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4.68/5 (sur 11 notes)

Nationalité : France
Biographie :

L'Infini est une revue littéraire et une collection littéraire française fondées à Paris en 1983 par le romancier Philippe Sollers pour prendre la suite de la revue Tel Quel créée en 1960.

D'abord lancée en 1983 chez Denoël, la revue est publiée depuis 1987 par les éditions Gallimard.

Philippe Sollers dirige une collection de livres, portant le même nom que sa revue, chez Denoël, à partir de 1984, puis chez Gallimard à partir de 1987.

Source : Wikipédia
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Bibliographie de L`Infini   (17)Voir plus

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Citations et extraits (68) Voir plus Ajouter une citation
Barricades, étrangers…

Cette invitation au dépassement de soi, à travers et par-delà les groupes et les communautés, dans le seul mouvement où menace l’excès et où l’inconnu affleure : n’était-ce pas ça, l’ouverture et la portée de Mai 68, au sens musical des termes ? La « libération sexuelle », la « fête », les slogans devenaient, dans cet esprit et, à leur tour, des « pavés » parmi d’autres. Emportés par les pulsions du Temps qui trouvaient corps et sens en France et en français. Et je me disais : « Nulle part on n’est plus étranger qu’en France, mais nulle part on n’est mieux étranger qu’en France. »
Nous n’étions pas très nombreux, les étudiants étrangers, à fréquenter les séminaires structuralistes et post-structuralistes de Claude Lévi-Strauss, Roland Barthes, Lucien Goldmann, Émile Benveniste. On oublie trop souvent cette effervescence intellectuelle et cosmopolite, qui ébranlait déjà l’Université en France, davantage, me semble-t-il, qu’ailleurs : elle participe des bases pulsionnelles du mouvement, elle les scande, les questionne et les dépasse tout autant. De la formuler dans la langue de la Révolution, nous rendait présents à 1789 et à la Commune. Et à leurs répliques au xxe siècle : Trotski, Che Guevara, Mao ; des modèles ou des passerelles dans la poussée internationale de l’inconnu vers l’ouvert. Ainsi, je suivrai des cours de chinois à Paris 7 jusqu’à la licence, et j’écrirai sur les femmes et le féminisme chinois, au retour de notre voyage en Chine. [2]


... et samouraïs

Était-ce la déperdition du bulgare, lorsque j’écrivais en français mes essais de sémiologie-sémanalyse, en compagnie de Saussure, de Hegel ou de Dostoïevski selon le post-formaliste russe Mikhail Bakhtine ? - je voyais cette main qui tenait le stylo comme déjà morte là-bas, avec l’idiome maternel, tandis que je m’embarquais ici, improbable résurrection… Était-ce, en doublure de ce pays qui m’adoptait et me vivifiait, la présence d’une autre France, qui refoulait ses crimes plus encore que son génie ? qui me signifiait, ô subtilement mais implacablement, que je resterai toujours « l’étrangère » ? Et que la jeunesse secouait, en renvoyant à la figure de ses aînés, la violence ardente du mythe révolutionnaire ? – désormais fossilisé en conformisme, en routine systémique, après avoir été dénaturé, depuis la Terreur, en compromissions, collaborations, colonisations… ?

La destructivité me frappait, sous la fête : la mise en scène carnavalesque dans les orgies d’Éros à l’Odéon accouchait d’un Thanatos, que les « installés au Pouvoir » déniaient ou dévoyaient. L’irréfragable violence intrinsèque au désir lui-même, et que Freud (que je commençais à lire) a nommée : la « pulsion de mort ».
Ce frayage du négatif, je les avais côtoyés dans l’histoire de la philosophie et de la littérature, et chez les écrivains autour de Tel Quel, dans L’Intermédiaire (1963) ou L’Écriture et l’expérience des limites (1968), de Sollers. La compreneuse et la questionneuse que j’étais est devenue une psychanalyste, pour laquelle le désir de liberté s’assume comme un désir à mort, un désir de mort. À cette condition seulement, « je » peux continuer à « me » chercher , à « te » trouver, pour que « nous » puissions vivre et transmettre dans l’ouverture du temps.
Aussi ai-je vécu la déflagration de Mai 68 comme une expérience de samouraïs, à l’instar d’un certain Yamamoto, qui, entre le XVII et le XVIIIe siècle, pensait que seule la mort peut nous pousser à agir. Ce guerrier professionnel savait décapiter ; pourtant, bien que fidèle aux rituels de son art, il ne se tuera pas. Il finit paisiblement sa vie en écrivant des haïkus, de courts poèmes. J’ai intitulé Les Samouraïs (1990) mon roman sur l’orage de 68. Olga (Julia), Hervé (Philippe) et leurs amis de Maintenant (Tel Quel) sont entourés des « maîtres à penser » de l’époque : Arnaud Bréal (Barthes), Maurice Lauzun (Lacan), Strich-Meyer (Lévi-Strauss), Wurst (Althusser), Sterner (Foucault), Edelman (Goldmann), Benserade (Benveniste), qui explorent le sens des mots, symptômes et rêves, textes, délires et infamies, amours et folies. Pour livrer leurs propres existences - provocatrices, lisses ou insensées - aux langages qu’ils ont bâtis : à l’interprétation. J’écrirai la mienne, plus tard, après la mort de mon père et la chute du mur de Berlin.
Les Brigades rouges ont sévi en Allemagne et en Italie. J’aime à croire que l’inquiétude de penser et d’écrire, qui accompagnait l’ivresse, a grandement contribué à détourner mes samouraïs des passages à l’acte criminels. Pour ouvrir la voie de la démystification sans fin de toute emprise, y compris celle du jouir à mort.


L’imagination au pouvoir

Et le féminin, dans cette alchimie des passions ?
J’étais seule AVEC tous. J’auscultais ce dynamisme vital qui permet à une personne de se révéler à elle-même par l’intermédiaire des autres et j’essayais de mettre en œuvre ce « toucher intérieur », ce lieu par excellence de l’imagination. Du Grand Jeu, pour de vrai. Jeu infantile, farce adolescente, pure poésie ? Généreuse pensée dépensée, plutôt, qui ne répand pas la gravité en larmes, mais en rit. Et parie sur… l’infini. Absent, introuvable.
Mon directeur de thèse était Lucien Goldmann. Son incursion dans l’univers de Pascal, sa relecture de Hegel à la lumière de Georg Luckacs, célèbre philosophe hongrois et novateur du marxisme, étaient proches de ma formation philosophique en Bulgarie ; sa familiarité de juif roumain, fraternelle et paternelle, qui tranchait avec le style réservé des professeurs, me séduisait tout autant. Pourtant, c’est le structuralisme de Barthes, prolongeant le formalisme russe, qui m’était indispensable pour éclairer la formalité du langage et les spécificités des genres littéraires. Une refonte entre l’histoire et la structure m’a paru nécessaire : tenir compte de la logique interne à la narration ainsi que de son contexte historique mais aussi culturel (la poésie courtoise, le carnaval, les chroniques savantes et religieuses).
La soutenance s’est faite en plein Mai 68, malgré la fermeture des universités, et compte tenu de ma situation d’étrangère.
Mais Goldmann a cassé le rituel, en déclarant tout de go qu’avant toute discussion, le jury devait me décerner le titre de « docteur ès lettres », le texte déposé faisant foi ! Il préférait ouvrir un débat de fond : « Pourquoi accorder tant d’importance à la psychanalyse au détriment du marxisme ? Le sexe serait-il plus important que l’estomac ? » Et il a ajouté une drôle de question :
« Que pensez-vous de Gaudi ? »
J’ai vu rouge. Et j’ai répondu dans le même esprit iconoclaste de mon directeur... Psychodrame, dont je ne suis pas fière.
Avec le recul, je trouve qu’il n’avait pas tort de pointer les formes burlesques qui explosaient déjà l’idéologie libertaire, avant que la finance hyperconnectée ne les exacerbe aujourd’hui dans la post-truth politics et « l’immobilité accélérée », qui formatent la dépersonnalisation des internautes avides de monstrueux. De ma solitude avec tous, j’ai gardé la conviction que la singularité est partageable. En pessimiste énergique, le « toucher intérieur » est devenu le « point d’Archimède » qui pourrait ouvrir des temps et des espaces sous-jacents aux identités, aux communautés, aux Big Data aux croyances et aux idéologies, féministes comprises.
Après les droits politiques obtenus par les suffragettes, après l’égalité ontologique de l’universalisme de Beauvoir, Mai 68 donna le jour à un troisième féminisme, à la recherche de la différence entre les sexes et d’une créativité féminine spécifique, aussi bien dans la vie sexuelle que dans toute l’étendue des pratiques sociales, de la politique à l’écriture.
Contre les tendances de ces militantismes à ignorer que la liberté se conjugue au singulier, c’est à la singularité de chacune que je me suis adressée, à son génie féminin. À travers la vie selon Hannah Arendt, la folie selon Melanie Klein et les mots selon Colette. [3]
Pour que l’émancipation féminine ne sombre pas dans la guerre des sexes, mais favorise cette exception spécifique à l’espèce humaine, unique parmi tous les vivants, dans laquelle chaque individu invente son sexe en recomposant sa bisexualité psychique et en reliance avec l’infini du monde. Car tel est le génie dont chacun et chacune est capable, à condition de mettre en question sa pensée, son langage, son temps et toute identité qui s’y abrite. La passion maternelle fait partie du « génie » ainsi compris, et Olga dans Les Samouraïs en fait l’expérience. Prête à conjurer la pulsion de mort pour donner du sens à la vie, de la vie au sens.


Jouir sans entraves

« Sans » vraiment ? Le slogan était absurde. C’est en franchissant les limites, lois et autorités, que le désir et le plaisir se consument dans la traversée des entraves. Par la fascination et par le rejet, par l’effraction et l’arrachement. Incommensurable ajustement entre les forces de la vie et de la mort, liberté ultime : « le corps se jouit » (disait Lacan).
Le corps social écarte la jouissance dans ses coulisses hérétiques, mystiques, érotiques, esthétiques. Lorsque, au contraire, le déferlement de Mai 68 a provoqué le politique en revendiquant ce corps qui se jouit comme un droit de l’homme et de la femme, le corps social n’y a vu d’abord qu’enfants gâtés, nihilisme béat. Pourtant, le mouvement n’était pas une revendication contre un cadre social pour un autre, mais une poussée de la jouissance tout contre le pacte social. Ni sociale ni même seulement sociétale, la révolte révélait une expérience anthropologique universelle et irrépressible qui menace le sommeil des civilisations. Mais amorce aussi des mutations… plus tard ou jamais.
Le corps social des Trente Glorieuses ne pouvait pas entendre cet état d’urgence de la vie, cette jouissance, qui se faisait jour contre la société de consommation et ses gestionnaires…
Droits des femmes à l’agenda politique, gauche au pouvoir, chute du mur de Berlin, société
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ÂME, MUSIQUE ET APOCALYPSE
CHEZ CÉLINE


Hors la musique tout croule et rampe.
Céline

Le fond d’un homme est immuable. L’âme n’est chaude que de son mystère.
Céline


Naguère gisait une terre qui sans être plus grand-chose était encore chose. L’intelligence y fleurissait à titre d’exception mais y fleurissait tout de même, nonobstant qu’on y eût occis par raide errance les conditions d’émergence du grand écrivain. Il y avait des auteurs, certaines personnes les lisaient, d’autres écrivaient sur eux, et parfois fort bien. C’était avant que le rienisme n’élût officine dans les cervelles qui en avaient fait le gavé protecteur de leur paresseuse avidité. En France, « cette nation femelle, toujours bonne à tourner morue », en France, puisque c’est de cette ancienne nation intellectuelle qu’il est question, il y eut Céline, et il y eut aussi les rares lecteurs gui, comme Dominique de Roux, firent honneur à leur patrie de langue en reconnaissant l’œuvre entier de l’immense écrivain et en lui consacrant un double volume d’études.

