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Note moyenne 3.8 /5 (sur 65 notes)

Nationalité : France
Né(e) à : Grenoble , le 19/05/1966
Biographie :

Née en 1966, enfance partagée entre Montréal et Marseille, adolescence sous forte houle.
Parcours professionnel errant avec plongée dans les eaux bleues et salées de la médecine (à Marseille) ; nouvelle immersion dans les fonds sous-marins de la formation et de l’enseignement - coraux et rochers. Remontée en surface grâce à l’écriture .

Source : http://www.annecalife.com/bio.htm
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Lectures authentiques d' Anne Calife


Citations et extraits (80) Voir plus Ajouter une citation
RubisR   26 janvier 2021
C'est combien ? de Anne Calife
Avec mes clients, je prenais une feuille avec une belle marge, que je divisais en trois colonnes au crayon de papier. Première colonne : l’heure à laquelle je prenais le client, seconde colonne, le type de client, là, c’était le plus amusant, puisque je les comparais à des crustacés et fruits de mer avec les crevettes, les huîtres, les homards, les crabes, les éponges et les étoiles de mer. La troisième colonne correspondait à la somme encaissée, enfin la quatrième, ce que j’en ferai, le loyer, l’eau, tout indispensable, tout le futile, tout le plaisir, coiffure, manucure, massage-gommage, cette paire de chaussures vernies chez Dior.



Je vais donc détailler la seconde colonne, c’est-à-dire le type de client.

Les clients, les plus nombreux : les crevettes.



Les crevettes sont les plus tranquilles, presque toujours des hommes mariés, ils ont des sièges bébé, des problèmes de couple, et viennent chercher de la détente. Une foule de mignonnes crevettes roses, toutes identiques, toujours un peu affolées, toutes les mêmes. Besoin en eux de trouver une femme soumise, femme objet, femme désir.

Les crevettes ne savent pas comment se changer les idées, comment rêver, petits cerveaux, petites carapaces, et besoin d’une pute pour se sentir exister. C’est que ça parlait beaucoup, les crevettes, et il faut les écouter, les laisser parler, parler. Pas de filles à séduire, suffit de payer, pas d’efforts à faire, et hop, ça leur plaît aux crevettes. Fellation-sodo-éjaculation faciale, grand classique, que recherchent toutes les crevettes.



Seconde espèce, aux plus grosses carapaces, les homards, ou les crabes, avec leurs pinces qui font mal. Les homards et les crabes ont plus d’argent, et logiquement, ils exigent plus. Quand ils en deviennent tordus, et qu’ils fonctionnent de travers, je les appelle alors les crabes.

Ça fait mal un crabe qui pince. Ça dépend aussi beaucoup de mon état moral, de ma fatigue, une gentille crevette pouvait aussi devenir crabe, si je n’arrivais plus à la supporter.





Les homards, les crabes, ont tout et veulent tout. Ils ne s’expriment qu’à l’impératif, lancent, crient des ordres, tous destinés à me transformer en objet. Ils me tournent autour comme de grosses abeilles excitées face à trop de miel ; suffit d’attendre que ça passe, que leurs exigences s’écoulent, comme s’épuise leur l’argent. Ils veulent toujours me faire souffrir, me brûler avec des cigarettes, m’attacher, me frapper, m’insulter. Il y en a eu un qui voulait que je sois comme morte, faire l’amour avec un cadavre l’excitait. Un autre, encore, qui m’avait payée pour que je fasse l’amour avec un ami, sans rien le lui dire. Au début, oui, j’acceptais tout. L’argent parlait, le client payait et je faisais. Mais j’ai appris à repérer les tordus. Ils ont les yeux comme des cigares éteints, paf, ils deviennent d’un seul coup imprévisibles, ça déraille, ça emprunte des chemins non connus : tout devient possible. Violence, jouissance, plaisir de faire mal, de torturer. Leur jouissance va pousser sur un impossible à satisfaire, un impossible douloureux pour moi. Car le crabe a payé, alors il a le droit et il le fait. Un autre client, un homard encore, qui voulait que je me déguise en femme de chambre, petit tablier noir et blanc, afin de me prendre par-derrière. Désirs, envies robustes et tordues, que l’on ne peut avouer aux autres femmes normales, cela peut se comprendre aussi. Tout peut se comprendre, tout peut se faire à condition que l’on paie. Et ceux qui ont de l’argent le savent mieux que les autres.
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RubisR   26 janvier 2021
C'est combien ? de Anne Calife
Une fois l’intimité sexuelle libérée, le bocal ouvert se répand partout et salit tout. Le sexe ou la flamme de vie doit rester enfermé en sa fiole de verre, sinon gare à l’incendie, la moindre petite braise rouge, et ça repart. Une fois qu’on a commencé, plus rien ne peut l’arrêter. Alors j’ai continué, les mains qui courent sur moi, les fermetures éclair partout. Je pense que ce n’est pas grave. Des hommes et encore des hommes, la porte s’ouvre, se ferme sur la nuit. Un peu comme dans un aquarium géant. La nuit envoie, propulse des muqueuses excitées, des bouches assoiffées, des peaux excitées et l’alcool gaine les nerfs irrités, recouvre d’apaisantes membranes. Cela se plie, déplie, ça souffle, ça hahane, ça halète, ça transpire.

