famille, on a entretenu un rapport très fort avec l’Algérie et quand mes parents se sont installés au Panier dans les années 1970 personne ne voulait y foutre un pied. Cette langue je l’ai en moi. 



Le titre de votre premier roman Cinq dans tes yeux fait référence à une expression arabe. Pouvez-vous nous parler de cette expression ? Pourquoi en avoir fait le titre de votre livre ? 

« Cinq dans tes yeux », c’est une expression maghrébine pour se protéger du mauvais œil. C’est la main et ses cinq doigts que je pose sur ton regard. Ton mauvais œil. Dans les années 1990, c’était une expression qu’on utilisait beaucoup et la main de Fatma, son emblème, était très présente. Avec l’islam d’aujourd’hui, ça a beaucoup disparu. Parce qu’on parle ici de croyance berbère, animiste. En fait, c’est une expression superstitieuse. Et puis, mes personnages sont cinq. Et c’était aussi une manière de dire : « Prends-toi ces cinq morceaux de vie dans la gueule. Regarde-les ! Parce qu’ils ont existé. Et même s’ils peuvent te paraître être des ratés, leurs trajectoires racontent plein de choses sur la transformation de nos villes. »


Tout au long de votre livre, vous comparez Marseille, ses places, ses boulevards et ses rues à des femmes. On pourrait presque parler d’un rapport charnel à votre ville. Qu’en pensez-vous ? Ce livre est-il en fait une déclaration d’amour ?

Oui, complètement. C’est l’histoire d’un amour qui n’a pas été consommé. Comme une fille que tu as trop regardée de loin, que tu as aimée et à qui tu n’as jamais osé le dire. Faire parler les rues, les places, encore une chose que j’aurais pas pu faire en cinéma ! Oui Cinq dans tes yeux, c’était ma manière à moi de dire à Marseille : « Regarde-moi s’il te plaît, t’as vu comme je te connais bien, et j’enlève même ma serviette pour pouvoir te le dire. »  


Cinq dans tes yeux est votre premier roman. Avez-vous envie de renouveler l’expérience de l’écriture ? Si oui, sous quelle forme et sur quel sujet ?

La fameuse question sur le second. C’est une question qui obsède beaucoup les gens. Oui, j’ai beaucoup d’envie mais pour l’instant, je garde ça pour moi. Comme je suis un peu superstitieux j’ai envie de vous dire : « Cinq dans tes yeux ! ». 

 

© Matthieu Jouanno

 

Hadrien Bels à propos de ses lectures

 

Quel est le livre qui vous a donné envie d’écrire ?

L'étranger de Camus.


Quel est le livre que vous auriez rêvé d’écrire ?

Un livre où l’on a que des 5 étoiles sur Babelio. 


Quelle est votre première grande découverte littéraire ?

Madame Bovary. Je vous vends du rêve là, non ? 


Quel est le livre que vous avez relu le plus souvent ?

La Redoute, d’abord les pages jouets, puis, plus tard, les pages lingerie.


Quel est le livre que vous avez honte de ne pas avoir lu ?

Y’en a tellement vous n’avez pas idée .


Quelle est la perle méconnue que vous souhaiteriez faire découvrir à nos lecteurs ?

Mémoires d’Hadrien, de Marguerite Yourcenar. Trop de personnes me demandent pourquoi y a un H à mon prénom. 


Quel est le classique de la littérature dont vous trouvez la réputation surfaite ?

J’ai pas envie de répondre à cette question, trop peur des représailles. 


Avez-vous une citation fétiche issue de la littérature ?

Un soir, j'ai assis la Beauté sur mes genoux. - Et je l'ai trouvée amère. - Et je l'ai injuriée. (Arthur Rimbaud)


Et en ce moment que lisez-vous ?

En ce moment je me tape tous les livres de l’Iconoclaste, ma maison d’édition, parce que je suis un mec super corporate. 

 

 

 

Découvrez Cinq dans tes yeux de Hadrien Bels publié aux éditions L'Iconoclaste
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