Peut-on faire porter à Céline les sirupeuses hargnes d’un pays qui ne s’aime ni ne se comprend, et qui a fait méthodique profession de passer à côté de soi-même ? Laissera-t-on libre enfin de toute cette confortable ignorance ce seigneur de nos écrivains, libre de manifester quel propre génie s’est exprimé en son œuvre, complexe ? C’est ce que tentèrent à leur mesure, c’est-à-dire en temps réel, les contributeurs du Cahier de L’Herne dirigé par de Roux. Avec l’exemple de cet état d’esprit, laissons nous aussi Céline échapper aux âneries stridemment jaculées par aucunes bouches dont le conformisme béat vis-à-vis de tout ce qui se pense aujourd’hui laisse amplement supposer qu’elles eussent en temps voulu chanté les louanges des régimes liberticides pour peu qu’ils régnassent - ce que Céline ne fit guère. Les Français sont « bons comme l’aloyau, dans la boutique conformiste », prévenait l’écrivain. Disons donc plutôt le fond inconnu, musical, spiritualiste, d’une œuvre grande qui cache sa subtilité et son raffinement derrière les apparences d’une ahurie grossièreté.
Céline oppose une civilisation qui « élève, qui crée des hommes ailés, des âmes qui dansent » à la « fabrique des rampants qui s’intéressent plus qu’à quatre pattes, de bouftiffes en égouts secrets, de boîtes à ordures en eaux grasses » ; il oppose « la musique, l’enchantement, la gaîté, la fontaine des plus hautes féeries » à « la grouillerie des brutes d’achat ». Il a su se laisser voir l’âge d’une civilisation morte, cet âge toujours déjà trop vieux car voué depuis toujours à la médiocrité, l’âge public, sans pudeur, l’âge sans finesse et sans légèreté, l’âge publicitaire, l’âge où « le cul est la petite mine d’or du pauvre », l’âge sans art véritable ni véridique, l’âge de la« colique des sensations », des « cent mille mensonges radoteux », l’âge naissant vieux, l’âge naissant menaçant, et qui n’a « plus beaucoup de musique en soi pour faire danser la vie ». Une ère d’apocalypse s’ouvre, mais « la vérité personne n’en veut ». « Nous crevons d’être sans légende, sans mystère, sans grandeur. Les cieux nous vomissent. Nous périssons d’arrière-boutique ».

Nous parvenons simplement au terme du processus révolutionnaire, à la fin de l’illusion démocratique, l’ère où l’immanentisme triomphe tout en se vomissant : « Apôtres du mieux-vivre, la meute va vous bouffer, vous d’abord. Vous êtes au bout de votre rouleau des promesses. 150 années de paroles ! Vous n’y couperez pas. Il ne reste plus rien de chiable dans votre boutique que vous-mêmes. Vous qui pendant 150 ans n’avez cessé de lyriser la mécanique, les droits du peuple, la muflerie, la matière, l’arrivisme et la merde, vous allez être servis merveilleusement ! Vous vous êtes promis aux chiots révolutionnaires vous-mêmes. Exorbités, aberrants, pontifiants, cafouilleux cancres vous avez commis au départ l’erreur capitale, inexpiable, vous avez misé sur la tripe. La tripe c’est toujours une erreur de la porter au pavois. Toutes les dialectiques sophistiqueries matérialistes ne sont que tout autant de gaffes grossières, apologies tarabiscotées de la merde, très maladroites. Rien qui délivre, qui allègre, rien qui fasse danser l’homme. Vous ne verrez jamais que les êtres de pire bassesse, les voués, les maniaques intestinaux, les mufles essentiels, les hargneux boulimiques, les éperdus digestifs, les pleins de ripailles, les fronts écrasés, les bas de plafond, s’éprendre de tous ces programmes utilitaires forcenés, même travestis "humanitaires". Gageure stupide d’attendre la panacée, la civilisation rédemptrice des pires hantés coecum, des plus prometteurs recordmen du plus gros étron. [ ... ] Vous n’avez fait danser personne ! Vous êtes incapables ! funestes ! impossibles ! Vous excédez la terre entière avec vos fausses notes ! Vous êtes mauvais à en périr ! Et vous périrez ! On va vous engouffrer aussi. La masse va vous tourner en merde, votre masse chérie. » Qu’à l’écoute de ces lignes violentes l’on cesse de jouer à l’outré bégueule, et que l’on n’invoque point, comme on l’aime tant, alors que tant vivent en disant quotidiennement bien pis et en concevant intimement Maxence Caron l’innommable, que l’on n’invoque point l’irrévérence de la forme pour se donner prétexte à ne pas parler du fond, le fond incontestable de cette tirade célinienne qui nous parle d’une civilisation écrasée de nullité, pleine d’une humanité réduite à l’enfer et à la violence intestine, une décivilisation qui se retourne finalement contre le système qui l’a fait naître.

Mais pour qu’une telle permanente insurrection interne soit autre chose que la répétition du néant, pour échapper à la destruction contre laquelle une érucrante dénonciation ne suffit aucunement, encore faut-il spiritualiser l’homme et lui faire découvrir la présence de son âme, sa musique : « Lorsque l’homme divinise la matière il se tue. Les masses déspiritualisées, dépoétisées sont maudites. » Pour Céline la civilisation moderne est vouée au diabolique, elle braque l’homme sur la matière : « la passion de nos jours, la férocité folklorique ! Plus rien pour le Ciel ! tout au sol ! », écrit l’auteur de Féerie pour une autre fois, et l’auteur de Mea culpa sait gré à l’Église et à ses Pères, « qui se miroitaient pas d’illusions ! », d’avoir pendant des siècles préservé l’homme de ce destin morbide auquel le promettent les idéaux d’une soi-disant modernité : depuis la victoire de la défaite de l’homme en 1789, l’homme est « tout fou d’orgueil dilaté par la mécanique, hagard, saturé, ivrogne d’alcool, de gazoline, défiant, prétentieux, éberlué, démesuré, irrémédiable, mouton et taureau mélangé », et « tout ce qui aide à fourvoyer la masse abrutie par les louanges est bienvenue ». Mais, « le fond d’un homme est immuable. L’âme n’est chaude que de son mystère ». L’œuvre de Céline est ainsi construite comme un éloge de ce qu’on doit à l’intériorité vigilante : « y a pas que les sirènes des toits, y a celles du dedans, qui ne font aucun bruit, qui vous tiennent bien réveillé ». Rendre à l’homme conscience de son esprit passe par la désimmanence. « Partout où on obnubile l’homme pour en faire un aide-matériel, un pompeur à bénéfices, tout de suite c’est l’enfer qui commence », nous dit l’écrivain. Faire plonger le spirituel dans l’immanence, c’est produire l’infernal. Il s’agit donc de combattre ce mouvement par une résistance précisément spirituelle, car la conservation de l’existence passe ici par le spirituel, et le spirituel par la résistance, qui se déploie de deux façons, l’indifférence et l’exécration, les deux faces de l’univers célinien, de sa tonalité. Il faut défendre son âme, et cela ne va pas sans une virulence qui lui permet de conquérir les régions dansantes en qui elle puise simultanément la possibilité d’inonder le monde d’un style dont la musique est, comme celle des romans céliniens d’après 1945, totalement lumineuse et sautillante, lointaine, indépendante, parallèlement aux horreurs décrites qu’elle désigne sans toucher. « Tout de même, disait déjà l’auteur du Voyage, j’ai défendu mon âme jusqu’à présent et si la mort, demain, venait me prendre, je ne serais, j’en suis certain, jamais tout à fait aussi froid, vilain, aussi lourd que les autres. » Exécrer en musique produit l’espace de sonorité d’une musique qui montre la région où l’âme vit en son élément propre.

Et en effet, chez Céline, il faut une âme pour exécrer, une âme aux dimensions inconnues : les siennes, précisément. C’est de cette dimension que vient la vocation de l’homme, vocation que révèlent les harmonies rémanentes à même une certaine expansion du dégoût, la nausée symphonique dont reproduire la beauté fera défaut à toute une génération de loués littératisants à qui manquera la puissance d’un style célinien insurpassable à force de rigueur et d’associations libres. Les écrivains qui succédèrent clamoreusement à la veine ouverte par Céline et qui, comme le malencontreusement estimé Sartre, s’onanisent au spectacle des bassesses, n’ont jamais su comprendre - c’est ce qui fait de l’athéisme un perpétuel malentendu, pour ne pas dire une faute de goût - que la fange n’est visible qu’à celui dont l’âme occupe une position de surplomb. Le spectacle de la misère n’apparaît qu’à l’âme baignée d’antéprédicative grandeur. Celui qui ne garde de ce binôme que la misère en est amoureux ou y réalise ses ambitions. Céline ne fut évidemment ni un cacophile ni un vaniteux : il aimait une finesse supérieure dont il constatait la disparition, il aimait « ces filigranes de joliesse ... que personne maintenant ne comprend plus ! », il fuyait les partis, les coteries, il n’avait aucune ambition littéraire mais une préoccupation supérieure. Et, en ce qui n’est pas la marque d’une quelconque coquetterie mais le témoignage de cet humour en qui se loge cette préoccupation supérieure, il affirmait écrire pour se nourrir. « N’allez point m’estimer jaloux ! Ce serait ma
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ÂME, MUSIQUE ET APOCALYPSE
CHEZ CÉLINE


Hors la musique tout croule et rampe.
Céline

Le fond d’un homme est immuable. L’âme n’est chaude que de son mystère.
Céline


Naguère gisait une terre qui sans être plus grand-chose était encore chose. L’intelligence y fleurissait à titre d’exception mais y fleurissait tout de même, nonobstant qu’on y eût occis par raide errance les conditions d’émergence du grand écrivain. Il y avait des auteurs, certaines personnes les lisaient, d’autres écrivaient sur eux, et parfois fort bien. C’était avant que le rienisme n’élût officine dans les cervelles qui en avaient fait le gavé protecteur de leur paresseuse avidité. En France, « cette nation femelle, toujours bonne à tourner morue », en France, puisque c’est de cette ancienne nation intellectuelle qu’il est question, il y eut Céline, et il y eut aussi les rares lecteurs gui, comme Dominique de Roux, firent honneur à leur patrie de langue en reconnaissant l’œuvre entier de l’immense écrivain et en lui consacrant un double volume d’études.

