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Trois voix pour dire l'enfance

Interview : Victor Pouchet à propos d'Autoportrait en chevreuil

 

Article publié le 31/08/2020 par Nathan Lévêque

 

Victor Pouchet signait en 2017 Pourquoi les oiseaux meurent, un premier roman très remarqué dans lequel les oiseaux pleuvent sans que personne ne s'en inquiète vraiment, sauf un narrateur qui (se) cherche des réponses dans un river-trip normand. Il revient cette année avec Autoportrait en chevreuil (Finitude), une fiction aussi intime qu'incarnée dans laquelle on tente de comprendre le personnage d'Élias et ce que son enfance dit de lui. Trois voix composent le récit – la sienne, celle de sa petite amie Avril et celle de son père – et leurs trois regards construisent, souvenir par souvenir, un portrait qui s'assemble alors comme un puzzle...

 

© Clémentine Mélois

 

 

Votre nouveau roman, qui raconte le personnage d’Élias à travers, notamment, son enfance, met également en scène un personnage central, étrange, énigmatique : son père. Vouliez-vous écrire un roman sur le fils ou sur le père ?

 

Je voulais en effet écrire un roman sur cette relation de transmission : comment est-on éduqué par un père nourri de croyances et de pratiques étranges ? Qu’est-ce ça fait d’avoir été le fils du magnétiseur du village ? Élias tente de raconter les souvenirs d’une enfance à la fois abîmée et fascinée. Il parle de la démence du père, de ses discours, des exercices de purification des ondes, mais aussi de sa famille recomposée, de ses premières émotions amoureuses. Je voulais regarder comment l’enfance contamine une existence et comment on peut s’en détacher, imaginer un sorte de manuel d’évasion à usage unique.

Votre livre est construit en trois parties de longueurs inégales et aux narrateurs différents : une première dans laquelle Élias raconte des souvenirs d’enfant, une deuxième où l’on découvre le journal d’Avril, sa petite amie une fois qu’il est adulte et un monologue de son père que l’on lit comme on écouterait un comédien au théâtre… Qu’avez-vous voulu dire avec cette construction ? Comment avez-vous travaillé chacune de ces écritures ?

 

J’ai commencé par écrire la première partie, celle d’Élias, à la première personne. Il revient sur « ses trucs de l’enfance » et parle aussi de ce qu’il est aujourd’hui, et notamment d’Avril, la fille qu’il a rencontrée il y a peu. Leur histoire d’amour va faire basculer les choses mais Élias semble avoir quelque chose à ne pas dire, être habité par un drame souterrain. Il s’échappe aux regards, tel un chevreuil. Son mystère ne pouvait donc être tout à fait cerné par ses propres mots. Je me retrouvais donc coincé dans l’écriture. J’étais prêt à abandonner Élias à ses silences quand l’idée m’est venue de l’approcher par d’autres biais, de l’observer de l’extérieur et de faire parler Avril dans une deuxième partie. Par la voix plus légère, plus joyeuse et plus ancrée de son journal intime, nous la découvrons plus directement et nous avons accès aussi à un autre point de vue sur ce jeune homme à la fois très étrange et très normal (pour autant que ce mot veuille dire quelque chose). Une troisième partie laisse la parole au père. Ce personnage, présent jusque-là uniquement à travers les yeux du fils, résout en quelque sorte une part de l’énigme. L’image de ce père change. À plusieurs reprises donc, le regard se décale, d’autres voix interviennent. Ces variations m’importent : il n’y a pas de vérité fixe sur une existence, mais plusieurs versions qui dessinent à un moment donné une image. Peu à peu, un portrait de chevreuil prend forme entre les branchages.

 

 

Au début du roman, vous évoquez par le personnage d’Avril un ancien rite tzigane durant lequel les proches d’un défunt brûlent toutes ses affaires, pour libérer les vivants et alléger le mort du monde matériel. C’est ainsi que la jeune femme propose à Élias, le personnage principal, d’écrire « ses trucs de l’enfance » pour s’en libérer. Et vous, écrire ce roman était-il une manière de brûler quelque chose en vous ?

 

Je brûle des phrases qui tournent dans ma tête, des obsessions, des histoires qui m’habitent et qui sont les miennes et celles des autres, des idées que je n’avais pas avant de les écrire. En les écrivant, je ne suis pas sûr de m’en libérer. Disons que j’essaie de faire pousser des choses sur ces brûlis, j’invente les maladies et je cherche les remèdes dans le même temps.

