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Interview du lecteur Stoffia 
A la rencontre des membres de Babelio

 

Article publié le 21/02/2024 par Nathanaëlle Leclaire 

 

Nous donnons régulièrement la parole aux membres du site pour qu'ils nous partagent leurs coups de cœur et nous dévoilent leur bibliothèque. Ce mois-ci, nous avons demandé à Stoffia, grand adepte de comics et de BD, inscrit sur Babelio depuis 2022, de nous faire découvrir sa bibliothèque et ses habitudes de lecture. 

 

   

Rencontre avec Stoffia, inscrit sur Babelio
depuis le 10 mai 2022

 

 

Comment êtes-vous arrivé sur Babelio ?

En suivant les conseils de la meilleure libraire du Québec. J’écrivais depuis longtemps des critiques sur un site concurrent et elle m’a suggéré de venir ici parce que la communauté y est plus vivante. Elle avait raison.

 

Quel est le plus beau livre que vous ayez découvert sur le site ?

 

Mes plus grandes découvertes ont principalement été en science-fiction. J’y ai découvert récemment La Millième Nuit d'Alastair Reynolds qui a été un gros coup de cœur. J’ai aussi été séduit par P. Djèlí Clark que j’ai découvert en lisant Le Mystère du Tramway Hanté, et dont j’attends toujours de lire le roman qui a tant fait parler : Ring Shout.

 

Côté comics, de mon côté de l’Atlantique, j’accède aisément au marché américain, ce qui fait que j’ai souvent un peu d’avance sur les sorties françaises. Par exemple, Babelio m’a appris que Eight Billion Genies de Charles Soule vient tout juste de sortir en France. C’est un petit bijou de comics ou de roman graphique indépendant qui mérite amplement d’être lu.

 

Qu’est-ce qui vous attire dans les comics ? Et quels types de comics d'ailleurs ?

 

J’ai appris à lire avec les BD franco-belges, les classiques. J’allais à la bibliothèque une fois par semaine et j’empruntais le maximum de BD que l’inscription me permettait. À mon grand regret, je les terminais le soir même. Vous ne pouvez pas imaginer l’importance d’Astérix au Québec. M’enfin… les irréductibles Gaulois qui tentent de préserver leur culture face à un empire assimilateur… c’est nous !


Puis je me suis éloigné de tout ça, j’ai fait de (trop) longues études universitaires pour enfin réaliser qu’entre deux pavés de textes scientifiques, un comics, ça apaise les méninges. Et je ne parle pas que des 22 pages de baston hebdomadaires. Il y a des comics hautement conceptuels, qui repoussent les limites du médium, qui explorent ce qu’il a d’unique, et qui ne seraient pas transposables en roman ou en film. Un exemple qui me vient en tête est Strange Adventures, où l’on suit l’histoire très pulp d’un Terrien qui se retrouve sur une planète extraterrestre menacée de destruction depuis l’arrivée d’un envahisseur. Le héros sauve tout le monde et épouse la princesse. Mais voilà, la BD utilise deux illustrateurs. L’un pour raconter cette version très Golden Age de l’intrigue, avec des jolies images bien feutrées. L’autre pour en raconter la version moderne, bien glauque, moralement ambiguë, grise, et sans réel héros.

 

 

Comment analysez-vous l’évolution du genre comics ?

 
Comics, BD, mangas, romans graphiques, c’est la même chose. C’est de l’art séquentiel : le fait de juxtaposer deux images et de laisser l’imagination les relier pour créer un sens, une histoire, une émotion. Les peintures rupestres, les hiéroglyphes égyptiens, les vases grecs, la tapisserie de Bayeux… ce sont des BD.


