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Dans la tête d'un génie
Interview : Pierre-Henry Gomont à propos de La Fuite du cerveau
 
Article publié le 23/09/2020 par Nicolas Hecht
 

Savez-vous que le cerveau d'Albert Einstein a été volé par un médecin légiste suite à sa mort, en 1955 ? Après l'autopsie de son prestigieux patient, Thomas Stoltz Harvey réalise qu'il a entre les mains les méninges d'un génie... et qu'il serait vraiment dommage de laisser filer toute cette matière (grise) à expérimentations. C'est cette histoire qui sert de point de départ à la nouvelle bande dessinée de Pierre-Henry Gomont, La Fuite du cerveau (éditions Dargaud), après son très personnel Malaterre en 2018. Un beau volume de 192 pages dans lequel on sent que l'auteur et dessinateur prend plaisir à nous faire rire, sur un rythme enlevé, avec toujours ce style dans la lignée de la BD franco-belge. Nous lui avons posé quelques questions pour comprendre comment il travaille ses scénarios, et de quelle énergie il nourrit ses dessins.

 

En parallèle, Babelio et Dargaud organisent un concours pour vous faire gagner 3 lots composés chacun de : une sérigraphie (image à retrouver plus bas dans l'article), un carnet de croquis et un marque-page. Pour participer c'est très simple : il vous suffit de publier une critique de la bande dessinée sur la fiche Babelio de La Fuite du cerveau, avant le 25 octobre 2020. Les 3 critiques les plus argumentées et/ou créatives permettront à leurs auteurs de remporter un lot. Bonne chance à tous !

 

 

Votre précédent album Malaterre était directement inspiré de votre histoire familiale. Ici on sent plus de légèreté dans la réalisation, on voit que vous vous amusez à dessiner beaucoup d’action, et à nous faire rire à travers des dialogues et situations parfois loufoques… Vous avez vécu la création de La Fuite du cerveau comme une respiration ?

C’était en effet un des objectifs de cet album. Pas seulement pour moi d’ailleurs, mais surtout pour les lecteurs. Faire un livre léger, vivant, rocambolesque n’est en définitive pas vraiment reposant pour l’auteur. Rien n’est plus stressant que de vouloir amuser son lecteur.

 
En exergue de l’album, vous remerciez chaleureusement vos éditeurs : pouvez-vous nous en dire plus sur leur rôle dans l’élaboration de cette BD ? 

Je ne vais pas en rajouter dans la flagornerie, cela tient en vérité à des choses très simples. Ce sont des gens ouverts, qui ne catégorisent pas les livres a priori, n’ont pas d’idées préconçues sur la façon de raconter les histoires. Par conséquent, j’ai une grande confiance en leur avis. Ils m’offrent une liberté presque complète, tout en gardant un oeil proche et bienveillant sur mon travail. Ils ne font jamais de promesses en l’air, ne changent pas d’avis sans prévenir. En gros, ils considèrent les auteurs comme des auteurs, et non comme des fournisseurs.

Je ne dis pas que ce sont des saints, mais ce sont de vrais professionnels, qui travaillent sur le long terme. J’ai besoin de cela pour me sentir en sécurité.
 

La Fuite du cerveau met donc en scène le vol par un médecin légiste, Thomas Stoltz Harvey, du cerveau d’Albert Einstein, et sa cavale pour tenter de percer les mystères biologiques de son génie. Très vite, vous prenez quelques libertés par rapports aux faits historiques (car aussi fou que cela puisse paraître, cette histoire est en partie véridique). Pourquoi ce choix ? 

D’abord, cette histoire est tellement absurde en elle-même que j’ai spontanément voulu en rajouter. Plus je creusais et me documentais sur les faits, plus je tombais sur des versions contradictoires, et extravagantes. Je crois que le potentiel de fantasme que génère le vol du cerveau d’Einstein est tel que la fiction est déjà présente partout, dans tout ce que les gens racontent et retiennent. Il me suffisait d’emboiter le pas. Et puis, formellement, la bande dessinée se prête merveilleusement à ce genre de fantaisies.