 

Que ce soit votre premier roman, écrit à la première personne, ou celui-ci, qui mêle trois récits intimes autour d’un même personnage, vous troublez toujours la frontière entre le roman et le récit, tant vos histoires sont réalistes… À quel point ces personnages tiennent-ils de vous ou des gens qui vous entourent ? Comment trouve-t-on la voix d’un personnage ?

 

Je pars de phrases et paragraphes qui s’accumulent sans ordre dans les carnets de tous les jours, mais aussi de bribes de souvenirs, de reflets de la réalité dans différents miroirs brisés (livres, films, conversations dans les cafés et ailleurs). J’ai besoin de tout ça pour qu’une sorte d’élan arrive, que des histoires et voix s’incarnent. Parfois, les souvenirs que j’invente me semblent plus vrais que ceux qui ont une accroche réelle, les traces de personnes connues se mêlent à d’autres, un ami prend la parole et puis devient magnétiseur ou enfant de 10 ans, une femme aimée prend les traits d’un personnage de papier, les choses se confondent, je bidouille des trucs.

 

« Avec [mon] premier roman, avez-vous déclaré dans une interview, j’avais surtout peur du quiproquo, peur d’être mal compris. » Pensez-vous à votre lecteur quand vous écrivez ? Pensez-vous être dépossédé d’un roman quand vous le publiez ?

 

J’essaie d’abord de ne penser à rien, pour que l’hypnose étrange de l’écriture fonctionne, que ces choses qui bouillonnent quelque part en moi (et que je n’imaginais et souvent ne connaissais pas) puissent s’écrire. Puis je passe du temps à me relire et revenir sur ce que j’ai écrit. À ce moment, je pense moins à un lecteur précis qu’à un lecteur idéal auquel j’adresserais une histoire, une sorte d’ami possible, inconnu et exigeant. Je souhaite l’intéresser et le toucher, je voudrais qu’il soit étonné mais ne se perde pas en chemin. Mais au fond, en écrivant, je ne maîtrise pas vraiment les choses, et il est même possible que ça ne marche que si les choses m’échappent. Je suis donc en effet en partie dépossédé du livre, mais avant même qu’il paraisse : dès l’écriture. Pour ce qui est de l’adresse aux lecteurs, je suis d’accord avec Audiberti. Il affirme que le poète est « l’homme qui met des annonces dans le Times pour trouver sa famille ». Une fois le livre publié, je ne peux qu’espérer que quelqu’un tombe sur la petite annonce.

 

Comme les oiseaux dans votre premier roman, ici, ce sont des animaux de la forêt et notamment la figure du chevreuil qui courent en filigrane dans votre histoire. Pourquoi ce choix de donner une telle place à la vie animale dans vos romans ?

 

C’est étrange car je m’étais dit que je ne m’occuperais plus d’animaux après les oiseaux. Et finalement, ces figures reviennent, sans que je le cherche, peut-être parce que je ressens une étrangeté radicale et dans le même temps une grande familiarité avec le monde animal. Des liens intimes nous relient aux animaux. Au fond, nous vivons avec eux, sinon physiquement du moins avec des formes de sauvagerie, des images, histoires et symboles du monde animal. Il y a dans ces vies animales des échos qui permettent de dépasser notre impression d’être figé dans nos existences et notre époque. En allant chercher de ce côté-là, on sent d’un coup que nous sommes traversés par une épaisseur plus profonde, comme si nous rejoignions un temps ancestral. Les hommes qui peignaient des grands cerfs dans les cavernes il y a 30 000 ans rêvaient peut-être déjà sur les courses des cervidés, se projetaient en eux, cherchaient à dialoguer avec leurs esprits. Peut-être même que ces peintures rupestres étaient aussi pour eux des formes d’autoportraits, qui sait.

 

 

La France – que vous racontez parcourir à pied avec des amis chaque année… jusqu’en 2060 ! – habite vos romans : la Seine, la Bretagne, les forêts et la mer… Était-ce un choix conscient de faire de votre pays un décor très présent de vos histoires ?

 

J’aime en effet que mes romans soient situés, et la Bretagne compte beaucoup dans ce dernier livre, tout comme les boucles de la Seine formaient le chemin qui ordonnait l’aventure du précédent. Les paysages sont plus qu’un décor : l’âpreté de l’île d’Ouessant, les chemins quasi-méditerranéens de la presqu’île de Crozon, les traces de légendes et sortilèges qui habitent forêts et côtes bretonnes, donnent une couleur particulière à l’histoire et nourrissent l’imaginaire des personnages. Il se trouve que ce roman est né véritablement en Bretagne, sur ce chemin autour de la France que j’ai entamé avec deux amis et qui devrait durer toute la vie ou presque. En 2017, nous y avons rencontré, au pied de menhirs et de dolmens, un homme occupé à brancher des appareils électriques. Il s’est présenté comme magnétiseur et nous a expliqué qu’il cherchait à capter des forces et présences invisibles et à «?enregistrer les ondes scalaires?». Il m’a tellement fasciné que je me suis demandé plus tard ce que ça ferait d’être son fils, et qu’il est devenu plus tard le personnage du père d’Élias.