Comics, ce n’est que le mot anglais pour dire BD. En français, c’est devenu un terme un peu fourre-tout pour parler des BD anglo-saxonnes ou, de façon plus restrictive, pour désigner le genre des BD de super-héros. Ces comics n’ont jamais réellement joui d’une bonne réputation - ce qui a son bon côté, à mon avis. La BD franco-belge a ses codes, ses belles cases blanches et propres, bien découpées en 3x3 ou 4x4. Des trucs bien carrés qui répondent aux attentes d’un genre qui a ses lettres de noblesse. Le comics visait à l’origine un public de garçons et d’adolescents. On y voulait des grandes images avec des « BAM ! » pour accrocher l’œil, vendre de l’adrénaline et une fantaisie de pouvoir. Pour y parvenir, on a osé briser les cases, saturer l’image, la couleur… Bref, toutes sortes d’expérimentations qui plus tard, entre de bonnes mains, donneront les chefs-d’œuvre des comics.

 

Le théoricien de la BD Scott McCloud, dans L’Art Invisible, comparait les comics de super-héros à du gâteau au chocolat. C’est bon, presque tout le monde aime ça, mais si on ne mange que ça, on finit par être malade. La BD américaine souffre un peu de l’omniprésence de l’industrie du super-héros. Il faut comprendre qu’aux États-Unis, on ne trouve pas vraiment de BD dans les librairies. Y vendre des comics, ce serait admettre que la BD est un art respectable, une littérature légitime. Le terme « roman graphique » a été inventé pour convaincre les libraires de tenter le coup. Dans le seul but de dire « Ah oui, c’est une BD… mais ce n’est pas un vulgaire divertissement populaire ! ». Ce problème se remarque moins dans le monde francophone, même s’il existe quand même. Peut-être que le fait d’avoir des albums cartonnés plutôt que des magazines qui salissent les doigts a permis de créer une culture un peu moins hostile au médium. Le grand changement aux USA est venu l’année 1986. En quelques mois : Maus devient (avec raison) un succès international qui convainc le public littéraire de la pertinence des BD. Watchmen brouille la frontière entre la prose et la BD, le grand art et le divertissement. Et Batman – Dark Knight Return prouve que les comics de super-héros peuvent s’adresser à un public adulte. La digue a cédé.

 

L’industrie américaine a graduellement compris qu’elle pouvait parler à un public plus large, plus vieux, plus féminin, plus marginalisé, etc. Il reste toujours aux comics américains, pour leur propre bien, à continuer de s’éloigner du genre des super-héros et à se diversifier. Pour cette raison, je vous annonce d’ailleurs que je ferai le défi « un mois sans gâteau au chocolat » ! (Mais pas tout de suite. Quelqu’un, quelque part, a écrit que Superman est nul. Je me suis donc lancé dans le projet – dont j’avais sous-estimé l’ampleur – de lire toutes ses grandes histoires. Je dresserai une liste pour en détailler les meilleures. Ça leur apprendra !)

 

 
Pouvez-vous nous parler de votre bibliothèque (organisation, genres, apparence visuelle…) ?

 

Mon classement idéal est l’ordre chronologique. Ça me donne l’impression de pouvoir saisir l’esprit d’une époque d’un seul coup d’œil. « Ah tiens, Montaigne et Shakespeare étaient contemporains » ; « C’est fou le nombre de livres publiés en 2002 dont le thème est le juste dosage entre la liberté et la sécurité ». Pour faire bonne figure, je mêlerais à ce classement les films, les jeux vidéo et la musique, question d’avoir un portrait encore plus complet du zeitgeist.


Heureusement, je partage ma vie avec une libraire qui préfère garder nos bibliothèques présentables. Les livres sont donc ensemble, et le classement actuel est un compromis que je qualifierais de thématico-chronologique.

 

 

 

Quel est le livre auquel vous tenez le plus, et pourquoi ?