Peut-on faire porter à Céline les sirupeuses hargnes d’un pays qui ne s’aime ni ne se comprend, et qui a fait méthodique profession de passer à côté de soi-même ? Laissera-t-on libre enfin de toute cette confortable ignorance ce seigneur de nos écrivains, libre de manifester quel propre génie s’est exprimé en son œuvre, complexe ? C’est ce que tentèrent à leur mesure, c’est-à-dire en temps réel, les contributeurs du Cahier de L’Herne dirigé par de Roux. Avec l’exemple de cet état d’esprit, laissons nous aussi Céline échapper aux âneries stridemment jaculées par aucunes bouches dont le conformisme béat vis-à-vis de tout ce qui se pense aujourd’hui laisse amplement supposer qu’elles eussent en temps voulu chanté les louanges des régimes liberticides pour peu qu’ils régnassent - ce que Céline ne fit guère. Les Français sont « bons comme l’aloyau, dans la boutique conformiste », prévenait l’écrivain. Disons donc plutôt le fond inconnu, musical, spiritualiste, d’une œuvre grande qui cache sa subtilité et son raffinement derrière les apparences d’une ahurie grossièreté.
Céline oppose une civilisation qui « élève, qui crée des hommes ailés, des âmes qui dansent » à la « fabrique des rampants qui s’intéressent plus qu’à quatre pattes, de bouftiffes en égouts secrets, de boîtes à ordures en eaux grasses » ; il oppose « la musique, l’enchantement, la gaîté, la fontaine des plus hautes féeries » à « la grouillerie des brutes d’achat ». Il a su se laisser voir l’âge d’une civilisation morte, cet âge toujours déjà trop vieux car voué depuis toujours à la médiocrité, l’âge public, sans pudeur, l’âge sans finesse et sans légèreté, l’âge publicitaire, l’âge où « le cul est la petite mine d’or du pauvre », l’âge sans art véritable ni véridique, l’âge de la« colique des sensations », des « cent mille mensonges radoteux », l’âge naissant vieux, l’âge naissant menaçant, et qui n’a « plus beaucoup de musique en soi pour faire danser la vie ». Une ère d’apocalypse s’ouvre, mais « la vérité personne n’en veut ». « Nous crevons d’être sans légende, sans mystère, sans grandeur. Les cieux nous vomissent. Nous périssons d’arrière-boutique ».

Nous parvenons simplement au terme du processus révolutionnaire, à la fin de l’illusion démocratique, l’ère où l’immanentisme triomphe tout en se vomissant : « Apôtres du mieux-vivre, la meute va vous bouffer, vous d’abord. Vous êtes au bout de votre rouleau des promesses. 150 années de paroles ! Vous n’y couperez pas. Il ne reste plus rien de chiable dans votre boutique que vous-mêmes. Vous qui pendant 150 ans n’avez cessé de lyriser la mécanique, les droits du peuple, la muflerie, la matière, l’arrivisme et la merde, vous allez être servis merveilleusement ! Vous vous êtes promis aux chiots révolutionnaires vous-mêmes. Exorbités, aberrants, pontifiants, cafouilleux cancres vous avez commis au départ l’erreur capitale, inexpiable, vous avez misé sur la tripe. La tripe c’est toujours une erreur de la porter au pavois. Toutes les dialectiques sophistiqueries matérialistes ne sont que tout autant de gaffes grossières, apologies tarabiscotées de la merde, très maladroites. Rien qui délivre, qui allègre, rien qui fasse danser l’homme. Vous ne verrez jamais que les êtres de pire bassesse, les voués, les maniaques intestinaux, les mufles essentiels, les hargneux boulimiques, les éperdus digestifs, les pleins de ripailles, les fronts écrasés, les bas de plafond, s’éprendre de tous ces programmes utilitaires forcenés, même travestis "humanitaires". Gageure stupide d’attendre la panacée, la civilisation rédemptrice des pires hantés coecum, des plus prometteurs recordmen du plus gros étron. [ ... ] Vous n’avez fait danser personne ! Vous êtes incapables ! funestes ! impossibles ! Vous excédez la terre entière avec vos fausses notes ! Vous êtes mauvais à en périr ! Et vous périrez ! On va vous engouffrer aussi. La masse va vous tourner en merde, votre masse chérie. » Qu’à l’écoute de ces lignes violentes l’on cesse de jouer à l’outré bégueule, et que l’on n’invoque point, comme on l’aime tant, alors que tant vivent en disant quotidiennement bien pis et en concevant intimement Maxence Caron l’innommable, que l’on n’invoque point l’irrévérence de la forme pour se donner prétexte à ne pas parler du fond, le fond incontestable de cette tirade célinienne qui nous parle d’une civilisation écrasée de nullité, pleine d’une humanité réduite à l’enfer et à la violence intestine, une décivilisation qui se retourne finalement contre le système qui l’a fait naître.

Mais pour qu’une telle permanente insurrection interne soit autre chose que la répétition du néant, pour échapper à la destruction contre laquelle une érucrante dénonciation ne suffit aucunement, encore faut-il spiritualiser l’homme et lui faire découvrir la présence de son âme, sa musique : « Lorsque l’homme divinise la matière il se tue. Les masses déspiritualisées, dépoétisées sont maudites. » Pour Céline la civilisation moderne est vouée au diabolique, elle braque l’homme sur la matière : « la passion de nos jours, la férocité folklorique ! Plus rien pour le Ciel ! tout au sol ! », écrit l’auteur de Féerie pour une autre fois, et l’auteur de Mea culpa sait gré à l’Église et à ses Pères, « qui se miroitaient pas d’illusions ! », d’avoir pendant des siècles préservé l’homme de ce destin morbide auquel le promettent les idéaux d’une soi-disant modernité : depuis la victoire de la défaite de l’homme en 1789, l’homme est « tout fou d’orgueil dilaté par la mécanique, hagard, saturé, ivrogne d’alcool, de gazoline, défiant, prétentieux, éberlué, démesuré, irrémédiable, mouton et taureau mélangé », et « tout ce qui aide à fourvoyer la masse abrutie par les louanges est bienvenue ». Mais, « le fond d’un homme est immuable. L’âme n’est chaude que de son mystère ». L’œuvre de Céline est ainsi construite comme un éloge de ce qu’on doit à l’intériorité vigilante : « y a pas que les sirènes des toits, y a celles du dedans, qui ne font aucun bruit, qui vous tiennent bien réveillé ». Rendre à l’homme conscience de son esprit passe par la désimmanence. « Partout où on obnubile l’homme pour en faire un aide-matériel, un pompeur à bénéfices, tout de suite c’est l’enfer qui commence », nous dit l’écrivain. Faire plonger le spirituel dans l’immanence, c’est produire l’infernal. Il s’agit donc de combattre ce mouvement par une résistance précisément spirituelle, car la conservation de l’existence passe ici par le spirituel, et le spirituel par la résistance, qui se déploie de deux façons, l’indifférence et l’exécration, les deux faces de l’univers célinien, de sa tonalité. Il faut défendre son âme, et cela ne va pas sans une virulence qui lui permet de conquérir les régions dansantes en qui elle puise simultanément la possibilité d’inonder le monde d’un style dont la musique est, comme celle des romans céliniens d’après 1945, totalement lumineuse et sautillante, lointaine, indépendante, parallèlement aux horreurs décrites qu’elle désigne sans toucher. « Tout de même, disait déjà l’auteur du Voyage, j’ai défendu mon âme jusqu’à présent et si la mort, demain, venait me prendre, je ne serais, j’en suis certain, jamais tout à fait aussi froid, vilain, aussi lourd que les autres. » Exécrer en musique produit l’espace de sonorité d’une musique qui montre la région où l’âme vit en son élément propre.

Et en effet, chez Céline, il faut une âme pour exécrer, une âme aux dimensions inconnues : les siennes, précisément. C’est de cette dimension que vient la vocation de l’homme, vocation que révèlent les harmonies rémanentes à même une certaine expansion du dégoût, la nausée symphonique dont reproduire la beauté fera défaut à toute une génération de loués littératisants à qui manquera la puissance d’un style célinien insurpassable à force de rigueur et d’associations libres. Les écrivains qui succédèrent clamoreusement à la veine ouverte par Céline et qui, comme le malencontreusement estimé Sartre, s’onanisent au spectacle des bassesses, n’ont jamais su comprendre - c’est ce qui fait de l’athéisme un perpétuel malentendu, pour ne pas dire une faute de goût - que la fange n’est visible qu’à celui dont l’âme occupe une position de surplomb. Le spectacle de la misère n’apparaît qu’à l’âme baignée d’antéprédicative grandeur. Celui qui ne garde de ce binôme que la misère en est amoureux ou y réalise ses ambitions. Céline ne fut évidemment ni un cacophile ni un vaniteux : il aimait une finesse supérieure dont il constatait la disparition, il aimait « ces filigranes de joliesse ... que personne maintenant ne comprend plus ! », il fuyait les partis, les coteries, il n’avait aucune ambition littéraire mais une préoccupation supérieure. Et, en ce qui n’est pas la marque d’une quelconque coquetterie mais le témoignage de cet humour en qui se loge cette préoccupation supérieure, il affirmait écrire pour se nourrir. « N’allez point m’estimer jaloux ! Ce serait ma
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ÂME, MUSIQUE ET APOCALYPSE
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Hors la musique tout croule et rampe.
Céline

Le fond d’un homme est immuable. L’âme n’est chaude que de son mystère.
Céline


Naguère gisait une terre qui sans être plus grand-chose était encore chose. L’intelligence y fleurissait à titre d’exception mais y fleurissait tout de même, nonobstant qu’on y eût occis par raide errance les conditions d’émergence du grand écrivain. Il y avait des auteurs, certaines personnes les lisaient, d’autres écrivaient sur eux, et parfois fort bien. C’était avant que le rienisme n’élût officine dans les cervelles qui en avaient fait le gavé protecteur de leur paresseuse avidité. En France, « cette nation femelle, toujours bonne à tourner morue », en France, puisque c’est de cette ancienne nation intellectuelle qu’il est question, il y eut Céline, et il y eut aussi les rares lecteurs gui, comme Dominique de Roux, firent honneur à leur patrie de langue en reconnaissant l’œuvre entier de l’immense écrivain et en lui consacrant un double volume d’études.

Peut-on faire porter à Céline les sirupeuses hargnes d’un pays qui ne s’aime ni ne se comprend, et qui a fait méthodique profession de passer à côté de soi-même ? Laissera-t-on libre enfin de toute cette confortable ignorance ce seigneur de nos écrivains, libre de manifester quel propre génie s’est exprimé en son œuvre, complexe ? C’est ce que tentèrent à leur mesure, c’est-à-dire en temps réel, les contributeurs du Cahier de L’Herne dirigé par de Roux. Avec l’exemple de cet état d’esprit, laissons nous aussi Céline échapper aux âneries stridemment jaculées par aucunes bouches dont le conformisme béat vis-à-vis de tout ce qui se pense aujourd’hui laisse amplement supposer qu’elles eussent en temps voulu chanté les louanges des régimes liberticides pour peu qu’ils régnassent - ce que Céline ne fit guère. Les Français sont « bons comme l’aloyau, dans la boutique conformiste », prévenait l’écrivain. Disons donc plutôt le fond inconnu, musical, spiritualiste, d’une œuvre grande qui cache sa subtilité et son raffinement derrière les apparences d’une ahurie grossièreté.
Céline oppose une civilisation qui « élève, qui crée des hommes ailés, des âmes qui dansent » à la « fabrique des rampants qui s’intéressent plus qu’à quatre pattes, de bouftiffes en égouts secrets, de boîtes à ordures en eaux grasses » ; il oppose « la musique, l’enchantement, la gaîté, la fontaine des plus hautes féeries » à « la grouillerie des brutes d’achat ». Il a su se laisser voir l’âge d’une civilisation morte, cet âge toujours déjà trop vieux car voué depuis toujours à la médiocrité, l’âge public, sans pudeur, l’âge sans finesse et sans légèreté, l’âge publicitaire, l’âge où « le cul est la petite mine d’or du pauvre », l’âge sans art véritable ni véridique, l’âge de la« colique des sensations », des « cent mille mensonges radoteux », l’âge naissant vieux, l’âge naissant menaçant, et qui n’a « plus beaucoup de musique en soi pour faire danser la vie ». Une ère d’apocalypse s’ouvre, mais « la vérité personne n’en veut ». « Nous crevons d’être sans légende, sans mystère, sans grandeur. Les cieux nous vomissent. Nous périssons d’arrière-boutique ».

