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Theresa Revay : quand petite et grande Histoire se rencontrent

Interview : Theresa Revay à propos de La Nuit du premier jour

 

Article publié le 11/12/2020 par Adélaïde Bauchet

 

Voilà bientôt vingt ans que Theresa Revay éblouit des lecteurs avides d’aventures romanesques et d’histoire avec les destins de femmes fortes prises par la passion et entraînées dans le tourbillon des événements qui chamboulent l’Europe du XXe siècle. Son nouveau roman, La Nuit du premier jour, paru aux éditions Albin Michel, ne déroge pas à cet intérêt pour les thématiques de la passion et de l’histoire. Cette fois-ci, c’est entre Lyon et l’Empire ottoman, entre la fin du XIX° et l’entre-deux-guerres, que l’autrice nous mène, pour suivre les pas de Blanche vers son amant Salim. A travers cette histoire, surgissent des questionnements sur la véritable liberté, la famille, l’amour. 

Nous avons interrogé Theresa Revay qui a accepté de nous ouvrir les portes de sa passion pour la grande Histoire et les belles histoires.

 

 

Crédits : © Astrid di Crollalanza

 

Avec La Nuit du premier jour, vous offrez un nouveau roman historique, genre littéraire qui est devenu votre spécialité. Après l’Europe fasciste des années 30, la seconde guerre mondiale, l’Empire ottoman du début du XXe siècle, vous nous emmenez cette fois-ci sur les pas de Blanche entre l’Europe et le Moyen-Orient, de la fin du XIXe aux années 1920. Pourquoi un tel intérêt pour le XXe siècle ? Qu’apporte un traitement romanesque de l’Histoire plutôt qu’un livre d’histoire ? 
 
Je m’intéresse au XXe siècle car ma famille paternelle, d’origine hongroise, fut victime de ses bouleversements. La Grande Guerre, la révolution bolchevique, les soi-disant traités de paix de 1918, les totalitarismes, la Deuxième guerre mondiale puis le rideau de fer qui a divisé l’Europe ont façonné à coups de glaive le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui. Comment le comprendre si nous ignorons le passé ? Une approche romanesque, à travers le destin de familles qui ont affronté ces troubles, permet de vivre plus intimement l’Histoire, de la comprendre par les faits mais aussi par l’émotion. Elle permet de s’identifier aux personnages, de découvrir que l’Histoire touche les gens dans leur chair, qu’elle n’est pas désincarnée. Je m’attache aussi à évoquer les points de vue des différents peuples sur un même événement. Lors d’un salon du livre, l’une de mes lectrices s’est approchée de moi pour me dire : « Je ne savais pas que les Allemands avaient souffert aussi ». Tout est dit dans cette phrase. Il n’y a rien chez moi de franco-français, mais une ouverture au monde et surtout à l’Europe. 


Les soieries du Lyon des années 1900, l’Empire Ottoman aux prises de la révolution arabe, la première guerre mondiale, tous ces sujets demandent forcément une large documentation, à la fois historique et sociologique. Comment travaillez-vous en amont de l’écriture pour créer des histoires et des personnages si denses ? Quelle part la documentation historique tient-elle dans l’écriture de vos romans ? 


Pour retracer le cadre historique et le destin des familles, je suis scrupuleuse dans ma documentation. Je passe au moins un an à étudier des livres d’histoire, des mémoires, des journaux intimes, mais aussi à voyager dans certains des lieux que je décris. Je rencontre des personnes qui reflètent la trame romanesque que je veux évoquer. Elles me parlent de leurs parents et de leurs grands-parents qui m’inspirent toujours des rebondissements et me permettent d’affiner les psychologies. À partir de ces recherches passionnantes, je tisse une histoire. À vrai dire, j’invente très peu. Mes héros fictifs incarnent les trajectoires de personnes véridiques. Je reconstitue ainsi le portrait authentique d’une époque où mes personnages évoluent toutefois en liberté. Leurs émotions, elles, sont inventées. C’est le principe même du roman historique.



Pourriez-vous nous expliquer la belle expression énigmatique qui constitue le titre du roman : “la nuit du premier jour” ? L’oxymore de nuit et jour a-t-il vocation à exprimer le combat qui se joue dans le cœur des personnages ?


Cette phrase m’est venue spontanément, au début d’un chapitre essentiel où Blanche et sa fille se retrouvent enfin face-à-face. La scène qui se déroule à Palmyre est d’une grande intensité émotionnelle. « Le premier jour » est pour Blanche celui de ses retrouvailles avec son enfant. Une renaissance encore semée d’embûches. Et Blanche passe cette nuit-là à veiller le sommeil de sa fille qui lui est inconnue, en adoptant les gestes tendres d’une mère comme les autres, ce qu’elle n’est pas.



Votre roman traduit avec une grande sensibilité les contradictions du cœur de Blanche. Cette héroïne ne se satisfait pas de son mariage arrangé avec Victor Duvernay et quitte ainsi son époux et ses deux enfants Aurélien et Oriane par amour pour son amant Salim, un négociant de Damas, rencontré au hasard des rues de Lyon. Pensez-vous que la liberté puisse se trouver en échappant à son passé, en rompant avec lui ? 


