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Citation de hcdahlem


INCIPIT
Pas plus tard qu’hier.
J’ai pris Le vieil homme et la mer dans une édition de poche et je l’ai mis dans la poche intérieure de mon manteau. Je me suis regardé dans la glace et j’ai ajusté la perruque.
J’ai la chance d’avoir un système pileux modeste et des traits fins, ce qui m’évite le maquillage. Avec un jean et un grand manteau acheté dans une friperie, j’ai l’air, comme vous et moi, d’une femme.
Pour avoir vraiment l’air d’une femme, il faut une perruque de bonne qualité, fabriquée avec de vrais cheveux. Le problème d’une belle chevelure, c’est qu’elle attire les hommes.
Les cheveux, les seins, les fesses et une bouche rouge sont les quatre marqueurs sexuels du désir masculin. Pour la bouche, les seins et les fesses, je n’ai rien à offrir, mais apparemment les cheveux suffisent.
Je suis sorti.
Ça n’a pas raté. Je n’étais pas assis depuis deux minutes qu’une voix est venue du dessus.
— Vous lisez quoi ?
J’ai montré la couverture du livre.
— C’est bien ? il a demandé.
— Et vous, le dernier livre que vous avez lu, c’est quoi ?
Je tiens à préciser qu’il n’y avait dans ma voix aucune intonation agressive et que je souriais.
Le type m’a regardé comme si je lui posais une question étrange et il a roulé des yeux en haussant les épaules, pour s’excuser de ne pas s’en souvenir.
— C’était quand, alors ?
Là, il s’est raidi, il m’a fixé avec un regard qui n’était plus du tout amical et j’ai cru qu’il allait me gifler. Les hommes n’aiment pas qu’on les confronte à ce qu’ils sont. Il s’est retenu mais il a tout de même lancé « Pauvre tarée, va te faire soigner ». Il a craché par terre et il est reparti dans l’allée.
Je suis resté sur le banc et j’ai repris depuis le début, Il était une fois un vieil homme, tout seul dans son bateau, qui pêchait au milieu du Gulf Stream. En quatre-vingt-quatre jours, il n’avait pas pris un poisson.
Je n’avais plus la tête à ça, à chaque mot j’avais l’impression qu’un autre type allait se pointer, Vous lisez quoi ?
Finalement, je me suis levé et j’ai remis Hemingway dans ma poche. Je suis allé dans les toilettes du Parc, j’ai enlevé la perruque, je l’ai mise dans l’autre poche, j’ai retiré mon manteau et je l’ai replié sur mon bras, pour qu’on ne voie pas que c’était un manteau de femme. Je suis ressorti. Il ne faisait pas froid, j’ai choisi de rentrer à pied.
Je n’habite pas loin du Parc. J’ai pris le trottoir côté soleil. Quatre hommes de mon âge étaient assis à la terrasse d’un café autour de quatre bières. Quand je suis arrivé à leur hauteur, j’ai senti leur regard sur moi et l’un des types a pris la position de la théière pour faire marrer les autres, un bras sur la hanche en forme d’anse et l’autre plié vers le haut, avec la paume en l’air comme un bec verseur. J’ai compris que le livre dépassait de la poche du manteau et j’ai changé sa position sur mon bras pour le recouvrir.
C’est une réaction qui n’est pas rare chez les hommes, c’est pourquoi j’en suis réduit à me déguiser en femme pour aller lire dans un parc. J’ai toujours aimé lire à l’extérieur, n’importe où, mais ça devient difficile. La dernière fois, au restaurant, un type a tendu son verre de vin vers moi avec un gros clin d’œil salace au moment où j’ai levé le nez du livre que j’étais en train de lire.
Déguisé en femme, je me retrouve avec des problèmes de femme, habillé en homme, avec des problèmes de théière.
On en est là.
J’imagine qu’un homme avec un livre donne une image des hommes qui ne plaît pas aux hommes. Je suis parfaitement conscient que l’immense majorité des hommes détesteraient que leur fils me ressemble.
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