Nous parvenons simplement au terme du processus révolutionnaire, à la fin de l’illusion démocratique, l’ère où l’immanentisme triomphe tout en se vomissant : « Apôtres du mieux-vivre, la meute va vous bouffer, vous d’abord. Vous êtes au bout de votre rouleau des promesses. 150 années de paroles ! Vous n’y couperez pas. Il ne reste plus rien de chiable dans votre boutique que vous-mêmes. Vous qui pendant 150 ans n’avez cessé de lyriser la mécanique, les droits du peuple, la muflerie, la matière, l’arrivisme et la merde, vous allez être servis merveilleusement ! Vous vous êtes promis aux chiots révolutionnaires vous-mêmes. Exorbités, aberrants, pontifiants, cafouilleux cancres vous avez commis au départ l’erreur capitale, inexpiable, vous avez misé sur la tripe. La tripe c’est toujours une erreur de la porter au pavois. Toutes les dialectiques sophistiqueries matérialistes ne sont que tout autant de gaffes grossières, apologies tarabiscotées de la merde, très maladroites. Rien qui délivre, qui allègre, rien qui fasse danser l’homme. Vous ne verrez jamais que les êtres de pire bassesse, les voués, les maniaques intestinaux, les mufles essentiels, les hargneux boulimiques, les éperdus digestifs, les pleins de ripailles, les fronts écrasés, les bas de plafond, s’éprendre de tous ces programmes utilitaires forcenés, même travestis "humanitaires". Gageure stupide d’attendre la panacée, la civilisation rédemptrice des pires hantés coecum, des plus prometteurs recordmen du plus gros étron. [ ... ] Vous n’avez fait danser personne ! Vous êtes incapables ! funestes ! impossibles ! Vous excédez la terre entière avec vos fausses notes ! Vous êtes mauvais à en périr ! Et vous périrez ! On va vous engouffrer aussi. La masse va vous tourner en merde, votre masse chérie. » Qu’à l’écoute de ces lignes violentes l’on cesse de jouer à l’outré bégueule, et que l’on n’invoque point, comme on l’aime tant, alors que tant vivent en disant quotidiennement bien pis et en concevant intimement Maxence Caron l’innommable, que l’on n’invoque point l’irrévérence de la forme pour se donner prétexte à ne pas parler du fond, le fond incontestable de cette tirade célinienne qui nous parle d’une civilisation écrasée de nullité, pleine d’une humanité réduite à l’enfer et à la violence intestine, une décivilisation qui se retourne finalement contre le système qui l’a fait naître.

Mais pour qu’une telle permanente insurrection interne soit autre chose que la répétition du néant, pour échapper à la destruction contre laquelle une érucrante dénonciation ne suffit aucunement, encore faut-il spiritualiser l’homme et lui faire découvrir la présence de son âme, sa musique : « Lorsque l’homme divinise la matière il se tue. Les masses déspiritualisées, dépoétisées sont maudites. » Pour Céline la civilisation moderne est vouée au diabolique, elle braque l’homme sur la matière : « la passion de nos jours, la férocité folklorique ! Plus rien pour le Ciel ! tout au sol ! », écrit l’auteur de Féerie pour une autre fois, et l’auteur de Mea culpa sait gré à l’Église et à ses Pères, « qui se miroitaient pas d’illusions ! », d’avoir pendant des siècles préservé l’homme de ce destin morbide auquel le promettent les idéaux d’une soi-disant modernité : depuis la victoire de la défaite de l’homme en 1789, l’homme est « tout fou d’orgueil dilaté par la mécanique, hagard, saturé, ivrogne d’alcool, de gazoline, défiant, prétentieux, éberlué, démesuré, irrémédiable, mouton et taureau mélangé », et « tout ce qui aide à fourvoyer la masse abrutie par les louanges est bienvenue ». Mais, « le fond d’un homme est immuable. L’âme n’est chaude que de son mystère ». L’œuvre de Céline est ainsi construite comme un éloge de ce qu’on doit à l’intériorité vigilante : « y a pas que les sirènes des toits, y a celles du dedans, qui ne font aucun bruit, qui vous tiennent bien réveillé ». Rendre à l’homme conscience de son esprit passe par la désimmanence. « Partout où on obnubile l’homme pour en faire un aide-matériel, un pompeur à bénéfices, tout de suite c’est l’enfer qui commence », nous dit l’écrivain. Faire plonger le spirituel dans l’immanence, c’est produire l’infernal. Il s’agit donc de combattre ce mouvement par une résistance précisément spirituelle, car la conservation de l’existence passe ici par le spirituel, et le spirituel par la résistance, qui se déploie de deux façons, l’indifférence et l’exécration, les deux faces de l’univers célinien, de sa tonalité. Il faut défendre son âme, et cela ne va pas sans une virulence qui lui permet de conquérir les régions dansantes en qui elle puise simultanément la possibilité d’inonder le monde d’un style dont la musique est, comme celle des romans céliniens d’après 1945, totalement lumineuse et sautillante, lointaine, indépendante, parallèlement aux horreurs décrites qu’elle désigne sans toucher. « Tout de même, disait déjà l’auteur du Voyage, j’ai défendu mon âme jusqu’à présent et si la mort, demain, venait me prendre, je ne serais, j’en suis certain, jamais tout à fait aussi froid, vilain, aussi lourd que les autres. » Exécrer en musique produit l’espace de sonorité d’une musique qui montre la région où l’âme vit en son élément propre.

Et en effet, chez Céline, il faut une âme pour exécrer, une âme aux dimensions inconnues : les siennes, précisément. C’est de cette dimension que vient la vocation de l’homme, vocation que révèlent les harmonies rémanentes à même une certaine expansion du dégoût, la nausée symphonique dont reproduire la beauté fera défaut à toute une génération de loués littératisants à qui manquera la puissance d’un style célinien insurpassable à force de rigueur et d’associations libres. Les écrivains qui succédèrent clamoreusement à la veine ouverte par Céline et qui, comme le malencontreusement estimé Sartre, s’onanisent au spectacle des bassesses, n’ont jamais su comprendre - c’est ce qui fait de l’athéisme un perpétuel malentendu, pour ne pas dire une faute de goût - que la fange n’est visible qu’à celui dont l’âme occupe une position de surplomb. Le spectacle de la misère n’apparaît qu’à l’âme baignée d’antéprédicative grandeur. Celui qui ne garde de ce binôme que la misère en est amoureux ou y réalise ses ambitions. Céline ne fut évidemment ni un cacophile ni un vaniteux : il aimait une finesse supérieure dont il constatait la disparition, il aimait « ces filigranes de joliesse ... que personne maintenant ne comprend plus ! », il fuyait les partis, les coteries, il n’avait aucune ambition littéraire mais une préoccupation supérieure. Et, en ce qui n’est pas la marque d’une quelconque coquetterie mais le témoignage de cet humour en qui se loge cette préoccupation supérieure, il affirmait écrire pour se nourrir.
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L’HOMME VERTICAL

L’évolution de l’homo erectus, lorsque l’homme s’est redressé debout au-dessus de la savane, a transformé à la fois l’inclinaison de son cerveau, mais aussi le sens de sa sexualité. Jean-Didier Vincent précise que, dans cette station verticale le sexe féminin qui était visible est devenu invisible. Ce sexe que même nue la femme ne laisse pas voir. Bien dissimulé sous le tissage des poils pubiens. Seul le sexe masculin est visible. Les Romains le nommaient le fascinus.

Freud nous décrit le trajet anthropologique du sensoriel : l’homme a troqué l’olfactif contre le visuel [17]. « Cette transformation, écrit-il, se rattache avant tout à l’effacement des sensations olfactives par l’entremise desquelles le processus menstruel exerçait une action sur l’âme masculine. Le rôle des sensations olfactives fut alors repris par les excitations visuelles qui, à l’inverse des sensations olfactives intermittentes, furent à même d’exercer une action permanente » [18]. Le visuel inaugure donc l’advenue d’une poussée constante de la pulsion libidinale, spécifique de l’être humain, par opposition au périodique de la sexualité animale, soumise au rut et à l’oestrus, et par opposition au périodique de la fonction anale. Ainsi donc, écrit Freud, l’érotique anale succombe la première à ce "refoulement" organique qui ouvrit la voie à la civilisation. ».

