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Journaliste infiltré

Interview : Valentin Gendrot à propos de Flic  

 

Article publié le 24/02/2021 par Pierre Fremaux

 

Alors que ce sont généralement les policiers qui s'infiltrent dans différents milieux pour mieux les appréhender, c'est un journaliste, Valentin Gendrot, qui s'est lui infiltré au sein des forces de l'ordre pour mieux comprendre cette institution au cœur des débats socio-politiques français depuis plusieurs années. Il raconte cette immersion dans Flic (éditions de la Goutte d'or) et revient avec nous sur cette expérience et ses conséquences. Entretien initialement publié sur Babelio Espagne

 

 

 

Au cours de votre carrière de journaliste, vous avez eu plusieurs expériences d’immersion, qu'est-ce qui vous a amené en premier lieu à vous infiltrer au sein de la police ? 

Je suis parti d'un constat simple : le sujet Police est un sujet clivant, explosif, souvent idéologique et vecteur d'un grand nombre de stéréotypes. De manière générale, une partie de la population reste pro-police, parle des conditions de travail dégradées dans la police, de la question des suicides. Une autre partie de la population n'aime pas, voire déteste la police et va axer ses réflexions et discussions sur les violences policières. La nuance n'existe pas. Vous êtes soit pour, soit contre la police. Je voulais apporter de cette nuance et montrer ce que l'on ne voit jamais, c'est-à-dire le quotidien d'un policier et d'un commissariat dans un quartier populaire parisien.  
  

Flic dénonce les violences que la police exerce notamment sur les “bâtards”, surnom qu’ils donnent aux migrants. La violence dans la police française est-elle étroitement liée au racisme? 

Je montre dans le livre que la violence est inhérente au métier de policier. Le quotidien reste empli de violence et d'anxiogène. Les violences policières décrites dans le livre sont racistes. Les personnes frappées, insultées sont toujours des jeunes hommes noirs, d'origine arabe ou des migrants. En revanche, ces violences policières là sont toujours commises par les mêmes policiers. Sur les 32 policiers avec qui je travaillais dans le 19e arrondissement, 5 ou 6 d'entre eux ont des comportements ouvertement racistes et violents. Je n'envisage pas la question du racisme dans la police comme quelque chose qui serait structurel ou systémique. A mes yeux, cela reste le fait de comportements individuels qui n'ont simplement pas leur place dans la police républicaine française. 
  

Mais le livre traite aussi d’une autre violence, celle à laquelle sont exposés les policiers, mentalement et émotionnellement. Est-ce un sujet que vous vouliez approfondir avant l'enquête ou que vous avez découvert en cours de route?

L'autre volet important du livre concerne la question du mal-être des policiers. Je savais, pour l'avoir lu en amont, la difficulté au quotidien du métier de policier. J'imaginais des interventions musclées par exemple. Je n'imaginais pas à quel point un policier peut être confronté à des situations violentes, se rendre dans l'appartement d'un mort, être sur place lors d'un accident de la route, par exemple. C'est quelque chose que j'ai découvert durant mon infiltration, sans m'en douter avant. 

Cette violence concerne finalement assez peu les interventions musclées. Je n'en ai presque pas fait durant mes six mois de présence. En revanche, mon quotidien au travail consistait à brasser régulièrement de la misère humaine, sociale. 

 

  

Les expériences et les émotions personnelles pendant votre infiltration ont-elles affecté l'objectivité de votre travail journalistique ?  

L'objectivité journalistique existe-t-elle ? Non. A mes yeux, un article, un reportage, un livre écrit par un journaliste comprend toujours une part de subjectivité. Je me suis simplement cantonné à être le plus factuel possible, à simplement me retrancher derrière ce que je pouvais voir, vivre et ressentir.   
  

Qu’est-ce qui a été le plus dur au cours de l'écriture de ce livre ?

Les passages plus personnels. Le chapitre où je décris la mort de mon père a été particulièrement difficile. Il m'a notamment fallu revivre ce moment passé dans un service de soins palliatifs d'un hôpital. Pendant l'écriture de ce chapitre court, quelques larmes d'émotion ont roulé sur mon visage.
 

