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Note moyenne 3.9 /5 (sur 48 notes)

Nationalité : Autriche
Né(e) à : Vöcklabruck, Haute-Autriche , le 01/03/1967
Biographie :

Franzobel, de son vrai nom Franz Stefan Griebl, est l’un des écrivains les plus populaires et controversés d’Autriche.

Il est diplômé en génie mécanique de Höhere Technische Lehranstalt et a étudié la langue et la littérature allemandes de 1986 à 1994 à Vienne.

Pendant ses études il travailla au Burgtheater de Vienne. Depuis 1989 Franzobel se consacre à l'écriture.

Dramaturge, poète et plasticien, il est l’auteur de la pièce "Kafka, comédie" (Kafka. Eine Komödie, 1997) publiée aux Solitaires intempestifs.

Couronné du prix Nicolas Born 2017, son roman sur le naufrage de La Méduse, "À ce point de folie" (Das Floß der Medusa, 2017), fut l’un des trois derniers ouvrages en lice pour le Deutscher Buchpreis (Prix du livre allemand) 2017.

Il est marié avec l'actrice Maxi Blaha (1972).

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Citations et extraits (31) Voir plus Ajouter une citation
mimo26   01 novembre 2018
À ce point de folie de Franzobel
Quel genre d’objet ? Le capitaine, Léon Parnajon, tira sur sa pipe, se fit passer la longue-vue et ne vit rien, ni île ni navire. Une épave ? Des minutes s’écoulèrent encore avant que n’entre quelque chose dans le champ réduit de sa lorgnette : le commandant aperçut une plate-forme flottante où se dressait une tente.

Des Maures ? Des Berbères ? D’autres sortes de chameliers ? Un À ce point de folie abri pour nomades du désert emporté par les flots ? Des esclaves évadés ? À cette époque, il n’était pas rare que des Noirs maîtrisent

leurs surveillants avec l’espoir absurde de fuir. Le capitaine cherchait toujours une explication quand il distingua une silhouette titubante, au bord de la plate-forme, la tête penchée en arrière et… oui, l’homme urinait, il urinait dans sa main, semblait-il et… Impossible ! il buvait le liquide. Dès que le pisseur leva les yeux et aperçut la voile de L’Argus, il se mit à sautiller furieusement et à mouliner des bras. Voilà même qu’il grimpait au mât, à présent, et agitait un chiffon.

Du calme, du calme, Pissetrogne. Nous t’avons repéré.

Le type ne tint pas très longtemps sur son mât, il se laissa

glisser au sol avant de disparaître sous la tente. D’autres en sortirent alors, moulinant aussi des bras. Constatant que L’Argus les avait repérés, ils se jetèrent au cou les uns des autres et s’embrassèrent.



Non, ce ne sont pas des esclaves évadés. Pas des Négros. Peut-être des naufragés ? Ceux de La Méduse ? Inconcevable ! La Méduse s’est échouée il y a deux semaines ; à l’heure qu’il est, et avec un peu de chance, s’il reste des survivants c’est sur la côte, mais, selon toute

vraisemblance, on ne trouvera que la coque.

Une demi-heure plus tard, L’Argus avait rejoint l’étrange

embarcation. Un radeau, visiblement. En tout cas, le capitaine n’avait pas eu la berlue, le rafiot possédait bien un petit mât et une bâche pour se protéger du soleil. Le mousse compta treize,

quatorze, quinze silhouettes décharnées. La plupart étaient entièrement nues, si ce n’est, au bout de leurs jambes émaciées, des bottes qui leur donnaient une drôle d’allure – celle d’enfants ayant chaussé des souliers trop grands. Des squelettes ambulants ! L’un d’eux arborait une perruque de lin, une veste d’uniforme jaune et un sabre en bandoulière. À son tricorne, c’était forcément un militaire. Des Français ? Ou des pirates ? Cinq d’entre eux tenaient encore debout, les autres étaient allongés

ou accroupis. On mit le canot à l’eau et l’on rama dans leur

direction.

— Soyez prudents ! cria Parnajon. C’est peut-être un piège.

Peut-être…

Non, ce n’était pas un piège. Quand le navire fut suffisamment

proche, les marins discernèrent des yeux creux, des barbes hirsutes comme du maquis, des lèvres plus sèches que du parchemin.