 

 
A la fin de cette bande dessinée, on peut lire : « Le besoin vital, et parfois frénétique, de raconter des histoires. Des histoires vraies, comme des histoires fausses. » On trouve souvent dans votre travail cette oscillation entre réalité et fiction, entre souvenirs/histoire et invention. Qu’est-ce qui vous intéresse particulièrement dans cette alchimie ? 

C’est très vrai, et en cela, la démarche n’est pas si différente de mon précédent livre. Je trouve que cette dialectique entre le vrai et le faux provoque un supplément d’attention chez le lecteur, cela le rend très actif, et il ne se laisse pas berner facilement.

Du point de vue de l’écriture, c’est autre chose : en se saisissant de faits réels, on se crée des contraintes qui rendent le jeu de composition et d’organisation du récit très amusant. Dans ce livre, il y a énormément de faits qui sont documentés (le vol de du cerveau, l’intérêt porté par le FBI, le rôle de l’exécuteur testamentaire, les recherches neurologiques réalisées sur ce cerveau et enfin la restitution du cerveau à l’hôpital de Princeton après de longues années). Évidemment, mis en scène de cette manière, tout est faux. Mais le jeu consiste à organiser un récit qui se tienne, une tension dramaturgique, avec ces briques préexistantes.

 


Le lecteur ne s’ennuie pas une seconde en lisant La Fuite du cerveau : le rythme est assez soutenu, et l’on passe de la comédie au road-movie, du roman noir à l’horreur. Ce mélange des genres s’est-il imposé rapidement pour raconter cette histoire ?
 
Je crois qu’il s’est imposé spontanément, parce que je ne décide pas les choses en amont. Le dessin guide beaucoup les idées que je vais avoir au fur et à mesure du livre, je ne fais pas de plan et je n’écris rien avant de dessiner. Ma façon d’écrire est de story-boarder directement. Cela me fait prendre des chemins auxquels je ne m’attends pas.
 

Le personnage principal, Thomas Stoltz Harvey, ressemble assez physiquement au père dans Malaterre : ténébreux et tendu. De même, on retrouve la végétation luxuriante de votre précédente bande dessinée dans la représentation de ce que vit Stoltz, qui se voit comme une sorte d’explorateur dans une jungle hostile. Cette tension du trait et le côté luxuriant des décors correspondent à une énergie (ou une approche visuelle) dont vous avez besoin pour faire vivre vos personnages sur le papier ? 

Franquin parle de cela. Sa tendance à rajouter des choses, à truffer ses planches d’idées et de dessins vient de la peur d’être insuffisant. Que l’idée du gag au centre de la planche soit insuffisante. Le dessin le rassure. Je ne peux pas mieux dire que lui. Et tant qu’à faire, j’essaye que ce débordement du dessin accompagne l’histoire, qu’elle serve au lecteur à comprendre ce qui se passe dans la tête des personnages. C’est presque une façon de faire des métaphores graphiques. Stolz se figure en train d’explorer un champ nouveau de la neurologie, c’est un territoire inconnu, plein d’embûches. Et tout simplement, je le dessine dans cette situation. C’est beaucoup plus efficace que d’écrire une longue description psychologique.

 

La sérigraphie qui sera offerte aux auteurs des trois meilleures critiques de 'La Fuite du cerveau' sur Babelio

Dans votre BD, Einstein lui-même explique avoir obtenu ses découvertes scientifiques dans des états proches de l’épiphanie. On oppose souvent religion et science, mais cette dernière peut parfois devenir un objet de foi, comme le montrent certains de vos personnages (Einstein, mais aussi Otto ou le professeur Seward). Qu’en pensez-vous, personnellement ?
 
Absolument, c’est d’ailleurs tiré de ce qu’Einstein lui-même en disait. Il parle de ces découvertes comme de « moments d’une grande émotion ». Le rôle du langage dans ces idées révolutionnaires, le fait qu’il pense en image est lui aussi documenté. Cependant, je parle moins de foi que d’intuition, laquelle est en grande partie ressentie d’un point de vue corporel. Ce n’est pas une froide déduction, la recherche scientifique est faite d’inventions pleines d’audaces, travaillées par les émotions, structurées par les contingences matérielles. Je trouve très beau le récit de leurs découvertes par des grands génies comme Einstein, il y a quelque chose là-dedans qui s’apparente à de la poésie.

