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Citation de fanfan50


Les interminables protestations, contestations ou adjurations qui surgissent à chaque proposition d'un impôt nouveau, nous remettent en mémoire un fabliau qui, vieux de plusieurs siècles, reste cependant d'actualité.
Une vieille grange, qui était à la fois la salle du trône et la salle de danse du royaume d'Yvetot, tombant en ruine, le roi régnant décida qu'elle serait reconstruite. Fidèle aux traditions débonnaires de ses prédécesseurs, il voulut que le tribut que chacun aurait à payer pour la réédification du monument soit volontaire et ne coûte, par conséquent, ni une larme ni un regret à aucun de ses sujets.
Il s'en alla donc les trouver tour à tour, et leur exposa la situation. Il leur représenta que le sacrifice était commandé autant par l'intérêt de chacun que par celui de la Couronne, puisque c'était leurs garçons et leurs filles qui, chaque dimanche en dansant, étaient exposés à voir le toit de l'édifice se mêler à leurs entrechats ; il finit en les engageant à fixer eux-mêmes le chiffre de la contribution qui permettrait à la jeunesse de gambader avec sécurité.
Le pauvre souverain avait mal choisi son heure. Toutes les bourses d'Yvetot s'étaient donné le mot pour être à sec ce jour-là. Du plus pauvre au plus riche, il n'en fut pas un qui n'allègue l'impossibilité de se dessaisir d'un rouge liard ; de plus, à les entendre, des maux effroyables, dont l'insurrection et la famine étaient les moindres, ne pouvaient manquer de fondre sur le royaume s'ils avaient la faiblesse de céder aux aveugles exigences de leur monarque.
En revanche, tous se faisaient un véritable plaisir d'indiquer à Sa Majesté tel de leur voisin qu'on pouvait tailler à merci sans compromettre la prospérité générale, allant même jusqu'à préciser la somme que la plus stricte équité exigeait qu'on lui demande. Le fabricant le renvoya au laboureur, qui le dépêcha au brûleur de cidre, qui l'expédia au cabaretier, qui le lança au charron, etc.
De coup de raquette en coup de raquette, l'infortuné eut bientôt visité jusqu'à la plus humble des chaumières de ses Etats, sans avoir récolté de quoi payer une latte ou une tuile.
Il se dirigea enfin vers les pâtures d'un berger que le gagne-petit, le dernier sollicité, lui avait indiqué comme fort en état de lui fournir un gros subside.
Sa course à travers plaine aboutit à une nouvelle déception. Le troupeau tant vanté ne se composait que de deux brebis. Et encore étaient-elles tondues.
Il n'en raconta pas moins à leur propriétaire ce qui l'amenait, sans lui dissimuler l'insuccès de ses démarches précédentes.
- Sire, lui dit le berger, vous voyez les deux touffes de laine qu'en les tondant j'ai laissées à la queue de mes brebis afin qu'elles puissent chasser les mouches. Je vais les couper et j'en ferai hommage à votre bâtisse. Cependant que Votre Majesté ne s'étonne pas de rencontrer chez un pauvre berger une générosité qu'elle n'a pas trouvée chez les plus riches. Ces deux bêtes sont vendues au boucher et il ne les paiera pas un sou de moins avec ou sans houppe à la queue. Maintenant, comme entre le pasteur d'hommes et le pasteur de brebis la plus grande différence est dans l'étoffe du manteau, permettez-moi de grossir mon offrande d'un conseil. Quand vous avez un impôt à lever, n'écoutez jamais l'intéressé ; sachez que, si vous lui donnez voix au chapitre, il ne sera pas d'agnelet fraîchement agnelé qui ne vous démontre que ce n'est point à lui à vous fournir la laine, mais bien plutôt aux anguilles. Chacun de son métier ici-bas ; celui des moutons est de bêler, et le nôtre, Sire, est de les tondre.
Le roi d'Yvetot profita de la leçon ; il décréta une bonne taxe de capitation qui fit hurler son peuple, mais qui paya le maçon, le charpentier, le couvreur et le reste.
Et comme, dans ce royaume vraiment exceptionnel, les devis n'étaient jamais dépassés, la grange élevée, le monarque eut encore avec le reliquat de quoi s'acheter une belle douzaine de couronnes, c'est-à-dire de bonnets de coton de rechange.
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