Des billets se déposent, des pantalons s’abaissent, des peaux se touchent, des chaussettes se roulent, des draps se froissent, des préservatifs se déroulent, tout ça c’est moi, et ce n’est pas moi.

Après plusieurs heures, je ne connaissais de mon corps, que l’entrecuisse, seulement la bouche. Puis ramasser, rassembler, défroisser, s’habiller, se coiffer, se maquiller, gestes qui s’enfilent les uns dans les autres.



Durant l’acte, je deviens quelqu’un d’autre. D’abord, je ne pense pas, je compte. Table de multiplication de neuf ; puis j’imagine les poissons dans l’aquarium, et je les compte, admirant les nageoires qui se déploient comme des ailes, c’est déjà fini, déjà rangé l’argent. Je sais déjà comment le dépenser. C’est fini-fini-fini, ça va vite très vite. L’alcool aide pas mal, les tranquillisants aussi, Tranxène 50, Valium en gouttes, Lexomil. Faut juste s’arrêter de penser, monter sur son petit nuage rosé, et laisser les terriens cupides manœuvrer. Faut changer de planète, de personnage, de peau.



Le dégoût que j’éprouvais pour eux me rendait encore plus belle, plus provocante : pour vaincre ma répulsion, il me fallait susciter le désir, lui seul pouvait me sauver.

J’ai continué. Plus ils étaient hideux, vieux, plus j’étais belle, et jeune... Et je me nourrissais de leur désir marécageux. Plus ils étaient boues, plus j’étais fleur. Je ne savais pousser que dans la vase.

Je crois que je n’ai jamais été aussi belle de toute mon existence, je crois que je n’ai jamais autant plu.
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RubisR   26 janvier 2021
C'est combien ? de Anne Calife
La prostitution modifie de façon profonde la personnalité. D’un certain côté, on garde beaucoup d’orgueil et de l’autre côté, on n’est plus rien. Alors il faut rester fier, parce qu’on a que ça pour survivre. Les clients, on les déteste, on les aime, parce qu’ils nous détruisent, nous font exister.

Se prostituer, c’est avant tout une philosophie, un art de vivre, une ouverture vers les autres, vers le plaisir. Une pute, c’est l’abondance. De matières, de sensations, de sentiments. Du cuir, de la fourrure. Une pute, c’est des cris de plaisir, des chéri, c’est bon ; des encore encore, encore, toujours.

La pute étincelle avec du rouge, du doré, et les hommes s’approchent d’elle, les yeux brillants.





Les hommes, eux, ils jugent toujours et classent. Il y a celles qui sucent, sucent pas, celles qui font la passe à trente, à cent, celles qui ont un proxé, celles qui n’en ont pas. La prostitution permet de ranger les femmes dans des cases. Elle permet à l’homme de s’approprier le féminin. La femme ne s’attrape pas, ne s’attrape jamais. Personne ne peut comprendre ce qu’est le féminin. Sauf dans la prostitution.



Je pense savoir plaire, aguicher un homme. Je sais lui faire monter le désir, grimper le désir, haut toujours plus haut. Un homme, rien de plus qu’un moteur deux temps, des pistons, un peu d’essence, et c’est parti. L’homme n’est qu’un mécanisme, et aime, de façon générale, les autres mécanismes, les moteurs et les putes.
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RubisR   26 janvier 2021
C'est combien ? de Anne Calife
Pourquoi rester, pourquoi ne pas monter ? Je tâtonne, palpe dans mon enfance, dans mes souvenirs. Aucune barrière, aucune limite qui ne m’interdise de passer à l’acte. Rien qui ne me dise stop, aucune aspérité, aucune bordure, c’est ouvert, c’est mouvant peut-être, mais c’est ouvert.

