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20 ans d’Elbakin avec Emmanuel Chastellière
Article publié le 13/11/2020 par Nicolas Hecht 

En littérature comme ailleurs, nécessité est mère de l'invention. Alors quand on se passionne pour un sujet et qu'un vide s'ouvre devant soi, on le comble en créant. Il en fut ainsi d'Elbakin.net, site lancé il y a 20 ans déjà par et pour des passionnés de fantasy. Depuis, de nombreux usagers du site en sont devenus les artisans, et les contenus et autres formats débordent de cette grande marmite d'imaginaire, pour le plus grand plaisir de ses lecteurs. Il était donc grand temps pour Babelio de se pencher sur le cas Elbakin, à travers une interview d'un de ses cofondateurs, le très actif Emmanuel Chastellière (également auteur et traducteur), alias Gillossen lorsqu'il est aux manettes du site. Voici donc 10 questions pour fêter les 20 ans d'Elbakin.

 

 

Vous êtes l’un des cofondateurs d’Elbakin.net, créé en septembre 2000. Pouvez-vous nous raconter brièvement ce qui vous a amené à lancer ce site il y a 20 ans, sur lequel vous intervenez sous le pseudo Gillossen ?
 
Il faut se souvenir qu’il y a vingt ans, le paysage Internet n’était évidemment pas le même qu’aujourd’hui. Il y avait tant de choses à défricher, tant d’espaces vierges à explorer ! Et il n’existait donc pas de site tel qu’Elbakin.net, c’est-à-dire traitant de l’actualité de la fantasy sous toutes ses formes à travers des chroniques, des interviews, etc. De la même manière qu’on ne pouvait pas vraiment parler de plateformes de blogs, de sites communautaires comme Babelio, et encore moins de réseaux sociaux (ça paraît presque fou vu leur importance actuelle). Même un ancêtre façon MySpace n’était pas encore installé.    

Il y a vingt ans, une certaine trilogie était en revanche en plein tournage, je parle bien sûr du Seigneur des Anneaux version Peter Jackson. On se pinçait encore pour y croire et il existait une excitation certaine autour de la fantasy en général. Avec mes compères Jean-François et Raphaël, de grands amateurs de J.R.R. Tolkien, nous avions envie de réunir nos passions et nos envies au même endroit.

D’ailleurs, l’année 2000 a vu aussi la naissance d’un site comme ActuSF ou des éditions Bragelonne. Bref, une année riche en ce qui concerne les littératures de l’Imaginaire en général !

 

On trouve une quantité impressionnante d’informations et de formats sur le site : des chroniques, des podcasts, interviews, émissions, news. Concernant des romans, de la BD, du manga, des jeux de rôle… Comment Elbakin.net aborde le continent fantasy ? Quelles sont les limites que vous vous fixez ?

Déjà, merci ! Sur le site, nous essayons de louvoyer avec les frontières du genre, clairement ! Par exemple, on s’autorise volontiers des détours par le Fantastique et on n’oublie pas la Science-fantasy, ce genre de choses. A titre personnel, je ne suis pas forcément très sensible aux classements trop pointus, sinon, on finit par créer une infinité de sous-catégories. Même s’il faut des repères, peut-être d’autant plus en débutant.

Au sujet de la fantasy elle-même, nous avons toujours voulu ne pas nous « contenter » des romans ou de la bande dessinée. Même si ça nous donne encore plus de travail ! Mais les jeux vidéo ou les jeux de plateaux depuis quelques années ont effectivement droit aussi à leur propre section sur le site. L’essentiel, c’est de ne pas avoir les yeux plus gros que le ventre. Nous avons de vrais aficionados des jeux par exemple, ou des lecteurs avides de lectures directement en anglais, mais on ne peut pas tout couvrir non plus et le but n’est pas de traiter absolument tout, et d’autant plus si l’on ne peut pas en parler de façon pertinente. Ce que l’on essaie de faire justement.

Et c’est pour ça qu’on doit parfois se retenir ! On aimerait en faire toujours plus, mais Elbakin.net a toujours été un site fonctionnant grâce au temps libre des uns et des autres.  

 



 
En vingt ans Elbakin.net a beaucoup évolué, est même devenu une association, et compte de nombreux collaborateurs, tous passionnés et bénévoles. Pouvez-vous nous en présenter quelques-uns ? Comment est-ce qu’on rejoint les rangs d’Elbakin.net ?

