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Voir Rome et écrire

Interview : Alain Teulié à propos de Stella Finzi  

 

Article publié le 23/09/2020 par Guillaume Teisseire

 

Ruiné, incapable d’écrire depuis un unique roman à la publication déjà lointaine, Vincent se rend à Rome avec pour projet d’y brûler ses derniers feux avant de mettre un terme à ses jours. Ses pas croisent ceux de Stella, énigmatique romaine au visage disgracieux et au charme magnétique, qui le lance dans un étrange jeu de séduction…

Au livret de cet opéra baroque, Alain Teulié, auteur et dramaturge, qui a accepté de nous en dire un peu plus sur Stella et Vincent. Stella Finzi est son huitième roman.

 

 

© Robert Laffont

 

Commençons par le titre : Stella Finzi. Votre roman n’est pas un portrait de femme, mais c’est son nom que vous avez choisi de mettre sur la couverture. On l’imaginerait presque tiré d’une des constellations qui ornent le plafond de la villa Farnesina. Ce nom s’est-il imposé à vous ? Saviez-vous dès le départ qu’il serait le titre du roman ?

Vous avez raison, le roman est plutôt un double portrait, celui de Vincent, Français égaré à Rome et celui de Stella, Romaine égarée dans sa propre vie. Et c’est un portrait de Rome, aussi... Un livre évolue beaucoup à mesure qu’on l’écrit. Même les noms des personnages se modifient, car un nom c’est un caractère, un son, un univers. Un prénom est intime, et pour un auteur, il a ses symboles, aussi... Et ce n’est qu’à la fin qu’un auteur sait vraiment ce qu’il a dit, et quels êtres étranges il a créés.

 

Votre question m’a plu, car pour la première fois, c’est après avoir achevé le livre que « Stella Finzi » s’est imposé à moi. « Stella », car c’est l’étoile – celle qui nous fait rêver, la nuit, celle qui nous guide, celle parfois sur laquelle nous aimerions nous rendre pour trouver enfin un univers propice et tendre. « Finzi » est venu, lui, comme un double clin d’œil, tout d’abord à un chef-d’œuvre littéraire de Giorgio Bassani, de 1962, adapté au cinéma en 1970 par Vittorio de Sica : Le Jardin des Finzi-Contini. Et ensuite à une amie actrice, Noëlla Finzi. J’ai toujours aimé son nom. Et quand je l’ai prévenue que j’allais sans doute l’emprunter pour un personnage, elle m’a dit qu’elle était descendante, elle aussi, de cette famille de Ferrare... L’univers nous joue des tours. « Le hasard est le masque que porte Dieu lorsqu’il veut rester anonyme », disait Einstein... Je le crois tout à fait. Je l’ai toujours cru. Nous sommes faits de chair et de magie.

 
La ville de Rome semble l’écrin idéal pour les derniers jours de Vincent, esthète décidé à y mourir une fois qu’il aura épuisé ses derniers fonds. Ce roman aurait-il pu se dérouler ailleurs que dans la ville éternelle ?

Quelques jours passés à Rome, il y a un an, m’ont suffi pour recevoir ce choc dont l’écrivain a besoin pour se mettre au travail. Sincèrement, je n’aurais pas imaginé le scénario du livre se dérouler ailleurs. Et cela pour mille raisons. La première d’entre-elles est que l’on ne parle vraiment bien que de ce que l’on aime. Et j’aime Rome, profondément. Une autre raison, est que l’on y ressent exactement – à mon sens – ce qui traverse le personnage de Vincent. À un moment, page 117, il nous dit : « Une des seules cités du monde où l’on pouvait ne rien faire, où il était même sage de ne rien attendre, ne rien tenter. Sa beauté ordonnait de se taire, et voyager en soi pour y brûler tout remords, tout regret. Pour ne plus rien désirer d’autre que d’être là. » Cette quête de soi, cet abandon de lui-même, cet absolu dans lequel se perdre, pour mieux renaître, par le miracle d’une rencontre, Vincent ne pouvait pas aller la chercher ailleurs, je crois.