Il y avait une grande librairie indépendante près de l’université. Deux étages, avec un café à l’intérieur où je passais des heures innombrables. J’avais l’habitude d’amener Le Dictionnaire Historique de la Langue Française à ma table et de le feuilleter quand j’y allais. Quand la librairie a officiellement fermé, pour sa dernière journée, la propriétaire m’a simplement dit de partir avec le livre. J’aime beaucoup avoir un dictionnaire qui aborde la langue comme quelque chose de dynamique, qui fluctue avec le temps, les usages et les influences. Un dictionnaire qui décrit la langue telle qu’elle est et a été utilisée, plutôt que de dicter comment on devrait l’utiliser. Comme ma conjointe est française, on peut passer des soirées, chacun un tome à la main, à chercher pourquoi certains mots n’ont pas le même sens en France et au Québec.
 

 


Pourquoi lisez-vous ?

 
Pour mieux écrire.

 

 

Avez-vous une citation fétiche issue de la littérature ?


Ce n’est pas très original, mais Simone de Beauvoir, sur le décès de Sartre, dans La Cérémonie des Adieux, écrit ce qui est peut-être le plus beau passage de l’histoire de la littérature : « Sa mort nous sépare. Ma mort ne nous réunira pas. C’est ainsi ; il est déjà beau que nos vies aient pu si longtemps s’accorder. »


Côté comics, j’irais avec Thor : La Déesse du Tonnerre de Jason Aaron (traduction libre, je l’ai lu en anglais) : « Mais voilà, quand on est une femme de 40 kilos, mourante du cancer… c’est plutôt cathartique d’écraser son poing dans le visage de Dieu. »

 

 

Quelle est la perle méconnue que vous souhaiteriez faire découvrir à nos lecteurs ?

 

The Comic Book History of Comics de Fred Van Lente. Une BD sur l’histoire des BD. Il n’a malheureusement jamais été traduit (pour l’instant), mais il couvre très large, aborde tant les comics américains que les BD franco-belges et les mangas japonais. Il garde même une bonne place pour l’histoire des BD indiennes, sud-américaines ou africaines. Une mine d’informations ! Et, comme c’est sous forme de BD, ça demeure plutôt accessible pour les gens à l’anglais un peu rouillé.

 

 

Quel livre offrir pour une première rencontre ?

 

Je ne connais pas une seule personne qui n’aimerait pas Saga. C’est une BD qui raconte une histoire d’amour version Space Fantasy. Les scènes tragiques succèdent aux scènes drôles, touchantes, érotiques et d’une tristesse à ne pas en dormir de la nuit. Ça sonne niché, dit comme ça, mais c’est l’une des histoires les plus profondément universelles et humanistes que j’aie lues. C’est pour tout le monde. En plus, ils en sont à 11 tomes (tous excellents). Ça garantit au moins une deuxième rencontre, non ?

 

 

 

Quelle sera votre prochaine lecture ? Comment l’avez-vous choisie ?

 

Février est le Mois de l’histoire des Noirs. Chaque année, je n’y lis que des auteurs noirs. (En mars, j’essaie de ne lire que des femmes et des personnes non-binaires, en juin des autochtones et des personnes LGBTQ+, en août des Québécois, etc. Sans ça, je me retrouve un peu trop vite dans le confort des classiques.)

 

J’ai déjà entamé Les Meurtres de Molly Southbourne de Tade Thompson. Je prévois, si le temps le permet, de suivre avec Le Livre de Phénix de Nnedi Okorafor, La Ronde des esprits de Nalo Hopkinson et Aux États-Unis d’Afrique de Abdourahman A. Waberi. Côté comics : Superman : Lost de Christopher Priest. Priest – à ne pas confondre avec l’excellent auteur de science-fiction du même nom décédé ce mois-ci – est l’un des premiers bédéistes noirs de Marvel et de DC et a pris sa retraite depuis maintenant vingt ans. Mais le voilà de retour pour écrire une histoire où, justement, Superman revient sur Terre après vingt ans d’absence et constate à quel point l’univers des super-héros a changé. Le potentiel métatextuel est alléchant, et j’ai hâte de voir comment son style aura évolué depuis le temps.

  


Merci à Stoffia pour ses réponses ! Retrouvez tous nos entretiens ici
 
 
Quel lecteur Babelio aimeriez-vous rencontrer la prochaine fois ? 
 
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