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Citation de Harioutz


Harioutz   09 avril 2020
Le roman noir de l'Histoire de Didier Daeninckx
Les haïkus de Reims

Toute la journée, la cathédrale avait brûlé. J'étais alors en dehors de la ville, face au fort de Brimont d'où partaient les obus incendiaires, enfoui dans une tranchée que nous avions reprise à l'ennemi trois jours plus tôt.
A l'aide du petit périscope que ma sœur m'avait envoyé en pièces détachées que j'avais patiemment assemblées, je pouvais apercevoir les artilleurs allemands éjectant les douilles de cuivre des culasses fumantes.
Entre deux explosions, on pouvait entendre les ordres hurlés par les officiers de la batterie pour que la troupe garde le rythme.
Les bombes volantes passaient à quelques mètres au-dessus de nous et leur souffle chaud faisait voler les pans de nos vareuses. Nous étions une trentaine d'hommes bloqués là, dont la mission consistait à observer les mouvements, à transmettre les positions adverses pour le réglage de nos propres pièces d'artillerie.

Le premier poste de téléphone se trouvait à cinq cents mètres en retrait, et deux hommes avaient déjà payé de leur vie l'ordre que je leur avais donné d'acheminer à l'arrière le résultat de nos constatations.
Les incendies, qui ravageaient le cœur de la ville, jetaient une lumière rouge à des kilomètres à la ronde, et la moindre tentative de sortie équivalait à un suicide.

Pourtant, quelle n'avait pas été ma surprise de voir arriver trois hommes envoyés par le commandant du 33e régiment d'infanterie auquel notre bataillon appartenait. Le lieutenant Girard, que je connaissais pour avoir participé à ses côtés à la reprise de la ville la semaine précédente, avait fui mon regard quand il s'était approché de moi.
-Vous venez en renfort ?
- Non sergent … On a ordre de vous ramener à l'arrière ...

Un obus défectueux avait labouré la colline, à notre gauche, nous obligeant à nous jeter sur le sol boueux. Je m'étais relevé le premier.

- Me ramener à l'arrière ? Et pourquoi ?
- Ne posez pas de questions, sergent, et remettez-moi votre arme. Vous êtes aux arrêts de rigueur.

Le lieutenant Girard avait attendu que l'enfer ne soit plus qu'un purgatoire pour prendre le chemin du retour. A trois heures du matin, harassé, je m'étais retrouvé devant le commandant Faubert, flanqué de deux subordonnés, qui avaient agité devant lui une poignée de feuilles.

- C'est bien vous, sergent Lapie, qui êtes responsable de cette publication, de cette Gazette du 33e ?
- Oui mon commandant. Il s'en publie dans tous les régiments et j'ai même obtenu votre autorisation …

Il s'était laissé tomber sur son siège et avait ouvert le dernier numéro pour en lire quelques extraits.

- Oui, pour des textes patriotiques, pas pour des écrits sans queue ni tête comme celui-ci :

Des arrivages de chair
Bien fraîche, toute préparée,
Pour cette nuit sont signalés.

Ou pire encore :

Le moribond criait : Maman !
De l'arrière, le journaliste
A entendu : Vive la France !

On est là dans l'entreprise de démoralisation. c'est le général Combes, pourtant ami avec l'un de nos plus grands poètes récemment disparu, Paul Déroulède, qui m'a alerté. Vous connaissez Le Clairon, j'imagine ?

Il s'était mis à déclamer d'une voix vibrante :

L'air est pur,
La route est large,
Le clairon sonne la charge,
Les Zouaves vont chantant,
Et là-haut sur la colline,
Dans la forêt qui domine,
Le Prussien les attend.

J'avais rectifié ma position.
- Ce sont des poèmes d'inspiration japonaise, mon commandant, des haïkus ... Plusieurs de mes hommes en écrivent … Ils ne pensent pas à mal …
- Ce n'est pas à vous d'en juger. Et je ne vois pas ce que les Japonais ont à faire dans notre histoire ! Lieutenant, conduisez le sergent dans le quartier de force en attendant que je décide de la suite à donner à cette affaire.
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