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Travis Dandro : Au nom du père

Interview : Travis Dandro à propos de Mon père cet enfer

 

Article publié le 31/08/2020 par Anaelle Alvarez Novoa

 

Avec la bande dessinée Mon père, cet enfer, Travis Dandro livre un récit autobiographique percutant et émouvant. Il nous raconte son enfance, son adolescence et plus particulièrement la relation qu'il entretient avec son père, « Papa Dave », un dur à cuire accro à l’héroïne. Travis a beau jouer avec lui tous les week-ends depuis toujours, il ne deviendra son père qu’à l’âge de 6 ans, quand sa mère lui apprendra qu’il est en fait son père biologique, et non un ami de la famille. Figure un temps admirée puis crainte et détestée, cet homme marquera au fer rouge l’enfance et la vie de l’auteur qui a accepté de nous en dire plus au détour de quelques questions. 

 

 



La mémoire joue un rôle primordial dans la construction d’une telle bande dessinée. Comment vous y êtes-vous pris ? Combien de temps avez-vous consacré à ce projet ?

J'ai travaillé chronologiquement en commençant par mes premiers souvenirs. Je m'asseyais confortablement avec une tasse de café noir et mon carnet de croquis puis rejouais le passé dans ma tête. À partir de là, je commençais à concevoir la scène, ce qui impliquait d’écrire et de dessiner en même temps. J'ai pas mal expérimenté à cette étape, pour trouver le meilleur moyen de retranscrire mon expérience sur papier. Parfois, ça allait vite alors qu’au contraire, d’autres fois, cela pouvait prendre des heures... à dessiner, effacer, dessiner encore. Une fois satisfait du croquis, je pouvais me lancer dans la version finale en l'utilisant comme référence. Je suis globalement assez rapide, mais les “gribouillis” que j’utilise pour réaliser mes ombrages prennent beaucoup de temps. Généralement, je parvenais à terminer une ou deux planches par jour, en travaillant 7 heures. Le livre en  lui-même m’a pris environ deux ans à raison de cinq jours de travail par semaine. 


Ce livre parvient à retranscrire toute la complexité et les paradoxes d’une relation père-fils toxique sans jamais tomber dans l’exhibitionnisme ou le pathos. La complexité de la cellule familiale est d’ailleurs admise, il n’est ni question de jugement ou de solution miracle, il est juste question d’une famille, la vôtre. Pourquoi avoir voulu raconter tout cela ? Et partager une histoire aussi intime?

J'ai traversé une période difficile en 2014, j’étais très anxieux ce qui m'a poussé à chercher conseil. C'est alors que j'ai commencé à parler de mon enfance en détail pour la première fois, et au lieu d'être thérapeutique, tout ça m'a fait me sentir plus mal encore, comme si le passé coexistait avec le présent. J'ai commencé à faire des crises de panique au milieu de la nuit, et il était impossible de me rendormir. C'est là que je me suis mis à dessiner ce livre et que j'ai commencé à me sentir un peu mieux. C'était devenu ma routine de me réveiller au milieu de la nuit et de dessiner jusqu'à ce que le jour se lève. Après environ 85 pages, j'ai montré mon projet à Tom Devlin, rédacteur en chef de Drawn & Quarterly, que je connaissais et il a exprimé son intérêt à le publier. J'étais nerveux à l'idée que ma famille voie le livre, mais en même temps, je voulais partager mon expérience avec d'autres personnes qui ont peut-être traversé des épreuves similaires.





Vos dessins sont généralement drôles, absurdes ou surréalistes. D’ailleurs, on le ressent dans votre univers graphique empreint de malice et de légèreté. Était-ce difficile d’appliquer votre style à une histoire vraie ? Est-ce votre trait qui permet justement de prendre du recul, de dédramatiser ?

Mon enfance était parfois très triste, parfois plutôt heureuse, avec ce livre mon objectif était d'inclure toutes ces choses afin de créer un portrait fidèle de ma vie de cette époque. Personne dans le livre n'est un ange ou un méchant complet, les gens sont plus compliqués que cela. Les aspects surréalistes qui surviennent, le plus souvent quand j'étais très jeune, sont un moyen de communiquer ce que je ressentais émotionnellement à l'époque. J'étais très confus à propos de tout ce qui se passait autour de moi alors qu'en même temps mon monde imaginaire me semblait aussi vivant que la réalité. Je pense que c'est l'une des vraies forces de la bande dessinée, vous pouvez exprimer des sentiments et des émotions qui vont au-delà des mots.