Selon Monique Schneider [19], Freud envisage là une autre modalité du refoulement, qui réfute ses premiers développements théoriques. Il s’éloigne de son expérience de la « contrée féminine » au chevet des femmes hystériques du temps de Charcot. Il rompt avec la définition platonicienne de l’utérus animal se débattant et causant la crise hystérique. Il avait déjà axé sur le regard et sur la visibilité immédiate le choc du constat de manque du sexe féminin chez le garçon. Mais alors, écrit-elle, « l’excrémentiel, prend la relève du menstruel pour devenir la cible sur laquelle se concentre l’opération d’éloignement. Ce qui permet d’oublier, de refouler une seconde fois la cible féminine... La visibilité et l’exposition sont plus évidentes dans la position masculine. L’être masculin est devenu paradigmatique de l’être humain ». L’irreprésentable du sexe féminin. Son contre-investissement C’est le visuel qui théoriquement devient le socle de l’activité de représentation, de re-présentation de ce qui a été perçu. Par la suite, cette activité représentative va davantage se lier au processus hallucinatoire, et s’éloigner du territoire de la perception. Mais il restera toujours une ambiguïté entre ce seulement dedans » et ce dehors qui peut devenir aussi dehors. Il s’agit de l’épreuve de réalité et de toutes ses modalités. C’est en regard de leur angoisse pour un sexe féminin intérieur, invisible et irreprésentable que les filles et les femmes ont recours à un investissement de la « féminité ». Une féminité de surface, celle de la parade ou de la mascarade, celle des robes, talons, bijoux, parfums, maquillages. Si le surinvestissement narcissique des hommes porte sur le pénis, c’est leur corps tour entier que les filles et les femmes investissent, accroché à la réassurance du regard de l’autre. Cette féminité visible fait bon ménage avec la logique phallique. Elle consiste en effet à valoriser, selon le même modèle, ce qui se voit, ce qui se montre et s’exhibe, ce qui s’extériorise et a pour but de rassurer l’angoisse de castration, celle des femmes comme celle des hommes. Ce visible de la féminité est en fait un voile mis sur le creux informe, insaisissable, irreprésentable du sexe féminin, sur son inquiétante ouverture, sur ses débordements de liquidités, sur le sang qui s’en échappe. L’exaltation des rondeurs féminines, de la forme exquise du sein vient contre-investir cette angoisse de l’informe. Cachez ces poils ! La répression. Le tabou s’exerce alors sur l’objet qui est censé cacher, en lieu et place de celui qui doit être caché. S’agit-il d’un retour de l’élément refoulant en lieu et place du refoulé ? Je dirai qu’il s’agit davantage d’une répression. C’est la pilosité qui subit l’opération de répression de ce qu’elle était censée dissimuler. Encore la toison pubienne ! Le poil qui a marqué l’advenue de la puberté, du surgissement du sexuel génital recueille l’héritage de l’obscénité du sexe féminin. Ce qui est appât sexuel, ce qui doit demeurer caché se déplace sur les poils, sur les cheveux. Une patiente musulmane qui présente un symptôme vaginique dit : « Quand on m’a coupé les cheveux, j’ai eu l’impression de ne plus avoir de sexe ». Sous le voile des musulmanes intégristes, aucun cheveu ne doit dépasser, aucun signe de tentation féminine ne doit être manifeste. Leurs pubis sont soigneusement épilés, rasés. Les femmes mariées dans la religion juive ont la tête rasée et portent perruque. Les inquisiteurs chasseurs de sorcières, au Moyen Âge, rasaient les femmes hystériques, supposées cacher le diable fornicateur dans leurs poils pubiens. Au Japon, paradis de l’industrie du sexe et des sex-shops, les poils pubiens sont encore aujourd’hui tabous : les films occidentaux sont censurés de mosaïques, livres et revues sont nettoyés de leurs détails hirsutes. Dans les années 1960, un cinéaste nippon [20] fit scandale en filmant à la fois les poils pubiens et les aisselles de son héroïne. Signe d’érotisme. Apollinaire, dans les tranchées de 1915, écrivait à Madeleine : « Ta toison est la seule végétation dont je me souvienne ici où il n’y a pas de végétation ». Certains rites assimilent la chevelure, les poils pubères et le sang. Dans les textes anciens, le sang se transformait en lait chez les femmes> [21], en poils et barbe chez l’homme. CACHEZ CE SANG QUE JE NE SAURAIS VOIR ! Le fil rouge du sang des femmes « La lune "file" le temps, c’est elle qui "tisse" les existences humaines. Les Déesses de la destinée sont des fileuses », écrit Mircea Éliade [22]. Freud, dans « Le motif du choix des coffrets » [23], évoque les Heures, divinités des eaux célestes. Du fait que les nuages étaient appréhendés comme un tissu, ces déesses ont acquis le caractère de fileuses, qui s’est fixé ensuite sur les Moires. Encore les « tisseuses » de Freud ! « Les déesses météorologiques devinrent des déesses du destin. » Gardiennes des lois périodiques de la succession temporelle, et du retour du même selon un ordre immuable nécessaire à la vie humaine comme à celui de la nature. « La création des Moires est le résultat d’une connaissance qui rappelle à l’homme que lui aussi est une parcelle de la nature et qu’à ce titre il est soumis à l’immuable loi de la mort. » Et de conclure : « Les grandes divinités maternelles des peuples orientaux paraissent avoir été toutes aussi bien des génitrices que des destructrices, aussi bien des déesses de la vie et de la fécondation que des déesses de la mort ». Le lien du sang à la femme s’étend sur la presque totalité de sa vie, préside au destin de son féminin, au destin de son maternel. Ce sang cyclique croît et décroît à la manière des visages de la lune, fluctue à la façon des marées, des saisons, des moissons... On le nomme le « climatère ». D’où le caractère tabou donc sacré qui s’y attache, comme celui qu’attribuent certains hommes aux phénomènes climatiques dont la générosité est fécondante et invoquée, celle du soleil ou de la pluie, mais également à des événements dont la dangerosité est crainte, celle des cyclones, des raz de marée et des tsunamis. Ces cataclysmes auxquels on donne volontiers des noms de femme : Katrina, Rita, etc. On dit que les hommes « versent » leur sang - souvent pour de nobles causes tandis que les femmes le « perdent ». Les causes n’en sont pas aussi nobles, car c’est le signe qu’elles ne peuvent pas contenir ou contrôler ce sang. Et c’est particulièrement le signe qu’elles ne contiennent pas un enfant, ce qui est leur valeur la plus précieuse. D’emblée apparaissent les hésitations et oscillations de Freud dans sa recherche sur l’énigme de la différence des sexes : couple masculin-féminin ou bien couple actif-passif ? Le sang des femmes terrorise, fascine, répugne, émeut. Le sang de la vie, le sang du sexe, le sang de la mort. Il fait l’objet de nombreux mythes. Il donne lieu à « des interprétations diverses, symboliques et même magiques, sur le rapport au temps cyclique, à la mort, à la pureté » [24]. Il préside de nombreux rites, dans les m ours de bien des sociétés et dans toutes les religions. Les hommes ont forgé des théories, sur le mode des théories sexuelles infantiles, à propos de ce sang qui échappe à leur entendement, à leur contrôle, comme il échappe au corps des femmes. Une manière de récupérer l’étrange, inquiétant et familier phénomène, le unheimlich. Ce fut le cas de l’ami Fliess, celui de Freud, inventeur d’une théorie des périodes de 28 jours, celle des mois lunaires, et d’une théorie de la bisexualité. Comment les femmes elles-mêmes, ces femmes lunaires, lunatiques, ces Lilith de la Lune noire vivent-elles ces « lunes », ces « périodes » et ces « règles » imposées par les Moires, cet unheimlich au coeur de leur féminin ? Le « voir » des règles. On utilise le terme « voir » pour signaler l’apparition des règles. Ce « voir » est-il aussi brutal qu’il puisse renvoyer au choc effractif d’une perception de la différence des sexes, mettant fin à l’illusion d’une bisexualité androgyne ? C’est ainsi que le vivent certaines jeunes filles, comme une confirmation de ce que la phase phallique avait marqué du sceau du manque, de la castration. Le « voir » est révélation de ce qui est invisible, caché. Ainsi le « voir » des règles est peut-être une récupération par le visible de l’invisible du sexe féminin, mais aussi de l’irreprésentable des organes génitaux féminins, ceux dont la toison a inspiré les tresseuses et les fileuses de Freud.
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 L'Infini
2/CELINE

« N’allez point m’estimer jaloux ! Ce serait mal reconnaître ma parfaite indépendance. » Son énergie exécrarrice lui était un souffle, elle était l’état spirituel de celui qui fait descendre jusque dans l’horreur, afin de montrer que celle-ci peut ne pas avoir prise, la musique d’une langue qui se transforme inouïe à mesure qu’elle prend sur elle, avec la force de la source immatérielle où elle puise, la violence de ce qu’elle constate. L’exécration célinienne élut un large domaine, cette humaine laideur qui s’exprime paradigmatiquement en la frénésie autodestructrice dont les deux guerres cosmiques ne furent que prélude en regard de leurs conséquences et de l’ordre qu’elles firent instaurer.

Il s’agit de mesurer le destin même de l’humanité, destinée dont la période des deux guerres et leur entre-deux politique, donc les trois périodes de l’œuvre célinien, ne sont qu’une analyse préparatoire, une description, un avertissement. L’écrivain décrit et avertit : il prophétise, en faisant jaillir la brutalité du présent et le désastreux avenir dont il est lourd : « C’est l’Abîme, c’est !’Apocalypse, avec tous ses monstres déchaînés, avides, dépeceurs jusqu’à l’âme. » Dans cette perspective d’apocalypse, le génie célinien consiste à faire paradoxalement jaillir la bouse afin d’en resurgir exempt, et ce par l’usage même de l’outil qui en permet la description, le style, signe de la capacité d’une âme à vivre dans la dimension de sa spiritualité. Céline, qui mettait en avant de descendre d’une mère dentellière, n’est pas l’homme de l’ordure mais d’un raffinement rarement atteint dans la langue française, d’un dépouillement et d’une distance qui le lient au début du xvrr siècle, entre la langue charnue d’un Monluc et la nue transparence d’un La Fontaine, l’un de ses auteurs préférés. Il n’est XXe.
et ses dernières œuvres sont une dentelle de mots, pleines de sons et silences mêlés. La langue célinienne, pour populaire qu’elle semble être, est cependant inconnue, n’existe nulle part, elle est la reformulation alchimique d’une syntaxe et d’un vocabulaire qui, se réinventant après une plongée dans l’abject, dénotent une maîtrise de soi qui est la marque de l’âme consciente de soi et baignée de son élément propre. Céline formule infiniment de sorte à créer une langue dont la seule musique demeure, par-dessus une réalité dont l’abjection est ainsi désamorcée au moment même où elle ressort. Cette musique est le génie même de la langue, la langue remise à elle-même, dépouillée de l’objet alors même qu’elle le nomme, la langue pure, la suspension de soi au-dessus d’un monde avec lequel elle ne se confond pas, la marque même d’une conscience baignée de son élément propre, d’une âme qui tient son rôle et sa place ontologique, celle de veiller, au-dessus du monde et de l’humanité pécheresse, une possibilité spirituelle d’existence qui, au plus fort de l’horreur, demeure sauve et hors d’atteinte. La musique du dernier Céline est une légèreté inondant les boues qu’elle se choisit pour contenu, manifestant ainsi la liberté à l’œuvre dans le travail de l’œuvre. Bardamu était l’idéal d’indifférence, Céline le devient : nul besoin de personnage quand l’auteur devient lui-même l’impassibilité stylistique pour qui la fange n’est plus qu’occasion de désignation d’une région supérieure que le style porte. La littérature est ici la suspension où l’âme respire les effluves de régions que sa propre consistance désigne la dépassant et la tissant.

« Le moindre obstrué trou du cul, se voit Jupiter dans la glace. Voilà le grand miracle moderne », dit sans hésitation Mea culpa. Au milieu de tous ces faux artistes qui « ne parlent que de créations comme les femmes frigides ne parlent entre elles que de sexe », l’œuvre de Céline, j’entends l’œuvre complet, en dehors des deux premiers romans, est quasiment inconnu. Les motivations mystiques de sa plume, la spiritualité de ses apocalypses sont ignorées. Quant au lectorat, il existe, certes, mais rares sont ceux qui à l’heure des borborygmes et des coprorrhées ont l’oreille suffisamment musicale pour reconnaître que La Fontaine et Monluc triomphent dans cette voix qui nous dit en outre cette phrase : « En chacun délivrer l’artiste ! lui rendre la clef du ciel ! » Ne nous étonnons de rien : un tel artiste ne peut être accepté par les temps qui courent mais n’avancent pas, des temps au milieu desquels l’écrivain véritable se fait résistant perpétuel : « si artiste, vous faites trop de jaloux l ». Les gens n’aiment que la médiocrité fameuse, l’éphéméride de la nullité. Et, constatait déjà I’ écrivain, « ce sont les ratés les plus rances qui décrètent le goût du jour ».