 
Huysmans, Drieu, la figure du dandy, actualisée dans le personnage de Vincent, hante le roman. Y a-t-il encore une place pour le dandysme de nos jours ? Ou est-ce précisément le propre des dandys que d’avoir toujours été hors du siècle ?

En effet, Vincent, du dandy, a tous les symptômes. Je dis « symptômes » car les conséquences de ses états d’âme sont des sentiments aigus de révolte, des envies compulsives de solitude, une misanthropie persistante et un goût du singulier qui l’éloigne chaque jour davantage du quotidien et de ses contingences. Il a le goût du beau poussé à son paroxysme, et une grande envie d’originalité. Comme vous le relevez, il y a des allusions évidentes au personnage de Jean des Esseintes, l’excentrique de l’À rebours de Huysmans. Cet esthète était sans doute inspiré par un vrai dandy d’alors, Robert de Montesquiou – qui inspira sans doute aussi Marcel Proust pour dessiner son Baron de Charlus. C’est une figure de la fin du XIXe qui a presque totalement disparu. C’était une raison de plus d’en verser quelques gouttes dans le Vincent de Stella Finzi – sa solitude ressentie est d’autant plus forte dans une époque ou la banalité devient la norme et dont la singularité se fait rare. De ce genre d’homme, Vincent a peut-être aussi une certaine paresse, et un goût prononcé pour la contemplation.


La rencontre entre Stella et Vincent rappelle l’incipit d’Aurélien, de Louis Aragon : « La première fois qu'Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide. » Et pourtant dans un roman où la beauté, et précisément l’évocation de la beauté ont une telle importance – l’architecture, l’opéra, la peinture, les étoffes, les bijoux ou les vins sont décrits avec soin – la laideur de Stella, établie comme une évidence, n’est jamais détaillée davantage. Pourquoi ce choix ?

Cette citation venue de l’Aurélien d’Aragon m’en rappelle une autre, de Marcel Proust, encore une fois, dans Du côté de chez Swann: « Dire que j’ai gâché des années de vie, que j’ai voulu mourir, que j’ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n’était pas mon genre ! ». Mais la comparaison s’arrête là. Car Vincent ne veut pas mourir à cause de Stella, il veut mourir tout court. Déjà, c’est ce contraste entre la beauté de Rome, de ses édifices, de ses œuvres, de ses rues, celui entre les goûts délicats de Vincent - son obsession pour l’harmonie, la musique de tout, la peinture des âmes, la sculpture des corps, les mots dessinés par la pensée sur les états d’être et même sur les regrets - et elle, Stella Finzi. Disgracieuse par son visage comme d’autre le sont par le caractère. Elle, si belle au-dedans, pourtant. Elle, si pure, à sa manière. Stella qui se met sur le chemin de Vincent comme la pierre que l’on contourne avec colère, mais qui nous évite de marcher sur un serpent. Stella, qui ressemblerait trop à un ange si elle était belle, ou juste ordinaire.

 

Pour vous répondre, Stella n’a pas de traits précis, vraiment décrits, car les anges n’ont pas de sexe. Stella a sûrement un visage, mais il faudrait la rencontrer pour le voir. Un ange a sans doute un sexe. Il faut mourir à soi, il faut mourir à tout, pour le percevoir. Chacun peindra donc en soi le visage de Stella, car elle fait résonner en nous des choses différentes. Stella est pour le lecteur ce qu’elle est pour Vincent : un miroir de nos plus belles envies et de nos plus grandes peurs.

 

 
La piazza Venezia, à Rome, par Adriano Pucciarelli

 

Il y a dans la relation entre Stella et Vincent l’inversion d’un certain modèle de domination masculin/féminin. Stella est déterminée, maîtresse du temps et de l’argent, avec des ambitions claires pour Vincent, qui se laisse quant à lui guider sur la piste de danse. Souhaitiez-vous renverser des figures usées ? 