Oh, il n’y a pas de rite de passage en tout cas ! Nous sommes toujours en quête de bonnes volontés d’ailleurs. En général, en dehors d’appels spécifiques, notamment au sujet de tout ce qui touche à l’actualité (de l’édition, des films en tournage, des futures sorties en librairie…), on intègre le site de façon assez naturelle. Par exemple, les chroniqueurs sont souvent « recrutés » parmi les membres les plus actifs du forum. Mais on peut aussi nous démarcher spontanément ! C’était ce qui s’était produit il y a quelques années avec l’émission Culture Particulière.

Parmi les têtes un peu « connues » du site, je citerai ainsi Dominique Vigot, notre spécialiste Tolkien en chef (Foradan de son pseudo) et président de l’association, mais aussi des gens de l’équipe du podcast comme Tiphaine Lombardelli (Saffron), Guillaume Maroquène (Guigz), ou bien encore des chroniqueuses et chroniqueurs comme Guillaume, Sylvain, Cyrielle, Mathieu, Privel, Xavier, Juliette, Zoraïde et tous les autres, les vaillants veilleurs de l’actualité que sont Alexandre ou Gabrielle… Et sans parler des hommes de l’ombre, comme Philippe ou Jean-François, toujours présents pour coder quelques lignes de plus !

Je dirai qu’Elbakin.net rassemble pour ce qui est de l’équipe élargie une trentaine de personnes actives. Il est aussi possible de « simplement » rejoindre l’association, dont le but est de porter la « bonne parole » de la fantasy, mais dans le réel cette fois. 

 
Par quelle porte êtes-vous vous-même entré dans la fantasy, et qu’y trouvez-vous qu’une autre littérature ne pourrait pas vous offrir ?

Je pense que j’ai franchi très jeune les portes des littératures de l’Imaginaire, sans vraiment m’en rendre compte, avec des récits comme le roman Le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson à travers la Suède ou des dessins animés comme Les Mystérieuses Cités d’Or (eh oui, je suis un trentenaire !). Ensuite, j’ai découvert Le Seigneur des Anneaux et Dune à 12-13 ans, et là… J’ai passé mes années de collège/lycée à dévorer des dizaines et des dizaines de romans chez Pocket, Rivages, J’ai Lu, sans oublier nombre de mangas. J’attends toujours la fin de Bastard !!, un jour… Je me suis passionné pour les écrits de Michael Moorcock, Mervyn Peake, Guy Gavriel Kay, Ursula K. Le Guin, Robin Hobb

Je n’ai plus autant de temps à consacrer à la lecture ces dernières années (pour anticiper la question suivante), malheureusement, mais j’essaie, et même de plus en plus, de ne pas me limiter à la fantasy (ou la SF). J’ai toujours lu du roman historique et je suis un grand fan de maisons comme Gallmeister ou de la collection Babel chez Actes Sud.

Ce que la fantasy peut m’offrir spécifiquement… Je ne la vois pas forcément comme une littérature d’évasion, aussi je dirais qu’elle permet parfois de faire un pas de côté par rapport à notre réalité pour mieux la questionner. Je pense évidemment à des romans qui cherchent à emprunter de nouveaux chemins, plus qu’à des récits épiques à base de dragons et de boules de feu, bien que l’on trouve encore de jolies réussites dans cette veine ! J’aime le divertissement, quand il se montre intelligent. Je ne continue pas à lire de la fantasy après tout ce temps parce que j’ai besoin de fuir mon quotidien, plutôt pour me faire réfléchir et aussi rêver, bien sûr.

 


 
En parallèle d’Elbakin.net, vous signez des romans fantasy (chez Critic et Libretto) et traduisez des livres, dont récemment le tome 6 du Livre des martyrs de Steven Erikson aux éditions Léha. A quoi ressemblent vos journées ? Ça vous arrive de dormir ?

Dormir ? Qu’est-ce donc ?

Non, plus sérieusement, il est certain que cette année 2020, pour ne citer qu’elle, s’est révélée pour le moins… agitée ! La sortie mouvementée de La Piste des cendres en février avec le premier confinement débutant à peine trois semaines plus tard, d’autres projets d’écriture à gérer en parallèle, les dernières corrections de la traduction des Osseleurs pour sa sortie en octobre, celle du tome 7 évidemment déjà bien entamée…

J’avoue qu’à force, je finis par me sentir perpétuellement sur le qui-vive, à la recherche de la moindre minute à grappiller. Sur le plan professionnel, mes journées sont organisées de telle façon à bien séparer écriture et traduction. En général, je commence par traduire et, une fois le sentiment du devoir accompli, après une pause, je passe à l’écriture, qui me demande de piocher plus loin en moi. C’est toute la différence avec une traduction, où c’est la voix de l’autrice ou de l’auteur que l’on retranscrit qu’il faut savoir faire résonner en français. Lorsque l’on traduit, si l’on n’est pas tout à fait convaincu par telle réaction ou tel rebondissement, ce n’est pas de notre responsabilité.