Et le goût du jour con-temporain, celui de « la bulleuse jactance électorale », n’est certes pas susceptible d’apprécier la finesse cynique des visions céliniennes, visions fracassantes et détachées, issues de l’esprit d’un homme qui, après les deux cataclysmes déroulés sous ses yeux, voit une Europe se construire et surgir si pauvre et si femelle (ce que la suite des événements ni le jourd’hui ne sauront démentir), ce cynisme drôle et sans compromis, exprimé en un extrait de Nord, enclôt la finesse de souligner les deux guerres comme ayant pour résultat et pour motivation la volonté de belliqueux obsédés internationalistes avides d’effondrer les frontières afin de permettre à une théorie de la jouissance totale et du domestiquant abrutissement de masse d’établir ses quartiers dans le monde en général. C’est cette mondialisation du stupre que dit cet extrait burlesque : « Le fameux vagin de Parisienne ! votre homme se voit déjà dans les cuisses, en pleine épilepsie de bonheur [ ... ] il me le disait le sergent manchot ... « Mais vous y retournerez à Paris, voyons l. .. , dit Céline exilé à l’Allemand éploré par la défaite inéluctable, Berlin, Paris, une heure, à peine l, .. c’est pas moi qui vais vous apprendre ! ... les progrès de demain ! après la guerre ! ... une seule monnaie et l’avion ! une heure ! ... plus de passeports ! [ ... ] c’est pour ça que les guerres existent ! ... le progrès ! plus de distances ! plus de passeports ! »
L’art célinien transplante ce qu’il voit dans l’ordre de ce qui n’y appartient pas, l’âme, qui dispose de ce spectacle infect avec ironie, légèreté, qui compose une musique au milieu des débris. Léger parmi les déchets, Céline essaie une lyre mozartienne à l’ère des conflagrations atomiques puis de la décadence sans limites, et choisit la danse pour ne pas se laisser prendre à la glu de l’enfer croissant. On le dit ordurier, scatologique : c’est ne rien comprendre à son art. La violence de son style signifie la posture d’une âme qui se dissocie d’un spectacle dont ordonner musicalement les miasmes est désamorcer leur odeur et faire ainsi passer l’oreille dans un mystère de sonorité, faire passer la fureur de l’apocalypse pour un opéra-bouffe sur fond d’un néant fabriqué de main d’homme et auquel l’humanité se voue sans voir que depuis le fond de l’âme il est possible d’y jeter une lumière de désapprobation dont l’origine se perd, comme chez Céline, dans un mystère de musique inconnue. « On rigole de l’état des choses, comme tout ça tourne si imbécile ! » et l’âme résiste par la musique. La musique c’est la stance de l’âme, sa présence, cette présence est ironie, stabilité devant l’abîme, habitation du mystère tandis que l’agonie du monde montre et fait attendre une lueur mystique : « demain ... l’aube ... ».

« À travers bien des aventures, des moments drôles, d’autres beaucoup moins, je me suis toujours demandé si j’avais mon décor sonore ?... [ ... ] je savais ce que je voulais... symphonies !... », écrit Céline dans Rigodon. Céline est l’homme du combat contre l’âme froide et ce décor symphonique est une manifestation de la chaleur de l’âme, de son élément propre. La symphonie célinienne contrecarre ce mot d’ordre des terres outre-modernes qui dit : « Que tout s’écroule, mais sans fracas, sans émeute », mot d’ordre qui résonne dans cette "France libre et heureuse !". Leur tarte pour cons à la crème... » En vérité, il y avait moins d’esclaves à Athènes qui étaient encore conscients de leur condition, qu’aujourd’hui où l’on fait croire à lambda en lui fabriquant de juridiques paperasses qu’il est libre tandis qu’il sert une oligarchie ellemême incapable d’aristocrarisme et vouée à la satisfaction hypogastrique. On donne des rêves individuels sur fond de liberté principielle, et le tour est joué : « La trique finit par fatiguer celui qui la manie, tandis que l’espoir de devenir puissants et riches dont les Blancs sont gavés, ça ne coûte rien, absolument rien. Qu’on ne vienne plus nous vanter l’Égypte et les Tyrans tartares ! Ce n’étaient ces antiques amateurs que petits margoulins prétentieux dans l’art suprême de faire rendre à la bête verticale son plus bel effort au boulot. Ils ne savaient pas, ces primitifs, l’appeler "Monsieur" l’esclave, et le faire voter de temps à autre, ni lui payer le journal. » Le système fonctionne à merveille et les rouages ne grippent point : l’on râle avec régularité, l’on s’encanaille une fois par semaine pour reprendre des forces à l’esclavage et mieux apprécier de pouvoir se donner l’impression de mériter son orgie de la semaine suivante, et en voilà pour la suite, du berceau jusques à la tombe. « Jamais domestiques, jamais esclaves, ne furent en vérité si totalement, intimement asservis, investis corps et âme, d’une façon si dévotieuse, si suppliante. Rome ? En comparaison ? ... Mais un empire du petit bonheur ! une Thélème philosophique ! Le Moyen Âge ?... L’Inquisition ? ... Berquinades ! Époques libres ! d’intense débraillé ! d’effréné libre arbitre ! Le duc d’Albe ? Pizzaro ? Cromwell ?
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Vincent Roy : Vous publiez en janvier 1983 un roman qui va faire grand bruit.
Son titre : Femmes , Il s’agit d’un livre-bilan sur le « féminin », une sorte de radiographie du « féminin », écrit sur une période particulièrement charnière, une période de mutation. Les femmes ont-elles pris le pouvoir ?

Philippe Sollers : Les femmes n’ont jamais pris le pouvoir, mais elles l’ont toujours eu en creux, en fonction de la reproduction de l’espèce. Tout à coup, à cette époque, ça commence à se voir. Je suis sur le terrain, je note.

V.R. : Dans L’année du Tigre, votre journal de l’année 1998, vous écrivez que les femmes ont été amusantes entre 1730 et 1790, entre 1920 et 1930, puis « assurément », dites-vous, en 1968.

Ph. S. : En effet, il s’agit là de périodes de liberté intense.

V.R. : Qu’est-ce qui, du point de vue romanesque, vous a intéressé dans les années 1970-1980 ?

Ph. S. : C’est la montée d’une certaine toxicité dans l’univers féminin, et cette montée correspond exactement à ces années-là : des années de remise en ordre après le chambardement de 1968 et le commencement d’une nouvelle ère où se laisse discerner un continent d’appropriation de la substance féminine par la Technique. Epoque charnière : celle où l’on commence à parler beaucoup de procréation in vitro, etc. Dans le monde occidental tel que nous le connaissons, tout à coup est sorti un « bio-pouvoir » qui arraisonnait déjà de façon sensible le continent dit féminin. À partir de là, j’écris un roman dans lequel je montre des expériences, positives et négatives, avec des femmes. Il me fallait rendre compte d’une perspective à long terme. Mai 1968 a été une révolution complète avec ses effets majeurs dans les vies privées, les comportements physiologiques, sexuels... Ensuite, il y a eu une remise en ordre d’abord assez brutale puis de plus en plus insidieuse, de plus en plus propagandisée par tous les moyens habituels de la publicité, des médias, du marketing, du roman lui-même, de la pseudo-littérature féminine... Finalement, sous tous ces déguisements, c’est la technique qui parle, et plus du tout la poésie des situations.

V.R. : En 1991, dans Improvisation [3], vous écrivez à propos de Femmes qu’il s’agit d’une « petite cavalcade plutôt positive à travers les illusions sexuelles ». En somme, avec ce roman, il s’agit, pour vous, de rétablir la vérité.

Ph. S. : La vérité, c’est que la guerre des sexes parcourt toute l’histoire de l’humanité et qu’elle subit des modulations selon les époques : il y a des pauses dans cette guerre qui est une guerre à mort dont il ne faut pas se cacher la violence, mais aussi les charmes. N’oubliez pas qu’il s’agit de roman.

Au moment où j’écris Femmes, la « sexualité » se libéralise de façon très apparente.

Or, si on est un peu attentif, on remarque que cette surexposition sexuelle participe, en même temps, d’une censure redoublée. Que c’est une manifestation non pas d’érotisme mais de pudibonderie. Il y a donc un puritanisme de la propagande sexuelle quand se produit l’arraisonnement par la technique du continent féminin, encore une fois sur la question essentielle de la reproduction de l’espèce — c’est-à-dire sur la reproduction de la mort.

Les rapports un peu gratuits entre les sexes correspondent à une pause — que l’on peut qualifier quasiment de miracle — mais, en général, il y a mensonge sur cette question. Entre les hommes et les femmes, c’est très rarement gratuit : si ça l’est, alors c’est un événement physique mais aussi une affaire de langage.

V.R. : D’ailleurs vous écrivez : « Les hommes et les femmes n’ont rien à trafiquer ensemble ».

Ph. S. : En principe. Et ils se racontent constamment le contraire ce qui fait qu’on a une chance de percer vers la vérité seulement si l’on pose, a priori, dans une relation entre hommes et femmes, que ce sont deux espèces différentes — comme dit Freud, l’ours blanc et la baleine. A ce moment-là, ça devient extraordinairement singulier et asocial. Donc libre. Et libre parce que gratuit. Le mensonge porte sur l’argent et sur la reproduction de l’espèce en tant que bien négociable.

V.R. : Toujours dans Femmes, en 1983, vous dites que les femmes existent totalement par elles-mêmes et « n’ont plus grand-chose à attendre de leur mystère supposé ».

Ph. S. : Voilà, ça va devenir du spectacle, du cinéma. Les relations sont désormais totalement cinématographiques : on joue des rôles.

Cette déclaration que vous venez de citer est parfaitement antiromantique. La romantisation de ces choses, qui est un sentimentalisme exploitable de façon mensongère, a été l’instrument du bio-pouvoir c’est-à-dire de la prise en main technique. Cette prise en main peut libérer des forces considérables : il faut avoir vécu un peu de temps aux États-Unis dans le milieu des années 1970 et s’être colleté avec la névrose du puritanisme américain pour comprendre ce phénomène. La baise, oui, pourquoi pas, à condition qu’elle entraîne le mariage etc. La tyrannie névrotique américaine, c’est qu’il faut payer tout de suite. Ce n’est jamais gratuit, et toujours « sentimental ». Pas sensible. Vous naviguez entre déferlement homosexuel, conformisme hétéro bétonné et pornographie.
V.R. : Revenons, justement, sur les rapports gratuits entre les sexes.

Ph. S. : Il s’agit de lever un malentendu. Le langage, dans ces moments gratuits, va jouer un rôle déterminant. Si vous arrivez à parler librement, gratuitement, vous arrivez à quelque chose qui est possible. Or j’observe que nous sommes aujourd’hui en pleine régression.

Contrairement à ce qu’on pourrait penser — et je parle de la relation dite hétérosexuelle — chaque sexe ignore presque totalement le fonctionnement de l’autre au point que vous pouvez demander à un homme comment il considère les organes féminins — vous allez aboutir à des approximations — et, de l’autre côté, c’est pareil. Il y a donc quelque chose qui n’est pas vu en tant que tel. Tout cela se passe dans une sorte de faribole confuse d’où émerge assez vite la note à payer ... Argent, procréation éventuelle (qui est un désir féminin classique sauf 5 ou 6 % de la population) ... Et la plainte. Car il s’ensuit de la plainte. Qu’est-ce qu’il faut, alors, comme paramètres pour qu’il n’y ait pas lieu de se plaindre ? Pour que ça se passe dans le rire gratuit ? Je pense, par exemple, qu’il est très erroné de croire qu’il suffit d’exprimer son désir pour obtenir celui de l’autre. Il faut que ça soit concomitant. Là-dessus, il y a confusion générale.

Contrairement à ce qu’on raconte sans arrêt, 80 % des femmes — et je suis optimiste — ne s’intéressent ab-so-lu-ment pas à la sexualité. Il ne faut donc pas s’étonner si, déchargées de la recherche d’un gain (enfant, argent, situation sociale), elles peuvent augmenter leur autonomie mais en même temps, il est toujours question de simuler. C’est la question de la simulation qui est importante. « Combien de femmes ne font que râler faussement », m’a dit un jour une amie. Dans ce « râler faussement », vous entendez, à travers les siècles, la longue cohorte des mères ...

V.R. : Dans vos romans, la majorité des femmes ne sont pas françaises. Vous semblez préférer « les belles étrangères ».

