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Citations et extraits (7) Ajouter une citation
martineden74   03 octobre 2020
Moscou sous Lénine : Les origines du communisme de Alfred Rosmer
PRÉFACE D'ALBERT CAMUS À LA PREMIÈRE ÉDITION DE MOSCOU SOUS LÉNINE (1953)

C'est un des paradoxes de ce temps sans mémoire qu'il me faille aujourd'hui présenter Alfred Rosmer alors que le contraire serait plus décent. À cet égard, il suffira peut-être de dire que Rosmer, avec quelques autres qui refusèrent en 1914 la palinodie de la 2e Internationale, est un des rares militants qui, en quarante années de lutte, aient conservé le respect et l'amitié de tous ceux qui savent combien rapidement s'effondrent les convictions les plus fermes sous la pression des événements. Syndicaliste avant la Première Guerre mondiale, révolté en 1914 par le reniement des chefs ouvriers de l'Occident, rallié à la Révolution de 17, puis opposant à la réaction stalinienne et dévoué désormais à la longue et difficile renaissance du syndicalisme, Rosmer, dans des temps tortueux, a suivi une voie droite, à égale distance du désespoir qui finit par vouloir sa propre servitude et du découragement qui tolère la servitude d'autrui. C'est ainsi qu'il n'a rien renié de ce qu'il a toujours cru. On s'en apercevra en lisant À Moscou, au temps de Lénine.



« Je dirai simplement: j'étais là, c'était ainsi.» Voilà le ton de ce témoignage qui risque de décevoir les amateurs de feuilletons historiques. Où était Rosmer? En Russie, et principalement à Moscou et à Léningrad, après la Révolution d'Octobre et avant la mort de Lénine. Temps superbes où le monde semblait recommencer, l'histoire commencer enfin sur les ruines d'un empire! Même des hommes qui, à un autre bout du monde, souffraient toujours d'oppression, se crurent alors libérés et pensèrent toucher à ce que Liebknecht appelait les portes du ciel. Mais Rosmer témoigne de ce temps à sa manière, au jour le jour, sans aucun romantisme. Les révolutions se font aussi à coups de réunions, dans l'ingrat labeur des comités et des congrès. [...]



Rosmer parle ici de la naissance d'une révolution et l'amour actif qu'il parvient à nous faire partager, trente-six ans après l'événement, donne la mesure exacte du déchirement que supposent les dernières pages de son livre. Comment pourrait-il se réjouir de cet avortement? S'il le dénonce, c'est moins pour ce qu'il est que pour ce qu'il empêche. On ne comprendra rien à ce qu'on appelle pompeusement le drame de la gauche européenne tant qu'on n'apercevra pas clairement qu'une certaine classe d'hommes ne s'oppose pas au régime stalinien parce qu'il hérite d'une révolution où la propriété bourgeoise a été détruite, mais au contraire parce qu'il renforce, par ses folies, la société bourgeoise. Le jour où la libération du travailleur s'accompagne de beaux procès au cours desquels une femme présente à la barre ses enfants pour accabler leur père et appeler sur lui le châtiment suprême, ce jour-là, l'égoïsme et la lâcheté des classes marchandes risquent d'être oubliés et la société de l'argent ne se maintient plus par ses vertus disparues, mais par les vices spectaculaires de la société révolutionnaire.



Et pourtant, c'est ici, malgré l'ampleur de la déception, que se trouve un principe de renaissance. À mon sens, ce n'est ni Kravchenko, bénéficiaire du régime stalinien, ni les ministres français, responsables d'une politique qui ensanglante la Tunisie, qui peuvent critiquer la dictature de Staline, mais Rosmer et ceux-là seulement qui lui ressemblent. La seule question qu'on puisse poser à la révolution, la révolte seule est fondée à la poser, comme la révolution est seule fondée à interroger la révolte. L'une est la limite de l'autre. Il était juste que Lénine donnât des leçons de réalisme aux terroristes solitaires. Mais il est indispensable que l'exemple des révoltés de 1905 soit sans cesse offert, par ceux qui leur restent fidèles, à la révolution du XXe siècle et à son terrorisme d'État, non pour la nier mais pour la rendre à nouveau, et contre elle-même, révolutionnaire. C'est ainsi que la plus grande déception de ce temps a chance, pour être douloureuse, de n'être pas stérile.