Graphiquement, cette bande dessinée est très cinématographique avec notamment l’utilisation de zooms, de beaucoup de mouvements dans les planches qui rappellent les travellings. Le cinéma est-il une source d’inspiration pour la construction de vos ouvrages ?

J'ai regardé beaucoup de films et d’émissions télé en grandissant, c’est sûr que cela a dû déteindre sur moi. Cependant, en tant qu’adulte, je ne me suis pas beaucoup intéressé au cinéma. Personnellement, je n'aime pas la comparaison de la bande dessinée avec le film et je les vois comme des médiums très différents. Avec un film, vous êtes un spectateur, mais avec la bande dessinée, vous êtes aussi acteur. La grande partie de l’histoire d'une bande dessinée se déroule dans les gouttières entre les vignettes et c’est au lecteur de combler les vides. Je pense que le look cinématographique de mes bandes dessinées est finalement plus inspiré du manga que d’autre chose.

 



Quels sont les moyens techniques que vous avez utilisés pour réaliser Mon père, cet enfer

D'abord, je dessine tout sur du papier aquarelle très texturé avec un crayon de bois ordinaire. Ensuite, j'encre le tout avec un pinceau en poils de martre. La texture du papier me permet d’appuyer les effets de dégradé et d’encre éraillée que l'on obtient quand le pinceau perd son encre. Pour mon lettrage et mes fonds, j'utilise des feutres de différentes tailles. Le papier aquarelle étant très rugueux, il abîme les mines des crayons les plus fins et il m’arrive de devoir en utiliser un par planche. 


Aujourd’hui, vous êtes le père de trois fils. Ont-ils lu Mon père, cet enfer ?

Mes deux adolescents l’ont lu même si je ne sais pas trop ce qu’ils en ont vraiment pensé. J'espère que ce livre leur fera comprendre, ainsi qu'aux autres adolescents, les dangers de la toxicomanie. Mon plus jeune demande souvent à le lire mais il n’est pas assez grand pour le moment. Il est vraiment jaloux de ses frères parce qu’eux l’ont lu. 

 




Travis Dandro à propos de ses lectures

Quel est le livre qui vous a donné envie d'écrire et/ou de dessiner ?

Quand j'étais en 5e année (CM2), j'ai reçu un exemplaire de Garfield et j'ai su tout de suite que je voulais devenir dessinateur. Peu de temps après, j'ai reçu le deuxième tome de Calvin & Hobbes, Quelque chose bave sous le lit, et cela m'a vraiment conforté dans ce choix.


Quelle est la bande dessinée que vous auriez rêvé d'écrire et/ou de dessiner ?

Je suis un grand fan de Krazy Kat alors probablement celle-ci. 


Quelle est votre première grande découverte littéraire ?

Walden ou la vie dans les bois de Henry David Thoreau. Sa capacité à capturer sa vie et ses pensées sur papier m'a vraiment donné envie de me lancer dans la bande dessinée autobiographique. La prose de Thoreau est très poétique, j’essaie moi aussi s'insuffler cela à mes bandes dessinées.


Quel(le) est le livre ou la bande dessinée que vous avez relu(e) le plus souvent ?

Probablement cette fameuse BD Garfield. Je me souviens encore précisément des premières pages alors que je ne l’ai pas ouverte depuis des dizaines d’années. 


Quel(le) est le livre ou la bande dessinée que vous avez honte de ne pas avoir lue ?

Il y en a trop pour pouvoir les citer. Entre mon travail de dessinateur et mes trois enfants, je n’ai pas beaucoup de temps. 


Quelle est la perle méconnue que vous souhaiteriez faire découvrir à nos lecteurs ?

Je ne sais pas s’il est méconnu, mais le livre Lettres à son frère Théo qui rassemble les lettres de Vincent Van Gogh à son frère est incroyable. 


Quel est le classique de la BD ou de la littérature dont vous trouvez la réputation surfaite ?

Peut-être Moby Dick parce que j'ai abandonné à mi-chemin ? Je ne sais pas, je voudrais retenter.

 

Avez-vous une citation fétiche/planche adorée issue de la littérature ou de la BD ?

"Trust thyself ; every heart vibrates to that iron string." Ralph Waldo Emerson

(Aie confiance en toi : chaque cœur vibre à cette corde de fer.)


Et en ce moment que lisez-vous ?

Portrait d’un buveur, de RuppertMulot et Olivier Schrauwen.

 

 

 

Découvrez Mon père, cet enfer de Travis Dandro publié aux éditions Gallimard Bande dessinée

 

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