La seule liberté qui vaille est la liberté intérieure. Pour l’atteindre, il faut réussir à faire la paix avec son passé, quel qu’il soit. Je découvre au fil des ans combien la psychologie de chacun prend racine dans sa petite enfance et le poids que représentent toujours nos parents et nos ancêtres, qu’on les connaisse ou non. À vrai dire, Blanche n’a pas cherché à échapper à son passé. Au contraire. Elle est retournée sur la terre où elle était née et dont elle n’aurait jamais dû être séparée. Elle n’a pas supporté le déracinement et l’exil. Elle a compris qu’en restant prisonnière d’un carcan, elle deviendrait une femme aigrie et une mauvaise mère. Elle a refusé de se dénaturer. Son égocentrisme est un cri pour survivre. Mais elle est partie car elle savait ses enfants entre de bonnes mains. À cause du contexte de l’époque, elle ne pouvait pas les emmener avec elle. C’eût été leur infliger une punition plus grande encore que son propre départ. 



Blanche et sa fille Oriane incarnent les combats de femmes pour la liberté, tout en étant aux prises avec leur époque et les normes sociales d’un XXe siècle tâtonnant. Qu’avez-vous voulu montrer à travers ces personnages ? Leur amour de la liberté à tout prix dans la société plutôt conventionnelle du début du XXe siècle fait-il d’elles des icônes féministes ? 

Je suis fascinée par la filiation des douleurs et des secrets indicibles. Elle existe dans ma propre famille. Le nœud romanesque autour de Blanche et Oriane est d’ailleurs librement inspiré de personnes qui me sont très proches. Il est intéressant de voir comment Oriane reflète le tempérament de sa mère, alors qu’elle ignore tout d’elle et qu’elle la croit morte. Elle reproduit un destin identique, épousant un homme qu’elle n’aime pas, avant de le quitter. Mais son corps refuse d’enfanter, comme pour mettre un terme à une hérédité de blessures. Elles ont en commun un amour de la liberté certes, mais surtout de la vérité. Une quête d’authenticité. Elles se rapprochent donc de femmes qui leur ressemblent, notamment Blanche avec ses amies syriennes et libanaises. De tout temps, certaines femmes ont brandi l’étendard de la singularité. Elles ne se revendiquent pas nécessairement féministes. Elles incarnent naturellement un souffle indépendant, une réflexion, un chemin qui leur est propre.



Les villes et les lieux ont aussi la part belle dans le roman. Lyon, l’Orient, et, dans une moindre mesure, Paris, font l’objet de descriptions méticuleuses, offrent des paysages variés, des odeurs puissantes. Tous ces lieux sont reliés par le fil de la soie. Ils amènent la question de l’exil et du voyage, celle des racines et de l’appartenance à une civilisation. Comment et pourquoi avez-vous choisi ces lieux ? De même que Blanche semble trouver sa place en quittant Lyon, le voyage est-il pour vous, en tant que romancière, une source d’inspiration ?

L’idée de départ de ce roman était d’évoquer l’influence de la France au Proche-Orient pour mieux comprendre ce qui se passe aujourd’hui. Lors de ma documentation, j’ai découvert ce lien fascinant entre Lyon et l’Orient, dont j’ignorais tout, d’où les villes présentes dans le récit.  Il se trouve que ma famille maternelle est lyonnaise. Mon arrière-arrière-grand-père était un soyeux qui possédait des magnaneries, et qui a été ruiné par l’épidémie de pébrine que j’évoque dans le roman. Ma quête pour construire cette histoire m’a amenée auprès des miens, à Lyon. J’accorde beaucoup d’importance aux racines, en effet. Nous sommes tous issus d’une terre, d’une tradition, dont nous pouvons être fiers. L’exil est aussi un fil rouge de ma vie à cause de ma famille paternelle qui a dû fuir la Hongrie. Ces thèmes se répondent en écho à travers les personnages de tous mes romans. Mes histoires se développent toujours dans différents pays puisque ma nature me pousse à m’intéresser à ceux qui viennent d’ailleurs. Le voyage est donc essentiel pour moi car je me nourris des différences et des richesses des autres. 


Avez-vous de nouveaux projets d’écriture pour la suite ? De nouveaux horizons ou de nouvelles périodes à explorer par l’écriture romanesque ? 


J’ai commencé à travailler sur mon prochain thème. Les personnages naissent dans mon esprit et me commandent de raconter leur histoire. Je pars donc à leur recherche. Et je reste fidèle pour l’instant à l’échiquier qui me passionne, celui de l’Europe au XXe siècle, avec ses ombres et ses lumières.

 


Tissu mélangé soie et lin de la maison Prelle, réalisé vers 1876. Conservé au musée d'art du comté de Los Angeles.


Theresa Revay à propos de ses lectures


Quel est le livre qui vous a donné envie d`écrire ?

Tous les livres qu’on me lisait dans ma petite enfance, comme ceux de Beatrix Potter.

 

Quel est le livre que vous auriez rêvé d’écrire ?

Les Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar.


Quelle est votre première grande découverte littéraire ? 

Le pavillon d’or de Yukio Mishima.

 

Quel est le livre que vous avez relu le plus souvent ? 

La rafale des tambours de Carol Ann Lee.

 

Quel est le livre que vous avez honte de ne pas avoir lu ?

Aucun. Si je ne l’ai pas lu, c’est que notre rencontre est en devenir. 


Quelle est la perle méconnue que vous souhaiteriez faire découvrir à nos lecteurs ?

Certaines n’avaient jamais vu la mer de Julie Otsuka.

 

Quel est le classique de la littérature dont vous trouvez la réputation surfaite ?

Aucun. Qui suis-je pour juger un texte qui plaît tant qu’il est reconnu comme un « classique » ? C’est moi sans doute qui ne l’ai pas compris.


Avez-vous une citation fétiche issue de la littérature ?

« C’est un métier que de faire un livre, comme de faire une pendule » La Bruyère.


Et en ce moment, que lisez-vous ?

L’espion qui venait du froid de John Le Carré.

 

  

 

Découvrez La Nuit du premier jour de Theresa Revay publié aux éditions Albin Michel
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