Des épaules brûlées, des lambeaux de peau qui se détachaient, des plaies et des cloques sur tous les corps. Non, ce n’étaient pas des esclaves, ni des Berbères, ni des pirates, mais des Européens. Et quels Européens ! Aux cages thoraciques saillantes, au bassin taillé en harpe, aux fesses en galettes. Leurs cheveux, figés par le sel, rappelaient le rembourrage pour fauteuil.

Et les yeux ? Masqués d’un voile sombre : des yeux de

déments. Qu’est-ce que c’étaient que ces types ? Qu’avaient-ils vécu ?

Le tableau était pitoyable. Figures décharnées, bras filiformes et sans force, habits râpés jusqu’à la corde. Des loques. Vision poignante et répugnante. En comparaison, même la canaille parisienne a encore un air de noblesse. Le capitaine, personnage marginal dans notre histoire, les fit monter à bord et ordonna qu’on leur servît du bouillon de viande et du vin. Et puis du cognac avec des œufs brouillés.

Ces spectres errants – le capitaine Parnajon et tous les autres passagers de L’Argus durent l’admettre – étaient les rescapés du radeau de La Méduse. Ceux qu’on avait crus morts, quinze survivants sur cent quarante-sept passagers, qui avaient résisté treize jours durant sur le radeau. Treize jours ! Le capitaine tira sur sa pipe et considéra l’assemblage de planches, un travail d’amateurs,

sans compter la voile qui faisait office de tente. Incroyable

que ce machin ait pu tenir aussi longtemps sur l’eau. L’image qui suivit lui glaça le sang : un pied, coupé au-dessus de la cheville et coincé entre deux lames de bois. La chair était jaunâtre, boursouflée, la forme générale s’était estompée pour prendre l’aspect d’une éponge, mais, pas de doute possible, c’était un pied. Et Parnajon avisa alors de petites bandes grises suspendues aux cordages.

Du poisson séché ? Des tranches de lard vieux ? Non, le

capitaine en était certain, c’était de la chair humaine ! Comment ces quinze-là auraient-ils pu survivre autrement ? Ces pissetrognes ne s’étaient pas contentés de boire leur urine, ils s’étaient entre-dévorés. Parnajon s’étrangla en inspirant la fumée de sa pipe, avant d’être pris d’une quinte de toux. Ignorant encore que cette journée, ce radeau, ces bandes de chair grises lui vaudraient, quoi donc ? Une mention marginale dans les livres d’histoire ? Une place dans les notes de bas de page du livre de

l’immortalité ?

Le cannibalisme n’avait rien d’une aberration entre gens de mer, pour peu qu’on s’en tînt aux règles. Même la très sainte Église catholique tolérait la consommation de chair humaine dans les situations extrêmes. Avec quinze survivants sur cent quarante-sept, les règles avaient-elles été respectées ? Ou bien n’en avait-on appliqué qu’une seule, la loi du plus fort ?

S’était-on dépecé mutuellement avant de se nourrir les uns des autres ?

À peine arrivés à bord, certains des rescapés tombèrent à

genoux en remerciant le Seigneur. L’un serra le mousse dans ses bras ; l’autre le capitaine, lequel, se remémorant la scène de l’urine, le tint à distance avec une pointe d’écœurement. Quatre d’entre eux étaient tellement faibles qu’il fallut les porter, un cinquième cria quelque chose à propos d’une bourse restée sur le radeau : Mon argent ! Mes papiers ! On eut du mal à le dissuader

de plonger dans l’eau. Un autre encore commanda du champagne, des huîtres, des langoustes, du gâteau meringué et une serviette.

— Dites à l’orchestre de ne pas se gêner pour jouer plus fort. Et aux dames de prendre patience. Je danserai bientôt avec elles.

Celui-ci avait perdu la raison. Un autre – le géologue

Alexandre Corréard, auquel nous aurons encore affaire – estima sèchement :

— Messieurs, je suis outré, vous arrivez avec dix bonnes

minutes de retard. Et la ponctualité ? Quelle désinvolture ! Si tout le monde faisait pareil…

Il tenta de sourire et, ne voyant personne réagir à la plaisanterie, il s’effondra.