Petit rat dans une cage, je frôle des barrières invisibles, pousse des tourniquets, passant de zones obscures en zones éclairées. Quelle lisière entre un acte envisagé, et sa mise en action ?

Une simple bande de sable, une plage, comme ça, anodine, on avance, doucement, on ne pense à rien sur le sable, le vent souffle dans les cheveux, et soudain, ça y est, on est mouillée, la vague lèche les pieds. Trop tard, trop tard. Mais on ne le sait pas. Puisque l’on continue d’avancer, mieux de s’immerger toute entière, et puis tiens, tranquille de nager. On nage, on flotte, on est bien, on ignore que l’on flotte dans du poison liquide, brûlant.

Voici la frontière derrière laquelle je me tiens, blottie, recroquevillée sur ce tabouret, je balance, balance mes jambes, mes talons bleus, je balance mon hésitation, jambes pendues dans le vide.

Plus tard, je saurais que c’est une limite, une frontière à ne jamais franchir, c’est encore trop tôt.
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RubisR   26 janvier 2021
D’autres itinéraires de soi de Anne Calife
En raison de sa vitesse, de son inconnu, le métro améliore les relations. Métro, confrontation oblique, et sans risque de l’inconnu.

Ce jeune homme, par exemple, il portait un costume rayé, de longues chaussures noires cirées. L’enfant qu’il restait se trahissait par une masse brune de cheveux volubile qu’il n’arrivait pas à discipliner ; à la main, il tenait ce sac opaque, loin de lui. Je devenais de plus en plus curieux, parce que cela paraissait bouger doucement à l’intérieur du sac tenu dans l’ombre du siège.

« C’est quoi ? » avais-je demandé en pensant que la promiscuité du métro court-circuitait les politesses embarrassantes ; on pouvait démarrer une conversation en entrant dans le vif du sujet très rapidement. Je m’approchai et m’exclamai tout haut : « Un poisson rouge ! ». Il leva de grands yeux heureux vers moi, rectifiant, « Non. Trois poissons rouges ».

Comme je m’inquiétais pour leur survie, et la distance qui les séparait de leur aquarium, il leva le menton et ajouta « deux stations plus loin ».

Trois poissons sous-terre avec un aquarium qui se trouvait deux stations plus loin.

C’était là tout ce qui avait été échangé et cela suffisait largement. Parfois les mots servent si peu.
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RubisR   26 janvier 2021
D’autres itinéraires de soi de Anne Calife
Peu à peu, je prenais mes habitudes, et devenais un véritable Métrolien. J’appelle Métrolien, cette plante exotique et affriolante qu’est l’usager du métro. Le Métrolien – à bien distinguer entre le provincial inquiet et le touriste ébloui par la Ville Lumière – emprunte tous les jours le métro, insensible le plus souvent aux miracles qui peuvent s’y produire, étant lui-même l’un des corollaires vivants de ce miracle.

Paris dévore, Paris a faim d’humains, entassés là dans ses rames, du matin au soir. Bien qu’habitué et rompu aux usages de la RATP, le Métrolien subit la fatigue de la ville comme tous les autres.

18 heures, heure de pointe. Comme l’abeille à la fleur, chaque occupant s’ajuste à sa destination. Peu importe la quantité, tout le monde doit rentrer dans le wagon. Malgré la fatigue, malgré l’épuisement, une politesse grognonne se met en place : quitter le strapontin, ne pas heurter son voisin, ne pas marcher sur les pieds de l’autre.

Le tout en quelques secondes. Sans heurts ni soupirs. On pourrait croire que c’est de la résignation. Faux, c’est autre chose. De la grandeur, humble et quotidienne. À supporter, tolérer tous les autres, on apprend à se tenir droit.
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RubisR   26 janvier 2021
D’autres itinéraires de soi de Anne Calife
Métro, lieu d’authenticité et de vérité. Ici, personne ne ment, personne ne dissimule ou fait semblant. Chacun reste étonnamment lui-même, mieux : se révèle lui-même à l’extrême.