On parle de violence gratuite, par exemple, quand dans le livre un policier agresse durement un adolescent. Y a-t-il par ailleurs une violence justifiée?

Bien sûr. Les forces de l'ordre bénéficient de l'usage de la violence légitime, concept théorisé par le sociologue Max Weber. Ils peuvent faire usage de la force et de la violence dans un certain nombre de cas. Souvent d'ailleurs la frontière entre violence légitime et violence illégitime reste fine.  


"Mentir dans une déclaration pour couvrir un policier n'était pas dans mes plans" peut-on lire au cours de votre récit. Y a-t-il eu d’autres choses qui n'étaient pas dans vos plans au cours de cette expérience de policier?

Dans une infiltration, il y a toujours des choses impossibles à maîtriser et à deviner. La place à l'incertitude est toujours présente. Les gens avec qui je vais travailler, les comportements de certains, le lieu de travail, mes horaires, ce que je vais voir et vivre. Me retrouver dans l'appartement d'un homme mort à sept heures du matin, surveiller des personnes en garde à vue et respirer des odeurs d'urine et d'excrément tôt le matin non plus. Lorsque l'on s'infiltre quelque part, il faut toujours pouvoir s'adapter à ce que l'on voit, et montrer le moins possible ses émotions.  

 

 

La publication de Flic en France a-t-elle suscité des réactions de la part des institutions et du gouvernement ? 

 

Elle a suscité des réactions immédiates puisque le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, a demandé l'ouverture d'une enquête suite à la publication du livre. L'enquête sur les faits révélés dans le livre est d'ailleurs toujours en cours. Des syndicats de police ont estimé que sur la question du mal-être, je disais vrai, qu'en revanche, sur les violences policières, c'était n'importe quoi. C'est malheureusement le déni de réalité habituel, malgré ce livre, les vidéos et les cas médiatisés de violences policières. 

Mr Darmanin n'a jamais reconnu l'existence des violences policières. L'amélioration du lien police-habitants passe pourtant par là. En tant que journaliste, j'ai le sentiment d'avoir fait mon travail. Pour aller au-delà de la simple réaction, il faut des actions. Cela reste dans le camp du politique, pas dans le mien.

 

 

Actuellement, travaillez-vous sur un autre projet de livre ?

 

Dans le livre, je raconte avoir travaillé durant quinze mois dans une structure psychiatrique parisienne. Le sujet de la psychiatrie reste à explorer, c'est le thème de mon prochain livre.

 

 

Valentin Gendrot à propos de ses lectures

 

Quel est le livre qui vous a donné envie d’écrire ? 

 

Les livres des auteurs naturalistes français. Émile Zola, Guy de Maupassant, Joris-Karl Huysmans.  

 

 

Quel auteur aurait pu vous amener à arrêter d'écrire (pour sa qualité incontestable) ?

 

L`établide Robert Linhart

 


Recommanderiez-vous d’autres livres pour comprendre l’univers de la police ?


La force de l`ordre de Didier Fassin, les ouvrages des sociologues Fabien Jobard et Mathieu Zagrodzki.
   

 


Quelle a été votre première grande découverte littéraire?

 

Les Rougon-Macquart, tome 7 : L`Assommoir  d'Émile Zola.

 


Quel roman relisez-vous fréquemment ?

 

Aucun. J'essaie plutôt de faire baisser la pile des livres en attente de lecture.

 


Quel est le livre que vous avez honte de ne pas avoir lu ?

 

Martin Eden de Jack London.

 


Quelle est la perle méconnue que vous souhaiteriez faire découvrir à nos lecteurs ?

 

Ce qu`il faut de nuit, de Laurent Petitmangin

 


Quel est le classique de la littérature dont vous trouvez la réputation surfaite ?

 

La Chartreuse de Parme de Stendhal.

 


Avez-vous une citation fétiche issue de la littérature ?

 

Une citation d'Alfred de Musset : “Un homme sans patience, c'est comme une lampe sans huile.”

 


Et en ce moment que lisez-vous ?

 

Les bas-fonds. Histoire d`un imaginaire, de Dominique Kalifa.  

 

 

 

Découvrez Flic de Valentin Gendrot publié aux éditions Goutte d'Or.

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