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Grégory Le Floch : du rififi dans le rococo

Interview : Grégory Le Floch à propos de De parcourir le monde et d'y rôder

 

Article publié le 19/08/2020 par Nicolas Hecht

 

"Le réalisme est une tyrannie." Voilà une citation issue de cette interview, qui pourrait fort bien résumer l'esprit du deuxième livre de Grégory Le Floch, paru chez Christian Bourgois lors de cette rentrée littéraire de l'automne 2020. Du début à la fin de ce roman, le lecteur a en effet l'impression que tout est fait pour lutter contre cette emprise du réel sur nos existences, et célébrer le rêve, la folie et l'imagination. L'histoire est simple : un homme trouve un objet non-identifié dans la rue et tente d'en trouver le propriétaire. Une quête qui va le mener à Vienne et à New York, lui faire rencontrer autant d'amis que d'ennemis (quand ces deux catégories ne se télescopent pas), le pousser à se perdre, se retrouver et encore se perdre.

Un texte aussi atypique que délirant, loin du déluge de réalisme social proposé à chaque rentrée littéraire au rayon littérature française. Et donc une bonne raison de plus d'interviewer son auteur.

 

© Arnaud Delrue

 

Dans votre deuxième roman, vous mettez de nouveau en scène un personnage au bord de la folie, obsédé par l’idée de restituer à son propriétaire un objet sans forme stable trouvé dans la rue – sorte de Schmilblick du XXIe siècle. Comment vous est venue cette idée ?

J’ai écrit ce roman contre le premier. Dans la forêt du hameau de Hardt est un huis clos avec peu de personnages, à l’atmosphère sombre et étouffante. J’ai eu besoin d’air, de foule, de pays étrangers, tout en allant plus loin dans l’exploration de la folie. Si la folie enferme le personnage du premier roman, dans le deuxième, elle le fait jaillir de chez lui et rebondir dans la rue, contre les gens et les vitrines des magasins comme une boule de flipper. A chaque folie, son écriture, son rythme, ses personnages, ses décors. Dans une folie de type « flipper », il fallait une boule, évidemment, qui anime la machine. C’est ce que j’ai cherché puis trouvé dans cette chose. Elle bute et ricoche contre des bornes qui vibrent et qui sonnent. Elle est la pièce maîtresse du dispositif mais c’est elle aussi qu’on voit le moins car personne ne semble parvenir à la nommer, à la décrire. La chose est un prétexte à faire danser des personnages exubérants, mais aussi une réflexion sur ce qui nous fait tous ainsi danser...

Rapidement, l’enquête se dilue dans l’action, et alors que chacun des personnages qu’il croise donne son interprétation de cet objet, le personnage principal ne semble plus vouloir connaître la nature de celui-ci, ni même le rendre. Sa quête est finalement plus intérieure, au propre comme au figuré…

La chose est un moteur à interprétations. Tout le monde, dans le roman, est capable de dire à qui veut l’entendre : « La chose, c’est ça ! Fin de la discussion. » Ils se font tous oracle et pythie. La quête de sens, pour eux, semble résolue, même si personne ne semble d’accord. C’est la folie du monde qu’on entend. Il n’y a que le personnage principal qui ne se prononce pas, qui interroge et écoute, comme s’il était en dehors d’un monde où l’on doit à tout prix donner du sens à tout. Le mystère est davantage dans le personnage, que dans l’objet. Qu’est-ce qui le pousse ainsi à parcourir le monde pour une chose que l’un prend pour une truffe du Périgord, et l’autre pour un étron de Franz Liszt ? Les aventures du roman permettent, non pas de mieux connaître la chose, mais de placer, un peu comme le modèle d’un peintre, un peu plus à gauche, un peu plus à droite, le personnage principal, pour mieux le voir, l’observer, le comprendre. Chaque interaction avec l’extérieur le fait un peu plus naître à lui-même : il se découvre étrangement violent, sentimental, lubrique...