C’étaient des morts vivants aux yeux éteints. Des yeux qui en avaient trop vu. Un seul sortait du lot, il avait l’air en meilleure santé : c’était l’homme à la veste d’uniforme jaune et à la perruque de lin, qui pressait à présent son tricorne sur sa poitrine.

Il avait une barbe épaisse, un visage rose et charnu, des yeux bleus et perçants. Quand on y regardait de plus près, on voyait que sa veste élimée n’avait plus de boutons et que le cuir rongé de ses bottes était veiné de croûtes de sel.

— Jean-Baptiste Henri Savigny, second médecin de bord de La Méduse.

Il exécuta une profonde révérence, adressée au capitaine Parnajon,

mais à nous aussi : le genre humain. Puis il inspira profondément

et dit, d’une voix étonnamment puissante :

— Le monde doit savoir, et il l’apprendra, par quoi nous

sommes passés… Nous sommes en vie parce que notre devoir était de survivre et de raconter notre terrible sort…

Il évoqua l’échouage de La Méduse sur le banc de sable

d’Arguin, les canots de sauvetage qui les avaient abandonnés, une mutinerie. Les mots lui coulaient de la bouche en cascade.

Cordages coupés, tempêtes, un papillon, poissons volants,

requins, une deuxième mutinerie, les fûts d’eau éclatés, les rations de vin, etc.

— Il faut que vous préveniez Joséphine, ma fiancée. Dites lui que je suis en vie et qu’elle doit préparer de la limonade.

Une grande limonade glacée. Un tonneau de limonade. Douze boisseaux ! Et un cassoulet avec une oie. Du ragoût. De la tarte Tatin – non, celle-là, on ne l’inventerait que dans quatre-vingts ans, donc de la tarte aux pommes. De la crème brûlée, des profiteroles, des glaces…

Il fallut que Parnajon lève les mains, lui signifiant qu’il devrait remettre son festin à plus tard, pour que l’homme se sente en train de dérailler à son tour. Il demanda au capitaine l’autorisation de tirer une bouffée de sa pipe – « J’attends ce plaisir depuis deux semaines » –, et quand le commandant la lui eut tendue à contrecœur, il s’affaissa et l’on dut le soutenir – mais il continuait à divaguer à propos de Joséphine :

— Elle n’est pas belle et son intelligence laisse à désirer, elle

est extraordinairement ordinaire, ça n’est pas une princesse, mais

je l’aime. Je…

— Qu’avez-vous mangé ? demanda le capitaine.

Le regard fixé sur le rescapé, il récupéra sa pipe et l’essuya.

— Mangé ?

Savigny leva les yeux au ciel et se mit à rire. Une irrésistible queue de bœuf aux petites joues de veau cuite en terrine et couverte de fromage, des genoux de porc aux lentilles, des tranches de rate, des rognons braisés, du pain à la moelle de bœuf, du foie d’oie, des carpes farcies, des tartes aux poires… Il dévisagea Parnajon, suivit son

regard, vit les bandes de chair grises accrochées au radeau et lut dans les pensées du capitaine de L’Argus. Il serait difficile d’expliquer au monde civilisé ce qui s’était déroulé sur cette embarcation.

Quelqu’un le comprendrait-il ? Ou bien s’agissait-il d’un scandale à étouffer coûte que coûte ? Une chose qu’on ne devrait jamais apprendre ?

Ces ombres faméliques n’auraient pas survécu un jour de plus en mer, et bien que Parnajon fût heureux d’avoir sauvé quinze personnes de la mort, de sombres pressentiments se mêlaient à son exaltation. Étaient-ce de pauvres créatures maltraitées par le destin ou des bêtes sauvages qu’il avait ramenées à son b
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zhorvirginia1995   02 mai 2020
À ce point de folie de Franzobel
— Je ferai en sorte que vous ayez à rendre des comptes si vous perdez

encore plus de temps, lança le gouverneur. Qu'une quelconque bourrique

passe par-dessus bord et se noie ne justifie pas que nous arrivions en retard

à Saint-Louis.