 

Votre livre paraît lors de la rentrée littéraire de l’automne 2020. Allez-vous lire certains livres à paraître en même temps que le vôtre ?

 

J’en ai déjà lus plusieurs et peux déjà citer trois grands livres (l’expression n’est pas exagérée) : L`Anomalie  de Hervé Le Tellier (Gallimard), La Demoiselle à coeur ouvert de Lise Charles (P.O.L) et Thésée, sa vie nouvelle de Camille de Toledo (Verdier). Ce sont des livres très différents mais rares : ils semblent rendre le monde plus intense et plus intelligent.

 

 

Victor Pouchet à propos de ses lectures

 

Quel est le livre qui vous a donné envie d’écrire ?

 

Il faudrait en citer de nombreux, depuis l’enfance : Stevenson, Twain, Stendhal, Nabokovet ceux aussi qui redonnent envie d’écrire régulièrement… Mais Daimler s`en va de Frédéric Berthet a allumé une mèche. Je me suis dit que je pouvais poursuivre ma propre voie, bancale mais personnelle, pour aller au bout d’un roman.


Quel est le livre que vous auriez rêvé d’écrire ?

 

Tant qu’à rêver, je dirais L`Odyssée : il faudrait que je sois plusieurs et très ancien. On se réunirait entre aèdes au soir tombant sur les pierres encore chaudes du petit port d’une île Ionienne ; nous chanterions les aventures magnifiques et tristes d’Ulysse et de ses compagnons d’infortune, en versant des larmes discrètes. L’un de nous prendrait des notes, pour plus tard.

 

Quelle est votre première grande découverte littéraire ?

 

C’est peut-être Histoire du prince Pipo de Pierre Gripari, un livre adressé aux enfants qui comme souvent est d’une complexité brillante et étrange, vertigineuse. J’avais dès l’enfance l’impression que quelque chose me dépassait et m’entraînait en même temps.


Quel est le livre que vous avez relu le plus souvent ?

 

Je relis souvent La Princesse de Clèves : sa dramaturgie resserrée, la finesse des analyses amoureuses et la complexité des scènes produisent à chaque fois un plaisir nouveau.


Quel est le livre que vous avez honte de ne pas avoir lu ?

 

Je tâche de laisser la honte en dehors de ce genre de plaisir. Je regrette de n’avoir pas encore eu le temps de lire en entier La Recherche du temps perdu. J’ai lu le début, j’en connais de nombreux passages jusqu’à la fin, mais je voudrais faire la traversée en entier et à la suite.


Quelle est la perle méconnue que vous souhaiteriez faire découvrir à nos lecteurs ?

 

Il est loin d’être méconnu mais il pourrait toujours l’être encore moins : les livres de Georges Perros me bouleversent. Lisez Une vie ordinaire et vous verrez que la vie et l’intelligence tiennent dans des octosyllabes.


Quel est le classique de la littérature dont vous trouvez la réputation surfaite ?

 

Il est possible que je change d’avis ou que je l’aie lu à un mauvais moment, mais je me suis beaucoup ennuyé en lisant Cent ans de Solitude.


Avez-vous une citation fétiche issue de la littérature ?

 

Pas vraiment, j’en note beaucoup puis je les oublie. Je retiens mieux les vers. Dernièrement, j’ai noté ceux de Pessoadans Le gardeur de troupeaux :

Léger, léger, très léger,
un vent très léger passe
et s’en va, toujours très léger?;
je ne sais pas, moi, ce que je pense
ni ne cherche à le savoir.


Et en ce moment que lisez-vous ?

 

Je continue à lire les livres du romancier romain Marco Lodoli publiés en français chez P.O.L. J’ai lu récemment Grand Cirque Déglingue (quel titre, n’est-ce pas). J’ai placé une phrase des Prétendants en épigraphe à Autoportrait en chevreuil. Lodoli réussit à inventer des vies simples qui prennent un tour baroque et dans lesquelles l’invisible tient une grande place : c’est magnifique.

 

 

Découvrez Autoportrait en chevreuil de Victor Pouchet publié aux éditions Finitude.
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