 

Son premier roman, publié aux Editions de l'Ogre



Ce personnage principal n’a ni nom, ni âge, et on en apprend finalement peu sur son histoire personnelle. Il reste pourtant imprévisible dans ses décisions, comme une goutte d’eau prenant un grand nombre de formes. Est-ce que finalement il ne serait pas une sorte d’interface/de vecteur entre le lecteur et les péripéties qui lui arrivent dans ce monde étrange, un miroir vers les vies des autres personnages (parfois encore plus extravagants) aussi ? Et votre roman, une sorte de « Livre dont vous êtes l’anti-héros » ?

Souvent, l’âge, le nom, le passé enferment et figent les personnages plus qu’ils ne les révèlent. On les comprend parfois mieux à travers un simple geste ou une démarche. La façon de marcher de mon personnage en dit plus sur lui que tout un état civil. Il a la particularité de rôder. Il ne se promène pas. Il n’arpente pas. Il va et vient sans ligne droite, il dérive, fait des embardées, des demi-tours, il flotte, s’arrête. Rôder, c’est être fugitif. C’est aller vers un but d’apparence vague. Suivre un rôdeur, c’est excitant. Il nous fait marcher à une cadence que l’on ne connaît pas, il s’arrête devant des choses qui nous semblent anodines. On les regarde avec lui. Le rôdeur est libre de tout cadre, libre de crier « Salope ! », de jeter un bébé par la fenêtre d’un train ou de passer trois jours assis au fond d’une boutique de pyjamas pour savourer le moelleux d’une banquette. Le rôdeur, c’est un guide qui ne s’impose pas au lecteur. Il ne nous prend pas par la main de la première à la dernière page. Impossible de marcher sur ses talons. Il faut garder ses distances. Parfois, le rôdeur s’efface et devient une grande porte ouverte. Parfois, il surgit là où on ne l’attend pas et dévoile toute sa folie.

Pourquoi avoir choisi New York et Tel Aviv comme deux villes aux antipodes ? S’il vit un temps dans la première et la déteste, le personnage ne peut que se fier à l’avis d’une amie concernant la seconde, qui la décrit comme le Paradis sur Terre…

A l’époque où j’ai écrit le roman, je n’étais pas encore allé à Tel Aviv. Ce sont mes élèves (des ados de 12 et 13 ans) qui m’en parlaient beaucoup et ont construit en moi l’image d’une ville idéale. Cette vision adolescente de Tel Aviv (dans un contexte d’Alya) m’a fait rêvé et nous rêvions tous ensemble d’une ville qu’au final ils connaissaient mal et ne fréquentaient que pour les vacances. Si le personnage principal du roman renonce au dernier moment à accompagner ses amis juifs en Israël, c’est sûrement qu’il ne veut pas briser ce rêve israélien tel qu’on le lui a décrit. Il comprend aussi qu’il n’y a pas sa place. New York, au contraire, est la ville infernale. Le rôdeur y a évidemment son droit d’entrer et sa déambulation se transforme en descente aux Enfers. Son amie, la grande Shloma, a cessé de lire, elle veut se refaire faire les mollets pour effacer les complexes qu’elle ressent dans la grande foule new-yorkaise. Heureusement, dans cet enfer, le personnage trouve un abri, un cirque de monstres dont il deviendra la vedette...

 

Vue de Tel Aviv


Vous faites partie de ces écrivains (peut-être trop rares) qui considèrent visiblement l’écriture comme un terrain de jeu surréaliste, loin de la redite naturaliste du quotidien. Comment envisagez-vous votre travail d’écriture, et que cherchez-vous dans cette activité ?

Le réalisme est une tyrannie. On parle toujours du réel, chacun le fait à sa manière sans que mon réel soit plus ou moins juste ou valable que le réel du voisin. Et quand bien même nous abandonnerions le réel pour quelques instants, serait-ce grave ? De toute façon, il est si présent partout qu’il finit toujours pas nous rattraper quelque part. Sans vouloir le décrire, on le décrit toujours d’une façon ou d’une autre. Plutôt que surréaliste, on pourrait parler de mon roman comme d’un roman baroque, voire rococo, car j’ai voulu stupéfier par la surcharge, l’exubérance, le mouvement, l’étrange et l’excès.

Finalement, c’est la liberté du rêve qui infuse dans ces pages, aussi bien dans ses côtés lumineux que sombres. Tout paraît possible, mais aussi menaçant et dangereux, instable. En vous lisant on pense peut-être plus à des artistes visuels comme Terry Gilliam et ses films ou les dessins de Joan Cornella, qu’à des écrivains. Quelles ont été vos influences pour ce livre ?