 
Après l’adaptation de romans en bande dessinée (Les Nuits de Saturne et Pereira prétend), après la réécriture de votre histoire familiale dans Malaterre, et le road-movie historique et fantastique dans La Fuite du cerveau, quelle contrée fictionnelle allez-vous explorer dans vos prochains albums ? 

C’est encore flou, mais je souhaiterais réaliser un polar contemporain qui se déroule en Italie.

 

Pierre-Henry Gomont à propos de ses lectures



Quel est le livre ou la bande dessinée qui vous a donné envie d’écrire ?

C’est difficile à dire. Celui qui m’a fait prendre conscience du potentiel littéraire de la bande dessinée, c’est Notes pour une histoire de guerre de Gipi, puis deux de ses ouvrages suivants : S., et Ma vie mal dessinée. Mais l’envie d’écrire s’est autant nourrie de littérature au sens classique du terme, et depuis beaucoup plus longtemps.
 

Quel est le livre ou la bande dessinée que vous auriez rêvé d'écrire ?

Si j’avais été un très grand génie, du calibre de Nabokov, j’aurais aimé écrire Ada ou l’ardeur. C‘est un livre d’une grande pureté, qui sous des aspects un peu ardus de prime abord, est en réalité mu par un souffle romanesque bouleversant.
 

Quelle est votre première grande découverte littéraire ou graphique ?
 
En CM2, ma grand-mère m’a mis entre les mains des romans qui n’étaient pas spécifiquement dédiés aux enfants. J’ai découvert cette année-là Harricana de Bernard Clavel. Depuis, je n’ai pas arrêté de lire.

Graphiquement (et à la même époque), les dessins d’études anatomiques de Léonard de Vinci ont provoqué chez moi une fascination dont je me souviens encore physiquement. Parallèlement, il y a eu Franquin, avec Gaston, que je vénère autant qu’un Dieu.

 
Quel est le livre ou la bande dessinée que vous avez relu le plus souvent ?

Pinocchio de Winshluss, c’est tellement truffé d’idée que cela me semble inépuisable.
 

Quel est le livre ou la bande dessinée que vous avez honte de ne pas avoir lu ?

J’ai lu très peu de Tintin (mes confrères me jettent des pierres quand ils apprennent cela).

Parmi les grands classiques de la littérature : je n’ai jamais passé la troisième page du Ulysse de Joyce.

 
Quelle est la perle méconnue que vous souhaiteriez faire découvrir à nos lecteurs ?

Impossible de m’en tenir à une seule. En bande dessinée : Archipels de Frédéric Bézian. Et un plus récent, qui n’est malheureusement plus disponible : Essex County de Jeff Lemire.

En littérature, j’ai lu quelques ouvrages réjouissants : Faire mouche et Un été de Vincent Almendros, ainsi que Champion de Maria Pourchet.

 
Quel est le classique de la littérature ou de la bande dessinée dont vous trouvez la réputation surfaite ?

Non, non, je ne vais pas dire de mal en public, je réserve cela au cercle privé.
 

Avez-vous une citation fétiche issue de la littérature, ou une planche favorite issue d’une bande dessinée ?

C’est de Stig Dagerman dans ce petit texte formidable Notre besoin de consolation est impossible à rassasier

« Une vie humaine n'est pas non plus une performance mais quelque chose qui grandit et cherche à atteindre la perfection. Et ce qui est parfait n'accomplit pas de performance : ce qui est parfait œuvre en état de repos. »

 
Et en ce moment que lisez-vous ?

Comme Dieu le veut de Niccolo Ammaniti et Volia Volnaïa de Victor Remizov.





Découvrez La Fuite du cerveau de Pierre-Henry Gomont publié aux éditions Dargaud

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