Ph. S. : C’est une question de développement inégal des pays, des langues et des civilisations. Je crois qu’on peur dire que la femme française a donné le ton général à l’époque libre du 18e siècle : il est évident que c’est elle qui savait de quoi il s’agissait. Madame de Merteuil est un personnage qui ne tombe pas du ciel. La littérature de cette époque est emblématique. Cette fulgurante supériorité dans ce domaine a été court-circuitée violemment. Pourquoi Stendhal, plus tard, trouve-t-il ses amours en Italie et souvent chez des femmes qui se refusent plus ou moins, mais ont un tempérament plus vif ? Tout cela parle tout seul. C’est un drame français. Ou, si vous préférez, une tragédie française pour insister sur le féminin dans cette affaire. La répression a donc pris sa vitesse de croisière (même si elle a un peu sauté dans le tourbillon de 1968). C’est choquant par rapport à l’historicité de cette nation ou par rapport à ce personnage de Française. Il y a quelque chose de blessant — du moins si l’on a une certaine conscience historique. La France était au sud, elle est maintenant au nord, à l’américaine.
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Le sexe de la femme y est vu comme mystérieux et terrifiant. Son vagin est denté et tel une bouche vorace, il sectionne et dévore le pénis. Son clitoris est une flèche acérée et il est plus prudent de l’exciser. Des serpents logent dans son ventre et les hommes se font mordre cruellement. Dans les théories médicales, l’utérus est un animal sauvage qui guette avec voracité la semence de l’homme. Il se déplace jusqu’à la gorge et, pour le faire redescendre, on fait respirer à la femme hystérique des vapeurs nauséabondes ou bien on la suspend par les pieds. L’appétit sexuel de la femme est insatiable. Seule la copulation avec le diable peut parvenir à satisfaire cette sorcière. De ce commerce avec les démons vont découler les premières menstruations dues à la morsure d’un animal surnaturel. Pour exorciser la puissance de la grande déesse des origines, a-t-il fallu la remplacer par un dieu unique et mâle, seul créateur de l’univers ? À propos de la horde primitive et de la mort du père, Freud s’interroge : « Où se trouve dans cette évolution la place des divinités maternelles qui ont peut-être précédé partout les dieux-pères ? Je ne saurais le dire ». A-t-il fallu surinvestir le pénis, voir la femme comme un être châtré, inférieur, infantile ? A-t-il fallu lui ravir son pouvoir en instaurant des lois qui établissent un ordre patriarcal ? L’envie que pouvait éprouver le garçon vis-à-vis de l’omnipotence créatrice de sa mère, a-t-il fallu la retourner en envie de la femme vis-à-vis du pénis de l’homme ? Le rôle des saignées. La longue pratique des saignées visait à purifier, à vider l’excès de mauvais sang. Au Moyen Âge, le sang menstruel est considéré comme contaminant : l’enfant conçu pendant les règles était roux, ou il risquait de naître lépreux, ou épileptique. Les rapports sexuels étaient alors interdits. La femme, au temps d’Hippocrate, abrite en elle des « semences pourries séjournant dans la matrice », des humeurs « peccantes ». Le remède est la « purge de matrice ». On rétablissait l’équilibre des fluides, on expulsait les humeurs mauvaises. On pratiquait des saignées périodiques chez les femmes enceintes pour éviter l’intoxication du sang qui devait nourrir l’embryon. Aux femmes ménopausées, on posait des sangsues pour les délivrer du sang qui les empoisonnait. Freud lui-même pathologise : « La période menstruelle est le prototype physiologique de la névrose d’angoisse, elle constitue un état toxique avec, à la base, un processus organique ». La chasse aux sorcières. Pour Pline, le sang menstruel était venimeux. Un être capable de produire un tel poison était fondamentalement mauvais, pernicieux, diabolique. La substance vénéneuse dégagée par l’utérus provenait d’une rétention et corruption de matière, autrement dit d’un dysfonctionnement des sécrétions sanguines ou séminales, imputables au mode de vie dépravé. Les rapports sexuels pendant les règles relevaient de l’idolâtrie, de l’adoration de la déesse lune, de l’hérésie. Ils ont subi des interdits religieux jusqu’au XVIIIe siècle. Dans la religion juive, il a interdit de la consommation du sang car dans la Genèse, le Lévitique et le Deutéronome : « L’âme de toute chair, c’est son sang, le sang c’est la vie ». La mère accouchée et sa fille sont impures. Le fils, par la circoncision, est séparé de la souillure maternelle et devient pur. La circoncision signe l’alliance de Dieu avec Abraham. Le péché originel est plus un péché de la connaissance et donc de concurrence avec Dieu qu’un péché de la chair. La connaissance en hébreu signifie l’union sexuelle. Les lois de Nidda concernent les menstruations. Le Lévitique confirme le pouvoir contaminant, transmissible de l’impureté menstruelle. La sexualité du couple marié est suspendue par l’apparition des règles. Les rapports ne sont autorisés qu’après le bain rituel qui clôt la période des sept jours de purification, et après une analyse minutieuse des sécrétions génitales. La femme redevient alors pure, c’est-à-dire convenable à l’homme. La femme menstruée doit rester sept jours isolée, « car son défaut évident doit rester invisible, interdit au regard de l’homme. C’est par le regard que l’impureté de la femme se communique à l’homme ». Chez les musulmans, le Coran affirme : « Au paradis ni urines, ni vents, ni défécation, ni sperme, ni menstrues ». C’est un lieu de jouissance infinie, habité par des vierges pures. Tout ce qui sort du corps est impur et transmet la souillure. Les rites d’ablutions et de purifications sont nombreux. Sont déclarées impuretés mineures les excrétions urinaires ou intestinales, impuretés majeures l’émission de sperme, les menstrues et le sang de l’accouchement. La perte de la virginité, dans ces deux religions est conçue comme une initiation. L’hymen est un bien familial qui assure l’honneur du clan. Les rituels religieux sont accomplis de 11 à 13 ans, âge de la puberté des filles. Le « voir » est l’enjeu, marqué par le contrat d’honneur familial, d’un certificat de virginité. Les draps suspendus au balcon de la chambre nuptiale rendent visible une action de défloration bien accomplie. Vive le pénis triomphant ! Les Chrétiens ont abandonné la circoncision et les lois d’impureté, ils ont donc fait disparaître les rites concernant le sang génital des femmes. Jésus donne à manger son corps et à boire son sang. Le sang, dans le Nouveau Testament, c’est avant tout le sang du sacrifice du Christ. D’où les stigmates des mystiques, le martyre des premières vierges chrétiennes, la folie mystique de Catherine de Sienne, vierge farouche, anorexique notoire et aménorrhéique, et ses visions de Jésus lui donnant à boire le sang de sa blessure. Mais les Chrétiens, au temps des Inquisiteurs, se sont acharnés contre la sexualité, le péché de chair, et particulièrement contre les femmes. Un manuel de détection de sorcellerie (que Freud s’était procuré), intitulé Malleus Maleficarum (Le Marteau des sorcières, 1486), exemplaire de misogynie, de haine de la femme, décrivait toutes formes de luxure charnelle et de dangerosité féminine. La femme y était traitée d’ennemie de l’amitié, de châtiment, de mal nécessaire, de tentation, de calamité, de danger domestique, de fléau, d’animal imparfait, ne pensant qu’au mal, à tromper et à « priver l’homme de son membre viril ». Le caractère lascif et sadique du Malleus lui valut un immense succès, et sa diffusion dans toute l’Europe, favorisée par la récente découverte de l’imprimerie, accrut les phénomènes de persécution. À cette époque de la Renaissance, en pleine efflorescence de la science, des arts et de la littérature, la superstition néanmoins faisait rage. Les femmes étaient la cible principale de la chasse aux sorcières. « Pour un sorcier, dix mille sorcières » (Michelet). Tout plaisir charnel devenait le résultat d’un pacte avec le diable, et le plaisir de la femme ne pouvait provenir que d’une copulation satanique. La concupiscence, le blâme retombaient inévitablement sur les femmes. Des dizaines de milliers d’entre elles qui seraient aujourd’hui traitées pour maladie mentale subirent la torture et la mort ad majorem dei gloriam. . Citons Françoise Mallet-Joris : « C’est la femme qui crée le grand ?uvre de vie en son corps, et cette alchimie secrète lui fait prendre conscience du mystère de la nature, la fait communier avec elle, avec les animaux, les arbres, l’herbe et la mer, tout ce qui vit, tout ce qui vibre, tout ce qui bouillonne... C’est elle l’initiée de ce grand mystère dont l’homme est exclu et qu’il lui a toujours mal pardonné. L’homme a voulu contrôler la procréation, il l’a obligée à agir de façon occulte en se servant des forces mêmes qui l’habitaient. Opprimée, l’initiée, la prêtresse condamnée devient sorcière qui fait du sang des règles des philtres d’amour ou de mort. Et puisque la religion lui refuse son appui, elle se tourne vers le diable, vers Lucifer déchu comme elle. La sorcellerie était née. Dans les périodes de plus grande misère, les paysans désespérant de Dieu accouraient en foule au sabbat, par défi, par révolte, par espoir peut-être. Il y eut toujours des femmes dans les villages pour lire l’avenir et guérir à la barbe du curé » [35].
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 L'Infini
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[8] Texte publié en 2006 par les Presses Universitaires de France dans le volume des Monographies et Débats de psychanalyse, « Interdit et tabou », sous la direction de Claude Janin, avec un comité de rédaction composé de M.C. Durieux, F. Nayrou et H. Parat. Je remercie les PUF de m’avoir donné l’autorisation de cette reprise.

[9] Freud S. (1918), « Le tabou de la virginité. Contributions à la psychologie de la vie amoureuse, La vie sexuelle, PUF, 1970.

[10] Schaeffer J. (2005), « Le fil rouge du sang de la femme », « Le sang des femmes », Champ psychosomatique, Médecine, Psychanalyse, Anthropologie, n" 40, Le Bouscat, Éd. L’Esprit du temps.

[11] Sollers Ph. (1981), « La sangsure ", Théorie des exceptions, Folio Gallimard.

[12] Freud S. (932), « La féminité », Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Paris, Gallimard, Connaissance de l’inconscient, 1984.

[13] Freud S. (1922), La tête de Méduse », Résultats, idées, problèmes, II, Paris, PUF, 1985.

[14] Bonnet G. (2001), La violence du voir, Paris, PUE

[15] Quignard P. (1994), Le sexe et l’effroi, Paris, Gallimard.

[16] Un tableau d’André Masson le recouvrait, chez Jacques Lacan.

[17] soulignement pileface

[18] Freud S. (1929), Malaise dans la civilisation, Paris, PUF, 1971

[19] Schneider M. (2004), Le paradigme féminin, Paris, Aubier Psychanalyse, Flammarion.

[20] Tetsuji Takechi.

[21] Parat H. (1999), L’érotique maternelle, Psychanalyse de l’allaitement, Paris, Dunod.

[22] Éliade M., Initiation, rites, sociétés secrètes, Paris, Folio essais, Gallimard, 1992.

[23] Freud S. (1913), « Le motif du choix des coffrets », L’inquiétante étrangeté. et autres essais,Paris, NRF, Gallimard, 1985.

[24] Atlan H. (2005), L’utérus artificiel, Paris, Le Seuil.

[25] Boniface C. (1977), Revue Sorcières, n° 9, Le sang.

[26] Godfrind J. (1994), « Le pacte noir », Revue Française de Psychanalyse, Filiations féminines, tome LVIII, n° 1

[27] Jelinek E. (1983), La pianiste, Reinbeck, Rowolt Verlag, éd. fr. Nîmes, Éd. Jacqueline Chambon.

[28] Bonnet G. op. cit., RabainJ.F. (1990), « Lasthénie de Ferjol ou l’objet fantôme », Revue Française de Psychanalyse, La déliaison psychosomatique, tome UV, n° 3

[29] Wilgowicz P. (1991),Le vampirisme. De la dame blanche au Golem, Césura Lyon Éditions.