Si le roman est visuel, c’est avant tout le visuel de l’inconscient. Le roman est un grand stock de fantasmes livrés au lecteur de façon presque brute. Les personnages se lisent à travers leurs actions souvent délirantes, un peu comme chez Federico Fellini. Si l’image s’impose, c’est peut-être parce qu’on est tout d’abord sidéré et que l’action lue devient une action vue, faute d’être immédiatement comprise. J’ai eu ce sentiment quand j’ai lu Guerre et Guerre de Làszló Krasnahorkai et Où je suis d’Orly Castel-Bloom. Dans ces deux romans, on est dans un monde halluciné, où la question de la psychologie du personnage n’a plus de sens. Chacune de leurs actions m’étonnent, me troublent. Je me demande pourquoi et c’est un ravissement.

 

Illustration de María Medem (hors-livre)



Du fait de l’extravagance et de l’inventivité de certaines scènes, on a parfois l’impression de lire une bande dessinée adaptée en roman. Le livre contient d’ailleurs trois illustrations de María Medem (également derrière la couverture), et vous faites une utilisation très particulière des notes de bas de page. Aviez-vous pour projet de casser la forme un peu sage du roman ? Désirez-vous aller encore plus loin formellement dans vos prochains livres ?

J’ai toujours été fasciné par la capacité qu’avait le roman de se réinventer. C’est une forme vieille de mille ans et il n’y a pas aujourd’hui, à mon goût, de forme littéraire plus contemporaine qu’elle. Chaque génération crée un roman à son image et à son envie. J’ai voulu, à mon échelle, apporter ma part en tentant de briser la ligne droite de la lecture classique. Les notes de bas de page insérées au roman ont un statut spécial : elles ne sont pas annexes et explicatives. Elles sont essentielles et narratives et grignotent au fur et à mesure l’espace du roman. La lecture linéaire en est troublée, on sent une menace qui se déploie : c’est l’influence de la chose qui se fait sentir.


Les illustrations de María Medem jouent un rôle similaire en ce qu’elles détournent d’une lecture continue. Elles interrompent le fil, voire attirent le lecteur à sauter quelques pages pour aller la découvrir ou à revenir en arrière pour la revoir. C’est un plaisir d’enfant qui ne se soucie pas des normes de la lecture : il peut lire en premier la fin, regarder uniquement les images, lire dans le désordre.

Votre livre paraît lors de la rentrée littéraire de l’automne 2020. Allez-vous lire certains livres à paraître en même temps que le vôtre ?

Je lirai, parmi les premiers, Hemlock de Gabrielle Wittkop, Chienne de Marie-Pier Lafontaine et Le Coeur synthétique de Chloé Delaume.


Grégory Le Floch à propos de ses lectures


Quel est le livre qui vous a donné envie d’écrire ?


Sûrement un Chair de poule.



Quel est le livre que vous auriez rêvé d'écrire ?


Et en fin de compte, Yaakov Shabtaï.



Quelle est votre première grande découverte littéraire ?


Les sœurs Brontë.



Quel est le livre que vous avez relu le plus souvent ?


Albertine disparue. Mais je me méfie toujours des relectures car il y a le livre qu’on a lu et le livre qu’on imagine avoir lu. Souvent ce ne sont pas les mêmes.



Quel est le livre que vous avez honte de ne pas avoir lu ?


Guerre et Paix.



Quelle est la perle méconnue que vous souhaiteriez faire découvrir à nos lecteurs ?


Encyclopédie des morts, Danilo Kiš.

 


Quel est le classique de la littéraire dont vous trouvez la réputation surfaite ?


La Chartreuse de Parme.



Avez-vous une citation fétiche issue de la littérature ?


« Il regarda. » Phrase la plus courte de Proust. A part ça, je suis incapable de citer quoi que ce soit.

 

 

Et en ce moment que lisez-vous ?


La Pornographie, Gombrowicz.

 

 

Découvrez De parcourir le monde et d'y rôder de Grégory Le Floch publié aux éditions Christian Bourgois.

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