— Je vous traînerai en cour martiale si vous n'ordonnez pas de mettre à

l'eau un canot de sauvetage, menaçait le deuxième officier. C'est une vie

humaine qui est en jeu.

p; que je detestait ce scelerat ce fumier de schmaltz
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gabrielleviszs   09 septembre 2018
À ce point de folie de Franzobel
On ne se battait plus ni contre un adversaire ni pour vaincre, mais contre la vie et pour la mort. Lavillette, qui faisait partie des forcenés, prit appui sur un caporal et lui coupa une main à la hache : celle-ci tomba à la mer, où elle flotta un moment comme un étrange poisson à cinq doigts. Juste un rêve. C'est forcément un rêve.
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Corboland78   20 août 2018
À ce point de folie de Franzobel
Il but du vin, lequel était beaucoup trop chaud, puis essuya les gouttelettes restées sur sa lèvre supérieure. Terminé ! Tous ses cauchemars étaient devenus réalités. Ensablés ! Ils allaient devoir rejoindre la côte en chaloupe. Et s’ils étaient pris dans une tempête ? S’il devait aller aux toilettes ? Et qui le poudrerais ? Sur la côte, ils seraient attendus par les Berbères et les cannibales. Epouvantable. A cet instant seulement, il comprit la portée de cette catastrophe. L’angoisse l’envahissait tout entier.
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zhorvirginia1995   20 avril 2020
À ce point de folie de Franzobel
Ce n'était pas du goût d'Henri Savigny. Il voulait crier cette histoire, il

voulait que le monde entier se montre compatissant. Il n'avait pas survécu

à treize jours d'enfer pour se taire
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zhorvirginia1995   22 avril 2020
À ce point de folie de Franzobel
Les Picard s'étaient vu

attribuer le brick L'Argus – sous le commandement de notre capitaine

Parnajon –, mais Adélaïde, créature butée, ne voulait pas d'autre bateau

que La Méduse, le plus gros de la flotte. C'était plus sûr. Sinon, pourquoi le

futur gouverneur de Saint-Louis l'avait-il choisi ? Lui aussi voyageait avec

femme et enfant. Il devait avoir ses raisons.

ps; c'est la faute a cette tete de mule d'adelaide si la famille picard a pris le bateau maudi la meduse
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zhorvirginia1995   06 mai 2020
À ce point de folie de Franzobel
Puis il plongea dans l'eau sans autre forme de procès. Par-dessus le

pavois. Cinq mètres. Des soldats, conscients que rester à bord du navire ne

leur laissait aucune chance, sautèrent derrière lui. Quand elle le vit dans

l'eau, la chèvre nagea vers le lieutenant, pour lui envoyer ses sabots dans

la poitrine et lui lancer, de ses yeux jaune miel, un regard interrogatif :

Pourquoi m'as-tu fait ça ?

ps: la vengeance dans la mer hhh
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zhorvirginia1995   24 avril 2020
À ce point de folie de Franzobel
On aurait pu fouiller tout le navire qu'on

n'aurait pas trouvé un seul de ces rongeurs – et cela ne tenait pas

seulement aux dératiseurs venus inspecter les cales avant le chargement,

mais aux animaux eux-mêmes, qui avaient évité La Méduse comme s'ils y

avaient flairé un nid de serpents. Les rats ont un sixième sens pour les

catastrophes – tout comme les grues ou les hirondelles savent à l'avance

que l'hiver sera doux.
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zhorvirginia1995   07 mai 2020
À ce point de folie de Franzobel
Savigny ne savait pas comment prendre la chose. Il ordonna aux

hommes de jeter plus au large les cadavres accrochés au radeau.

— Vous ne voulez pas les ouvrir et les découper en filets ?

C'était Kimmelblatt, qui posait la question avec un sourire.

— Connard, murmura Savigny. Je suppose que c'est de la tête que tu es

constipé maintenant, mais pour ça il n'y a pas de clystère

ps; il va me tuer de rire hhh
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Guz   13 juillet 2018
À ce point de folie de Franzobel
Ils buvait tous, à présent, hurlaient, frappaient, feulaient, se battaient. Des bêtes sauvages. Là où il n'y a plus de pain, il n'y a plus de loi. Nous en sommes donc là, l'homme montre le plus profond de lui-même, ce qui dissimule derrière la chair de la morale et la peau de la culture : la bête sauvage.
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