C’était ma première idée, en effet. Celle qui m’est venue au retour de Rome, et que j’avais d’ailleurs confiée à mon amie et complice de toujours, l’écrivaine Dominique Marny. « J’ai envie d’écrire un roman qui se déroule à Rome et dans lequel une femme va faire la cour à un homme, avec les vieilles armes usées de la séduction. » Des armes dont nous sommes fatigués, lassés. Déjà parce que ce sont des armes, et qu’il est temps que les femmes et les hommes soient dans une véritable quête d’harmonie, d’échange, d’équité. Dominique m’avait dit : « Excellente idée, vas-y ! » Mais l’écriture d’un roman nous dévie de la route, nous surprend, et heureusement. Cette inversion des anciens rôles a fait apparaître une créature que je n’avais pas soupçonnée, en remplissant mes cahiers. Stella naissait, et elle était loin d’être juste une femme invitant souvent un homme au restaurant. Elle était un peu plus qu’humaine, ou alors elle l’était tant que je n’en voyais pas de pareille autour de moi.

 

Pour un romancier, l’idée de départ, celle qui lui donne l’impulsion de l’écriture, est indispensable, mais elle ne suffit pas. C’est le papillon qui sortira de la chrysalide, qui est important. Et celui-là, on ne peut le connaître avant. « Il n’y a pas de chemin », disait Saint-Jean de la Croix, « ce n’est qu’en marchant qu’on le voit. » Après avoir achevé le livre, j’ai eu la chance de rencontrer une éditrice attentive, douée, formidable : Jessica Nelson. Elle m’a conseillé des ajustements judicieux, çà et là, pour donner à Stella Finzi son... visage final. Un auteur est aussi un peu un acteur, et Jessica Nelson a été l’œil du metteur en scène qui éclaire le décor sous un jour idéal. Quant à la maison Robert Laffont, lorsque j’ai su que j’allais signer chez l’éditeur de Francis Scott Fitzgerald – Un diamant gros comme le Ritz, mon recueil de nouvelles fétiche ! –  de Sam Shepard, et aussi celui de Saki – je le lisais à 15 ans en riant tout seul dans ma chambre – de Frank Herbert, l’auteur de Dune ou de Joseph Roth, ce génie, j’ai été très heureux pour ma Stella... Merci à Cécile Boyer-Runge et à Antoine Caro de leur accueil parfait. 


Vincent est écrivain, abandonné par l’inspiration. Est-ce une situation à laquelle vous avez été confronté ? Qu’est-ce qui vous rapproche ou vous éloigne du personnage de Vincent ?

En effet, Vincent n’a écrit qu’un roman, il y a dix ans, et il pense depuis que son inspiration est tarie. C’est l’une des raisons de sa volonté d’en finir, je crois. Ne plus pouvoir créer, lorsqu’on reçoit encore des informations de la beauté, lorsque le monde nous murmure à l’oreille des histoires, des sons, des images. Lorsqu’on ne sait plus agencer tout cela pour en faire une œuvre cohérente, lorsque du chaos nietzschéen ne naît plus aucune étoile, qu’elle danse ou pas, c’est une souffrance qui ressemble à la faim, à la soif, ou au désir d’un corps qui ne veut plus de nous. Stella et Vincent ont un point commun : ce sont des orphelins depuis peu. Ils n’ont plus de parents, pourtant ils sont encore jeunes – elle a trente ans, lui quarante. Sans famille, ils sont plus libres encore de voler ou de tomber. Rien ne les retient, de vivre ou de mourir. Rien ne les encourage mais rien ne les brime. Tous deux sont donc « abandonnés », comme vous dites, même par l’inspiration.

 

Pour ma part, c’est mon huitième roman, et l’année passée, j’ai écrit plusieurs pièces pour le théâtre, je ne suis donc pas un « Vincent ». Et j’ai la chance merveilleuse d’avoir encore ma mère, si intelligente et si généreuse, et un frère plus jeune qui depuis longtemps voit bien au-delà des apparences. Il en a d’ailleurs fait son métier, il soigne les corps et les âmes avec ses mains, comme on sculpterait la vigueur du marbre avec du simple plâtre. J’ai eu la chance d’avoir une famille très spéciale.... Il y a deux ans, j’ai pensé que je n’écrirais plus de romans, c’est vrai. Mais ça n’a pas duré longtemps. L’écriture est une drogue dure, et je n’ai pas le courage de m’arrêter.