Pour le moment, je touche du bois, je parviens à gérer les deux activités de front. En ce mois de novembre, je voyage par exemple entre la Terre et la Lune, entre les corrections de Célestopol 1922 à paraître au printemps prochain chez L’Homme Sans Nom et les relectures de Reaper’s Gale (le tome 7 du Livre des Martyrs). Sans compter que j’attends les premiers retours d’un projet Jeunesse à quatre mains avec Anthelme Hauchecorne pour les éditions Scrineo… et j’écarte volontairement quelques petites choses encore !

J’ai oublié aussi de mentionner les réseaux sociaux, évoqués plus haut : je suis présent sur trois d’entre eux, et même si je trouve plaisant de pouvoir échanger directement avec ses lecteurs, de partager un meme ou une photo de lecture coup de cœur, Twitter ou Instagram consument beaucoup de temps, là encore. 

 
Quels sont vos meilleurs souvenirs quand vous pensez à toutes ces années d’Elbakin.net ?

Eh bien, des souvenirs de rencontres surtout, bien évidemment en commençant par tous les amis que j’ai pu me faire au fil du temps, ces rencontres avec des gens que je n’aurais peut-être jamais croisés autrement sans Internet. Et d’autres rencontres avec certains auteurs comme Brandon Sanderson, Neil Gaiman… Pouvoir les interviewer, leur parler davantage qu’une poignée de secondes au détour d’une dédicace, c’est tout de même un joli privilège.

Je suis aussi fier d’avoir vu le site se doter d’un prix ou susciter l’approbation d’une bonne partie des professionnels du milieu, même s’il ne faut pas se leurrer : les éditeurs nous trouvent toujours beaucoup plus pertinents en cas de chronique élogieuse !

Et puis, ce n’est pas vraiment un souvenir, mais si cette aventure devait s’arrêter demain, vingt ans de longévité sur Internet, que dire, c’est déjà une belle performance ! Du moins, à mon avis. 

Vue de l'exposition Tolkien à la BnF © Babelio

 
Quel regard portez-vous sur la fantasy et plus généralement les littératures de l’imaginaire en France ? Y a-t-il aujourd’hui plus de place pour ces genres dans le champ littéraire ? La typologie du public a-t-elle changé ?

Il y aurait tellement à dire !

Il y a plus de place et en même temps… La situation est, j’ai envie de dire, assez floue. On navigue souvent à vue, pour une grande partie des différents intervenants du milieu. Beaucoup d’appelés, peu d’élus… Rares sont les romans qui se font remarquer, en termes de ventes, j’entends. Ce n’est pas si nouveau, mais il y a, je crois, un réel tassement des ventes justement. Dans le même temps, l’imaginaire se glisse de plus en plus souvent, de façon déguisée (quand on parle d’Anticipation pour ne pas dire Science-Fiction), chez des maisons que l’on n’attendait pas forcément sur ce créneau. Je pense ainsi à la réédition prochaine de L'Oiseau moqueur de Walter Tevis chez Gallmeister, que je citais plus tôt.

L’image aussi du genre s’améliore, avec l’importance croissante de festivals comme les Imaginales (voir notre reportage ici), de nouvelles traductions d’auteurs phares (je pense au travail de Patrice Louinet au sujet de Robert E. Howard), l’exposition Tolkien l’an dernier à la BNF (un autre reportage Babelio à voir ici) ou l’espace accordé à la fantasy justement par cet établissement prestigieux, sans même parler du Dictionnaire de la fantasy en 2018 sous la direction d’Anne Besson… Même si on trouvera toujours des esprits chagrins pour se gausser d’histoires de petites fées et de gros barbares ou considérer que si un roman casse leur image toute faite de la fantasy, c’est qu’il n’appartient pas au genre.