On le voit assez par l'exemple de Rosmer et de son livre. Des hommes comme lui ont su résister à l'effondrement de leur espoir et y résister deux fois, d'abord en refusant de s'abandonner, comme tant de révolutionnaires, au confort de la servitude dite provisoire, ensuite en refusant de désespérer de la force de révolte et de libération qui est à l'œuvre en chacun de nous. Mais on voit, en somme, que s'ils n'ont cédé à aucun de ces entraînements, c'est que pour eux, formés dans la lutte prolétarienne, toujours au contact de la misère ouvrière, la révolution n'a jamais été ce qu'elle est pour tant de nos nihilistes, c'est-à-dire un but qui justifie tout et lui-même. Elle n'a été qu'un moyen, un chemin probablement nécessaire vers cette terre où vivre et mourir ne seront pas une double humiliation. Seuls ceux qui voient la révolution comme un bien pur, mythique, un absolu de revanche, la transfiguration de tous leurs maux et le sommeil de leurs scrupules, sont rejetés par l'échec dans un désespoir qui mène à tous les reniements. Ceux-là, découragés par Thermidor, acclament Bonaparte couronné ou rejettent l'héritage de 89 et, dans les deux cas, enterrent la liberté. Mais ceux pour qui la révolution n'est qu'un moyen savent qu'elle n'est pas ce bien pur qui ne peut être ni trahi ni jugé. Elle peut être trahie, et il faut le savoir, car elle tient aux hommes par ce qu'ils ont de plus grand et de plus bas. Elle peut être jugée, car elle n'est pas la valeur la plus haute et si elle en vient à humilier ce qui dans l'homme est au-dessus d'elle, elle doit être condamnée dans le temps où elle humilie. C'est le double mouvement, exemplaire à mon sens, qu'on trouvera dans ce livre où, du malheur de ce siècle, Rosmer a tiré la double décision d'exalter ce qui est apparemment mort, et de dénoncer ce qui survit. [...]



Pour ma part, et c'est le sens de cette préface, parmi tant de guides qui s'offrent généreusement, je préfère choisir ceux qui, comme Rosmer justement, ne songent pas à s'offrir, qui ne volent pas au secours du succès, et qui, refusant à la fois le déshonneur et la désertion, ont préservé pendant des années, dans la lutte de tous les jours, la chance fragile d'une renaissance. Oui, nos camarades de combat, nos aînés sont ceux-là dont on se rit parce qu'ils n'ont pas la force et sont apparemment seuls. Mais ils ne le sont pas. La servitude seule est solitaire, même lorsqu'elle se couvre de mille bouches pour applaudir la force. Ce que ceux-là au contraire ont maintenu, nous en vivons encore aujourd'hui. S'ils ne l'avaient pas maintenu, nous ne vivrions de rien.



Albert Camus
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martineden74   14 novembre 2020
Moscou sous Lénine : Les origines du communisme de Alfred Rosmer
Des écrivains, des historiens, des socialistes ne manquent pas qui affirment que Staline continue Lénine, qu’en tout cas il y a entre eux filiation directe ; le stalinisme serait « un développement logique et presque inévitable du léninisme ». C’est, disent-ils, toujours le même régime du parti unique, de la dictature, de l’absence de libertés démocratiques, et si l’appareil de répression s’appelle aujourd’hui MVD, il avait nom Tchéka sous Lénine.

Partant d’une boutade, de faits isolés, d’informations de seconde ou troisième main, ils ne voient la réalité qu’à travers les verres déformants dont ils ne peuvent se défaire quand il s’agit de la Révolution d’Octobre, heureux de montrer ainsi que le stalinisme est de même nature que le bolchevisme ; l’odieux régime stalinien devient pour eux une sorte de justification retardée de leur politique. (…)

La conception du rôle de l’État est d’une importance capitale ; Lénine écrivit un livre pour le montrer : socialisme et État se développent parallèlement mais en sens contraire ; la montée de l’un coïncide avec le déclin de l’autre ; et la mort de l’État marque l’avènement du socialisme. Staline, ici, a renié son « maître » si totalement et si ouvertement qu’il a bien fallu le reconnaître ; son État est un monstre d’omnipotence, et c’est par lui que le socialisme serait réalisé.

Le procès des socialistes-révolutionnaires a lieu en 1921 quand la guerre civile est à peine achevée. Les inculpés sont des adversaires déclarés du régime ; ils sont en guerre ouverte contre lui depuis la dissolution de la Constituante, préparent des attentats. Ils sont jugés publiquement ; ils ont comme défenseurs des chefs socialistes de Belgique, de France et d’Allemagne ; ils revendiquent fièrement leurs actes ; c’est un procès comme on a coutume d’en voir dans toutes les révolutions, mais rien de comparable à ces « procès de Moscou » de 1936-37, lorsque Staline amène de vieux révolutionnaires à s’accuser, eux, de crimes qu’ils n’ont pas commis : scènes écœurantes, humiliantes pour la raison, qui n’ont eu d’analogue dans aucune révolution.