Sans trop en dévoiler sur le roman, qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser à l’histoire (vraie) de Gilles de Rais et de son (faux) alchimiste Francesco Prelati ? Quels échos trouve-t-elle avec celle de Stella et Vincent ?

Vous voulez la vérité ? Je vais vous la dire. Il y a un peu plus de dix ans de cela, j’avais commencé un roman intitulé : Le Magicien de Montecatini. Il mettait en scène un alchimiste, ou prétendu tel, Francesco Prelati, et Gilles de Rais lui-même, qui allait le faire chercher en Toscane pour redorer son blason, s’enrichir de nouveau et continuer à perpétrer ses crimes... Je m’étais alors beaucoup documenté, et j’avais rédigé la centaine de pages d’un premier jet. Et ce roman, je n’en avais pas fait de double, et... je l’ai égaré... J’écrivais à la main, comme aujourd’hui, et je n’avais pas encore commencé de le taper...

 

En écrivant Stella Finzi, comme un rêve qui se grefferait sur un autre, comme un détail du paysage qui s’impose au peintre et fait de sa toile une œuvre dans laquelle on peut quitter le sujet principal et poser les yeux sur une autre partie, qui le modifie, ce roman d’autrefois est venu s’emboîter à Stella. Je dirai « comme par enchantement », au vrai sens du terme. Mais en effet, vous avez raison, ne dévoilons pas trop le pourquoi de ce comment... Vous savez, on écrit avec tout son corps des histoires que d’autres liront avec le cœur. Ou bien nous écrivons avec nos cœurs des romans qui doivent toucher le corps... Écrire et lire, ce n’est pas seulement intellectuel. Parfois on sourit, parfois on pleure, parfois on se questionne, parfois on a peur. La littérature existera toujours. C’est notre beauté, notre dignité à tous, de nous raconter, et de nous écouter. Pour être meilleurs. Et pour essayer de deviner ce que nous faisons là, et ce qui adviendra.

 

 

Alain Teulié à propos de ses lectures

 

Quel est le livre qui vous a donné envie d'écrire ?

Michel Strogoff, de Jules Verne.
 

Quel est le livre que vous auriez rêvé d’écrire ?

Tendre est la nuit, de Francis Scott Fitzgerald.  
 

Quelle est votre première grande découverte littéraire ?

Ada ou l'Ardeur, de Vladimir Nabokov.

(Mais aussi les nouvelles de Julio Cortázar et celles de Jorge Luis Borges.)

 
Quel est le livre que vous avez relu le plus souvent ?

Stella Finzi, pour être bien sûr de ne pas laisser une erreur.

Plaisanterie à part : le Journal intime de Novalis.
 

Quel est le livre que vous avez honte de ne pas avoir lu ?

Il n’y a pas de honte à ne pas avoir lu un livre, mais s’il faut donner un titre : Ulysse  de James Joyce. Mais je ne pense pas être le seul.


Quelle est la perle méconnue que vous souhaiteriez faire découvrir à nos lecteurs ?

Qu'il pleuve, de Francis Dannemark. L’histoire d’une femme qui veut acheter l’œuvre d’un romancier, mais comme une œuvre unique, comme un tableau. Un livre que personne d’autre qu’elle ne lira. J’aurais aimé trouver ce scénario-là.


Quel est le classique de la littérature dont vous trouvez la réputation surfaite ?

Aucun, car les goûts changent avec le temps, et si sa réputation perdure, il doit y avoir une raison à cela.


Avez-vous une citation fétiche issue de la littérature ?

« Toute littérature est assaut contre la frontière. » Franz Kafka.


Et en ce moment que lisez-vous ?

Vos questions. Elles contiennent tant de passion que je veux vous en rendre autant.

Plus sérieusement : je relis une écrivaine que j’avais déjà aimé autrefois : Erica Jong. La planche de salut, Le complexe d'Icare. Les romans d’une femme libre, dans les années soixante-dix. J’ai retrouvé ses livres par hasard, sur les quais... Je les ai achetés, je suis revenu chez moi, et j’ai découvert chez quel éditeur ils étaient publiés : Robert Laffont. Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous. Merci Paul Éluard.

 

 

 

Découvrez Stella Finzi, d'Alain Teulié  publié chez Robert Laffont.

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