[30] Mc Dougall J. (1989), Théâtres du corps, Paris, NRF, Gallimard.

[31] Bourguignon A. (1977), « Situation du vampirisme et de l’auto-vampirisme », Annales de Psychiatrie, . Le sang « prendrait rang parmi les soustractions de substances corporelles que la culture et la magie des doubles ont depuis longtemps organisées et ritualisées pour marquer la séparation des corps : prépuce, clitoris, placenta, cordon ombilical enterré dans la nature, phanère, émission de sperme » [[RabainJ.F., op. cit.

[32] Green A. « La mère morte », Narcissisme de vie, narcissisme de mort, Paris, Éditions de Minuit, 1983.

[33] Rabain J.F., op. cit .

[34] Pons A.M. (2000), « Femme, enfant malade et douze fois impure ", Revue Française de Psychanalyse, L’Idéal transmis, t. LXIV, n° 5.

[35] Mallet-Joris F. (1968), Trois âges de la nuit, histoires de sorcellerie, Paris, Grasset.

[36] Andreas-Salomé L. (1915),« "Anal" et "Sexuel" »,L’amour du narcissisme, Paris, Gallimard, NRF, 1980. Freud S. (1917), "Sur les transpositions des pulsions, plus particulièrement dans l’érotisme anal", La vie sexuelle, PUF, 1970.
Schaeffer J. « Le locataire », Le refus du féminin (La sphinge et son âme en peine), 1997, 4e éd. 2003, Coll. Épîtres, Paris, PUF, et 2008, coll. Quadrige.

[37] Magazine Elle, 19 sept. 2005, Élisabeth Weissman.

[38] Freud S. (1912), « Sur le plus général des rabaissements de la vie amoureuse ». Contributions à la psychologie de la vie amoureuse, La vie sexuelle, Paris, PUF, 1970.

[39] Schneider M., op. cit.

[40] Bettelheim B. (1954), Les blessures symboliques, Paris, Gallimard.

[41] Cités pat A. Corbin dans L’amour et la sexualité. Les collections de l’Histoire n° 5.

[42] Héritier F. (1996), Masculin/Féminin. La pensée de la différence. Paris, Odile Jacob.

[43] Freud S. (1913), « La disposition à la névrose obsessionnelle », Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF,1973.

[44] Green A. La mère morte, op. cit.

[45] Cournut-Janin M. (1998), Féminin et féminité, Paris, PUE

[46] Schaeffer J. (2004), « Fin du maternel, enfin le féminin ? », La ménopause (regards croisés entre gynécologues et psychanalystes), dir, P. Bélot-Fourcade, D. Winaver, Ramonville-Saint-Agne, édit. Érès, « Point Hors Ligne ", 2004.

À la différence du maternel, lequel est périodique et temporel, le féminin érotique, de jouissance, est marqué par l’intemporalité de la pulsion sexuelle, par sa poussée constante. Le maternel est soumis à une horloge, le féminin est une poussée sans fin.

Les règles participent de la confusion corporelle entre le féminin érotique et le maternel : enfants, pénis et sang « passent » par le même lieu, le vagin. Mais bien des femmes n’ont pas besoin d’être « saignantes » pour se sentir « femmes ». On a l’âge de sa libido, pas de ses règles !

L’ambiguïté du tabou des règles peut servir de champ innocent à la transgression incestueuse d’un père. Une patiente juive raconte : son père partageait son lit pendant la période d’impureté des règles de sa mère. Une autre patiente évoque : son père divorcé la prenait dans son lit, du fait de ses douleurs menstruelles, et lui mettait la main sur le ventre, disant « c’est ce que je faisais à ta mère quand elle avait mal au ventre ».

ENTRE CLOACAL ET MATRICIEL

Entre la maman et la putain, une figure de femme est toujours oubliée, refoulée ou réprimée : la femme érotique, la femme sexuelle. Entre le cloacal, qui peut être relayé par l’anal, le contrôle sur le sexe féminin, et le matriciel qui peut faire l’objet d’une idéalisation, le sexe érotique de la femme reste le lieu le plus tabou.

On connaît le sort fait dans de nombreuses contrées du monde, de nos jours encore, à l’érotique des femmes par l’excision et l’infibulation.

Si l’hystérie a, de tout temps, défié la médecine et l’ordre social, c’est parce qu’elle touche au sexuel, à ce qui est le plus difficile à reconnaître : la différence des sexes, à ce qui est le plus difficile à admettre : l’ouverture du sexe féminin et la jouissance féminine. C’est le lieu de la poussée constante érotique, des grandes quantités libidinales, donc des angoisses de féminin. Le « rouge » n’est plus alors celui du sang des règles, mais symbolise la violence du sexuel et plus particulièrement du sexuel féminin [[Schaeffer J., « Le rubis a horreur du rouge », in Le refus du féminin, op. cit.
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Bruckner : la tyrannie de l’amour

L’amour est-il le nouvel horizon indépassable de notre temps ?

Pascal Bruckner : Il y a un diktat de l’amour, qui nous vient du christianisme : il est la voie de la rédemption. Et nous continuons à chercher le salut avec obstination et angoisse. Sauf qu’aujourd’hui on le veut sur Terre.

Par quelle ruse de l’Histoire la sexualité, que l’on croyait enfin libre, serait-elle encore subordonnée au sentiment ?

Cette ruse, c’est la comédie que nous nous sommes jouée à nous-mêmes. L’amour n’a été admis que comme un passager clandestin dans la vaste aventure du sexe. Nous étions très fleur bleue mais il ne fallait pas le dire. Les sentiments n’avaient droit de cité que s’ils étaient l’annexe du désir. Barthes disait : « La revue Nous deux est plus obscène que le marquis de Sade. » Je sais maintenant que Mai 68 n’a pas été plus érotique ni pornographique qu’il n’a été bolchevique. Quand on voit les images de Woodstock, on sent l’inspiration évangélique. Les corps sont nus parce que la nudité est innocence : on en revient à Adam et Eve avant la chute. Autrement dit, Mai 68, loin d’inaugurer une orgie généralisée, à ouvert la voie à un renforcement du sentiment amoureux assorti de sa composante charnelle.

Vous exagérez ! La sexualité, même sans amour, est non seulement un droit, mais presque un devoir.

Il est vrai qu’un nouveau snobisme impose d’exhiber une sexualité abondante, riche et maîtrisée. Ce qui était autrefois interdit devient obligatoire, ce qui était privé devient public. Reste que le sexe n’a pas été libéré, car il n’est pas libérable. On peut s’affranchir des tabous, accorder aux femmes les mêmes droits qu’aux hommes. Mais penser qu’on peut venir à bout de la sexualité est idiot. Cela fait partie des utopies européennes : la sexualité a été un accident de l’Histoire et nous entrons à pieds joints dans l’ère du postnational et du postsexuel.

En tout cas, si c’est dans l’amour que nous cherchons le salut, c’est un salut renouvelable, reproductible, aurait peut-être dit Walter Benjamin.

Oui, et cette possibilité de recommencer sa vie est à porter au crédit de l’époque. Autrefois, les femmes, à l’image de ma mère, pouvaient subir la compagnie d’un seul mâle pendant quarante ou cinquante ans. Maintenant que l’affection a remplacé l’obéissance, la subordination ou l’intérêt dans le lien marital, si la rédemption n’arrive pas avec un partenaire, on a la possibilité de retenter sa chance. L’âge a cessé d’être une fatalité.

Cette liberté des modernes est parfois fort encombrante. Vous notez fort justement que l’expression « amour libre » est un oxymore.

Aujourd’hui, le défi est beaucoup plus grand. L’aliénation volontaire de sa propre volonté qui consiste à tomber amoureux se réalise dans l’euphorie, la joie, le sentiment d’agrandissement. Puis on bute contre les murs d’une prison qu’on a construite soi-même et à laquelle on tient. « Amour libre » signifie qu’on renonce librement à sa liberté, tout en ayant la possibilité de la reprendre à tout moment.

Nous avons plusieurs vies et nous sommes, comme le proclamait fièrement la publicité d’un opérateur de téléphonie portable, « sans engagement ». Est-ce un si grand progrès ?

Ce que la liberté a apporté à l’amour, c’est aussi que la moindre entrave est vécue comme insupportable. C’est la face sombre de l’affaire : l’univers du consumérisme est entré dans le coeur humain, avec comme conséquence la muflerie généralisée. Maintenant que le marché amoureux s’est libéré, il a adopté toute la dureté du marché-compétition, concurrence, élimination. La rupture ressemble beaucoup à un licenciement. Récemment, une jeune femme m’a dit : « Je vais quitter mon copain car c’est un loser. » Les attentes sont tellement élevées, les exigences tellement insatiables que personne ne peut y répondre durablement. Une histoire d’amour, c’est un entretien d’embauche permanent.

L’amour devrait aussi heurter nos sentiments démocratiques, car rien n’est moins démocratique que lui.

Encore un grand mensonge de Mai 68 ! Dans un monde libéré des anciennes oppressions, nous serions, pensions-nous, tous égaux devant le plaisir. Chacun pourrait participer au grand banquet des sens et de la chair. Or la prétendue révolution sexuelle est allée de pair avec la révolution individualiste. Nul n’est plus obligé de se donner selon les volontés de l’autre, comme dans un roman du marquis de Sade. Autrement dit, Mai 68 a popularisé et démocratisé l’amour comme marché. Autrefois, la communauté codifiait la façon dont garçons et filles se rencontraient et se mariaient. La vie intime de chacun dépendait de l’accord de tous. Désormais, les critères d’attraction et de répulsion sont d’autant plus arbitraires qu’ils sont personnels.

Le choix du « partenaire », comme on dit, est-il si individuel que cela ? Si l’amour fait partie, comme vous l’observez, de l’« attirail social », les représentations collectives, la publicité, les médias ne jouent-ils pas un rôle essentiel ?

Bien entendu, il existe des barrières infranchissables : la beauté, l’âge, la richesse, le prestige. La société a fixé des canons de beauté impitoyables, surtout pour les femmes. Nous regardons les autres avec des codes très précis et non pas avec des yeux neufs. Et cette discrimination commence dès l’école, où les instituteurs favorisent les enfants « mignons » au détriment de ceux qui ne sont pas conformes aux canons esthétiques. Puis viennent ensuite les canons sociaux, économiques. Cela dit, la grande découverte des années 70, c’est qu’on peut ruser avec la norme : Woody Allen a magnifiquement incarné le type moche et sans grâce qui réussit là où les plus beaux échouent. C’est aussi ce qui explique le formidable succès de Houellebecq : il est le seul à affirmer que l’hédonisme est un féodalisme comme les autres.

La libération des femmes a pourtant ancré dans les esprits l’idée que le couple pouvait et devait être un lieu égalitaire, délivré de tout enjeu de pouvoir. Vous y croyez ?

Nous avons oublié que la libido et l’éros ont leur part d’ombre et de cruauté. Quand on fait l’amour, on se comporte parfois comme un barbare et c’est ça qui est agréable. Comme disait Martin Veyron, l’amour propre ne le reste pas longtemps. L’amour est toujours l’auxiliaire de la violence. Le vieux monde n’est pas mort. Le couple a besoin d’un certain niveau d’agressivité. La démocratie ne peut pas régner dans les chambres à coucher. Heureusement.

Ouf, nous ne sommes pas menacés par une sexualité pacifiée. Il faut donc croire que quelque chose traverse les siècles.
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