Lénine a tenu à présenter lui-même la traduction russe du livre de John Reed, Dix Jours qui ébranlèrent le monde. Après l’avoir lu avec « le plus grand intérêt » et une « attention soutenue », il en recommande sans réserve la lecture aux travailleurs de tous les pays ; il voudrait qu’il fût publié en millions d’exemplaires et traduit dans toutes les langues. C’est un exposé fidèle et vivant des événements significatifs pour la compréhension de ce que sont réellement la Révolution prolétarienne et la dictature du prolétariat. Staline n’est pas de cet avis ; le livre de John Reed a été mis par lui à l’index et c’est un crime de le lire. Un internationalisme sans cesse affirmé fait place à un nationalisme borné, à un chauvinisme abject, occasionnellement à une résurrection du panslavisme.
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martineden74   14 novembre 2020
Moscou sous Lénine : Les origines du communisme de Alfred Rosmer
« N’en doutons pas, les leaders de l’opportunisme auront recours à toutes les ressources de la diplomatie bourgeoise, au concours des gouvernements bourgeois, du clergé, de la police, des tribunaux, pour fermer aux communistes l’entrée aux syndicats, pour les en chasser, pour les accabler d’ennuis et d’insultes, de tracas et de persécutions, pour leur rendre la situation intenable. » Et c’est à ce propos que Lénine écrivait les lignes où on a voulu voir une apologie du mensonge comme s’il était le fondement de la propagande et de l’activité bolchevistes : « Il faut savoir résister à tout cela, consentir à tous les sacrifices, user même – en cas de nécessité – de tous les stratagèmes, user de ruse, adopter des procédés illégaux, se taire parfois, celer parfois la vérité, à seule fin de pénétrer dans les syndicats, d’y rester et d’y accomplir malgré tout la tâche communiste. »



Il est très significatif de constater, au sujet de cette phrase désormais fameuse, qu’elle ne choquait aucun des délégués qui la lisaient alors pour la première fois. Pourquoi ? Étaient-ils donc tous des menteurs invétérés, des précurseurs de la clique hitlérienne qui consacra cyniquement l’usage du mensonge énorme et quotidien ? C’était tout le contraire ; ils parlaient et agissaient avec franchise, leur langage était clair et direct, le camouflage leur était inconnu ; ils étaient trop fiers de se montrer tels qu’ils étaient. Mais il faut se replacer à l’époque, en 1920. Ces chefs réformistes que Lénine dénonce, ils ont abandonné les ouvriers en 1914, ils ont trahi le socialisme, ils ont collaboré avec leurs gouvernements impérialistes, ils ont pendant la guerre endossé tous les mensonges – et tous les crimes – de la propagande chauvine. Ils se sont opposés à toute possibilité de « paix prématurée ». Après la guerre ils ont employé tous les moyens pour briser la poussée révolutionnaire ; dans les syndicats, en particulier, ils n’ont jamais hésité à violer les règles de cette démocratie dont ils prétendent être les défenseurs chaque fois qu’ils se sont sentis menacés par une opposition se développant au grand jour, à user de violence pour garder la direction contre la volonté nettement exprimée de la majorité, à poursuivre hypocritement une politique de scission syndicale. Il faut comprendre qu’une telle situation est tout de même une situation exceptionnelle, c’est un état de guerre, et la guerre comporte la ruse, surtout quand il faut se battre contre un adversaire lui-même camouflé et disposant de tout l’appareil de répression de l’État.
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lehibook   09 octobre 2020
Moscou sous Lénine, tome 2 : 1921-1924 de Alfred Rosmer
Il n'est pas toujours aisé de discerner le moment où une révolution devient contre-révolution.
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martineden74   14 novembre 2020
Moscou sous Lénine : Les origines du communisme de Alfred Rosmer
Puis, après une vive critique de l’appareil étatique, [Lénine] s’attaqua longuement à la résolution votée par le 3e Congrès sur la structure, les méthodes et la tactique des partis communistes : « Elle est excellente, mais presque entièrement russe... nous avons commis une grosse erreur en la votant. » Et pour finir, cette conclusion chargée de sens : « Nous n’avons pas trouvé la forme sous laquelle nous devons présenter nos expériences russes aux ouvriers des autres pays. » Avertissement ultime qui devait rester lettre morte. Les hommes qui le remplacèrent ne rectifièrent pas cette « grosse erreur » ; ils la prirent au contraire comme point de départ, la répétèrent, l’amplifièrent.
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martineden74   14 novembre 2020
Moscou sous Lénine : Les origines du communisme de Alfred Rosmer
Lénine a prévu son sort quand il écrivait, à propos du destin de Marx, qu’après leur mort on tente de convertir les chefs révolutionnaires en icônes inoffensives. Staline le présente à l’adoration des foules, prétendant être son humble disciple quand il trahit l’homme et le révolutionnaire.
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lehibook   09 octobre 2020
Moscou sous Lenine, tome 1 : 1920 de Alfred Rosmer
Trotsky décida de participer lui-même aux opérations que devait diriger Raskolnikov.Le stratagème réussit pleinement.Mais quel risque !
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