Je ne saurais dire si le public lui-même a changé. Il s’est renouvelé en tout cas, d’une génération à l’autre. Mais sur le site, pour parler du « support » que je connais le mieux, nous avons toujours croisé des lecteurs voraces, ceux qui ne lisent que les trois/quatre romans dont on parle le plus dans l’année, ceux qui lisent le livre sur lequel se base l’adaptation cinéma ou TV du moment… Ce que j’aimerais appeler de mes vœux en tout cas, c’est que les lecteurs n’hésitent pas à sortir des sentiers battus. Soyons curieux !
 

Depuis 2010 vous récompensez quatre auteurs avec le Prix Elbakin.net. Pouvez-vous nous en dire plus sur le jury, l’esprit de ce prix et nous livrer quelques anecdotes sur ses différentes éditions ?

La création d’un prix nous semblait en effet dans le prolongement logique de nos activités pour la promotion du genre. Nos deux jurys, Adulte et Jeunesse (au sens large) sont composés de cinq personnes chacun, libraires, traductrices/traducteurs, chroniqueuses/eurs du site, membres de l’association… Je ne peux pas parler pour chacun d’entre eux, mais je pense que nous cherchons avant tout à récompenser des romans qui ont su nous toucher, se distinguer par leurs propos, leurs qualités d’écriture, etc. Nous essayons aussi de rester hermétiques aux considérations des éditeurs et je suis content d’avoir pu saluer des ouvrages comme Immortel de Catherynne M. Valente, Bankgreen de Thierry Di Rollo, Les Fiancés de l’hiver de Christelle Dabos ou plus récemment Lovecraft Country de Matt Ruff au fil des ans.

Pouvoir remettre un prix en mains propres à des auteurs comme China Miéville ou Estelle Faye, c’est toujours un grand moment, d’autant que nous avons un trophée un peu particulier, à savoir un protège-livre, où l’on peut vraiment glisser l’objet livre récompensé.   


 
Quels sont les principaux projets pour le site durant les dix années à venir ?

Il y en aurait tant…

Nous aimerions vraiment développer notre offre audio : pour l’instant, nous avons un podcast principal, dédié à la fantasy en général, avec depuis quelques numéros une déclinaison jeux vidéo et bientôt un autre rendez-vous… Sans oublier Procrastination, notre émission sur l'écriture animée par Lionel Davoust, Mélanie Fazi, Estelle Faye et Laurent Genefort ! Mais quand je dis audio, je pense aussi à de la fiction, ou à d’autres formats d’émission, peut-être plus courtes, aussi. Voilà, l’appel est lancé, quand je vous disais que l’on peut nous contacter spontanément !

Cela dit, LE projet qui, je l’espère, ne demandera pas encore dix ans, c’est la nouvelle version du site – et du forum – en travaux depuis un certain temps maintenant ! Les choses avancent, mais une fois encore, tout est question de temps libre disponible… Le site doit bien entendu devenir beaucoup plus moderne dans son design et surtout ses fonctionnalités.

C’est un virage que je suis pressé de prendre !

 
Dernière question, et sans doute pas la plus facile : si vous deviez nous conseiller 5 romans fantasy parus durant ces 20 dernières années, lesquels choisiriez-vous ? Pas de contrainte particulière, on veut juste connaître vos coups de cœur des deux dernières décennies (qui a dit que c’était compliqué, finalement ?)...

J’en ai écrit cinq pour le moment, voilà qui tombe bien !

Bon, après quelques instants de réflexion plus approfondie, je dirais… Je garde une grande affection pour la trilogie Ayesha, d’Ange, sûrement encore aujourd’hui à mes yeux, parmi ce que la fantasy française a fait de mieux. J’ai rarement été aussi touché par des personnages, non, des personnes, ai-je envie de dire. Ensuite, j’aurais envie de citer un ouvrage comme le délicieusement british Jonathan Strange & M. Norrell de Susanna Clarke, ou un chouchou qui me tient vraiment à cœur tel que Perdido Street Station de China Miéville. Vous avez dit romans, donc je ne peux pas citer des œuvres comme Bone, Fullmetal Alchemist ou Jojo Bizarre’s Adventure, alors si je devais conclure, je mentionnerais aussi, voyons voir… Pourquoi pas Circé de Madeline Miller et Un étranger en Olondre de Sofia Samatar, deux merveilles. Mais j’aurais sans doute pu choisir cinq autres romans un autre jour ! Il y a tant à découvrir en fantasy.

 

 

Et vous, connaissiez-vous Elbakin ? Quels seraient vos 5 romans de fantasy pour une île déserte ?

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