J’avais décidé de changer, d’être un vrai parisien, ou plutôt, je me disais que j’étais devenu un jardinier. Voilà, c’est ton nouveau métier, me disais-je, te voici devenu jardinier d’un verger souterrain. Au souffle chaud des rames, ondulaient des espèces humaines exotiques, véritables plantes tropicales avec tout un appareil de pétales, d’antennes, de corolles et de calices. Comme dans ces grands libres ouverts d’herbiers, je pouvais dessiner chacune de pied en cap, avec ses racines, sa tige, ses feuilles, ses pétales, ses fruits.

Il y avait les habitués d’abord, retranchés derrière leurs pensées, leurs rêves, visage clos et fermé. Combien de fois ont-ils emprunté cette ligne, devenue familière ? Leurs muscles, leurs os connaissaient le nombre exact de stations avant « leur » arrête. L’habitué se reconnaissait aisément : il s’adossait négligemment à la porte, s’y appuyant de tout son poids, colonne vertébrale alignée sur la charnière avec, derrière, le vide qui défilait.
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RubisR   26 janvier 2021
D’autres itinéraires de soi de Anne Calife
Paris. Gare d’Austerlitz.

Je respirais cette odeur, que je reconnaissais à présent, parfum singulier composé du beurre chauf des croissants, de la verdeur des fleuristes, sur un fond de poussière et de métal. Les femmes portaient des jupes, c’était le printemps.

Personne ne me regardait, je n’avais pas l’habitude de cet anonymat ; on parle d’anonymat quand cela arrange, et d’indifférence quand on est en difficulté ; je n’avais pas intérêt à être en difficulté.

Juste après les marches menant au sous-sol infernal, je me heurtai à une haie de tournebroches en métal.

À Paris, le temps vaut moins qu’un ticket de métro, compté, divisé en deux par une bande magnétique. La machine avala mon ticket d’un air glouton, et ce dernier ressurgit, loin, beaucoup plus loin, victorieux, presque un défi. Vraiment, une ville de fous, certains sautaient par-dessus le tourniquet, on se croyais dans une épreuve de haie sportive. Je tremblais aussi à l’idée de la foule, de toutes ces respirations oppressées, de partager l’oxygène avec tous ces inconnus.
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RubisR   26 janvier 2021
C'est combien ? de Anne Calife
Austin noire, postée le soir, place de la Madeleine. Face aux lettres Gucci, j’attends, vitre à demi entrouverte. Véritable protection, carapace de métal. Depuis mon second téléphone privé, j’envoie un message à mon amie Fanny, escort girl, pour me protéger. Les phares allumés, j’attends la manifestation du désir qui peut se promener là, sur le trottoir. Les clients, je les guette. Il faut dire qu’on les reconnaît facilement, ils prennent un air dégagé, un air mine de rien, une main dans la poche, leur tête qui tourne à gauche, à droite.



Là, j’attends, le temps se dilate, s’étend, occupe toute la place sur le trottoir. Un temps à la Hédiard, à la Fauchon ; plus bas, rue Royale, s’étalent les lettres Dior, Chanel, Gucci, Cerruti, elles étincellent la nuit. L’argent rend fou, l’argent, comme la nuit, ouvre des portes inconnues, des portes folles, la vie est un labyrinthe.

GUCCI surtout, brille plus que la lune, les étoiles réunies. Le matin, je dormirai. Le matin, un gardien devant, on lavera les vitrines pour qu’elles brillent.
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RubisR   26 janvier 2021
C'est combien ? de Anne Calife
J’étais encore saine, j’étais encore jeune et belle, mais je ne le savais pas.

On comprend la vérité toujours trop tard, on dirait.

J’ai fêté mes vingt ans aux Sirènes.

Dans ce bordel, je ne porte que des pantalons léopard, des talons bijoux dorés, des ongles laqués, du brillant que du brillant. Univers chimique, rouge aux murs, univers musical, fumées de cigarette, la femme s’achète, tout s’achète et la cigarette que tu fumes, et la montre en or que tu portes et le verre que tu bois.

Il y a ces volutes de fumée, larges, veloutées, nappes de spirales molles, elles retombent sur les habits, elles voilent les sentiments, chaque homme caché, dissimulé derrière elles.



Cet excès de féminité me tord, comme le métal de mes trop nombreuses bagues, comme les nappes mauves de fumées qui me recouvrent lentement ; je me vide lentement de moi-même, me vide de ma propre substance, regarde au fond de mon verre, qui résonne, plein, de ce seul liquide qui imprègne mon être.
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