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Note moyenne 3.79 /5 (sur 38 notes)

Nationalité : France
Né(e) : 1960
Biographie :

Né dans une famille de paysans et de maçons, François Bugeon a grandi sur les rives du Cher près de Vierzon.

Tout d’abord céramiste, puis ingénieur pour la physique fondamentale et l’astrophysique, il est aujourd’hui chargé de communication dans un grand centre de recherche scientifique.

"Le Monde entier" (2016) est son premier roman publié.

Source : http://www.lerouergue.com/
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Entretien avec François Bugeon à propos de son roman Le monde entier :



12/10/2016

Votre roman met en scène le personnage de Chevalier, un homme solitaire et taciturne. Comment est né ce personnage ?


Je connais beaucoup de Chevaliers, ruraux ou citadins. Non pas taiseux mais inaudibles. Non pas solitaires mais accoutumés à la solitude.
Je voulais parler de ceux-là, dont l’histoire n’intéresse personne, dont on pense qu’ils n’ont rien à dire parce qu’on ne les entend pas, dont on croit connaitre l’existence parce qu’on n’en voit que l’apparente banalité ou le stéréotype remarquable.
Chevalier n’est pas un héros. Il pourrait l’être, mais il ne l’est pas. Le sauvetage des occupants de la voiture accidentée en début de récit est héroïque mais inutile. La voiture n’a pas pris feu, les occupants n’étaient pas en danger et il aurait très bien pu attendre les pompiers.
Chevalier n’est pas exemplaire, personne n’a envie de lui ressembler au début de ce roman, et pourtant, il a de la valeur. J’ai fait le pari de démontrer cette valeur-là, de faire en sorte qu’elle s’impose et le transforme aux yeux du lecteur en un être exceptionnel.



Après avoir sauvé 3 personnes d’un accident de voiture, l’une d’entre eux reste introuvable. Elle réapparaît pourtant quelque temps plus tard dans un mauvais état et Chevalier décide de la garder chez lui le temps de sa remise sur pieds. Comment vous est venue cette histoire ? Comprenez-vous la réaction de Chevalier ?


Chevalier est un homme raisonnable, un mécanicien, besogneux, méthodique. Comme beaucoup, il imagine que ses actions ne sont pas le résultat de ses émotions. D’ailleurs, il ne leur laisse pas grand place, ses relations avec sa mère et ses amis, masculins ou féminins, en sont la preuve. C’est une sorte de réaction conditionnée qui le fait sortir les gens de la voiture accidentée. Il agit par devoir en homme d’action, et fait ce qu’il doit faire comme il répare les machines en panne dans son usine.
Il pense accueillir la jeune rescapée de la même façon. Mais ce choix résulte d’un instinct qui n’a rien à voir avec le besoin d’agir. Ce devoir en est peut-être un, mais celui-ci va pour une fois dans le sens d’une émotion qu’il ne maitrise pas. Cette jeune fille est l’extraordinaire dans sa vie ordinaire de vieux gars. La conséquence de ce choix est que Chevalier accepte de ne plus vraiment contrôler sa vie. Il ne s’en doute pas sur le moment, à moins que ce soit ce qu’il désirait depuis longtemps au fond de lui.
Ce roman a été écrit bien avant les terribles événements qui font mourir des dizaines de milliers d’exilés devant nos plages de Méditerranée, mais je voulais déjà y parler de l’accueil comme une chose évidente. Cette hospitalité offerte par des petites gens qui ne se posent pas de questions, qui agissent ainsi parce qu’il leur semble juste d’accueillir des étrangers démunis. Plus que bien d’autres, ils sont notre honneur et notre fierté.



Le roman se déroule sur une très courte période et vous a donc permis de donner une importance forte aux détails du quotidien de vos personnages. Aviez-vous prévu cette temporalité ? Pourquoi un tel intérêt pour les détails et la retranscription fidèle du temps qui passe ?


C’est la lecture de Claude Simon qui m’a fait comprendre ce que peut être le temps et l’espace pour celui qui raconte. On peut décrire l’espace le plus infime ou le plus large, détailler la durée la plus brève ou bien englober l’âge de l’Univers. On a cette possibilité.
Sans doute que le temps est traité différemment dans mon écriture parce que j’imagine tous les éléments qui entourent chaque scène, même ceux qui n’entrent pas dans le champ de l’action que je développe. Concevoir un environnement complet pour le moindre moment est pour moi la garantie que je ne me mens pas, que c’est bien telle chose, telle personne, tel acte, que je veux écrire, que je ne pratique pas une écriture approximative qui se contente de brosser les personnages sans les connaitre intimement.
Dans l’absolu, je dois pouvoir imaginer le village, le pays, la planète entière pour une simple scène dans laquelle une jeune fille croque dans un quignon de pain. La lumière dans la pièce, la place de la jeune fille, le pain encore emballé sur la cuisinière, son odeur acide et ronde, le vélo qu’elle a pris tout à l’heure pour aller à la boulangerie posé contre le mur de la maison, les quelques gouttes de rosée du matin encore le guidon… Il suffit d`écrire un mot pour que tous les autres se pressent. Mon véritable problème dans cette affaire est de savoir où m’arrêter.
L’avantage de cette façon d’écrire est que le temps devient un allié. Elle rend possible la description de choses très complexes qui occupent des durées très courtes. Certes, Chevalier a eu besoin de trois jours pour changer sa vie entière. Un seul aurait suffi, mais je voulais laisser à la jeune fille qu’il accueille le temps de se reposer…



Le personnage de Chevalier, timide et peu sociable, ne s’exprime que rarement auprès des autres et préfère demeurer spectateur. Sans révéler la fin du roman, il va expérimenter, pour la première fois, le dialogue vrai avec son entourage. Pourquoi lui avoir donné ce trait de caractère ? Quel message souhaitez-vous faire passer sur la relation aux autres ?


Chevalier est sans doute timide, mais c’est le cours de sa vie qui l’a rendu peu sociable plutôt que sa nature profonde, néanmoins je concède volontiers qu’on puisse en douter quand on le rencontre.
C’est à cela que je voulais en venir : Chevalier est loin d’être celui qu’on imagine. Dans ce récit, chacun croyait connaitre l’autre et le découvre soudain différent. C’est cette découverte qui m’intéresse, qui m’a toujours intéressé en vérité. Ce moment où l’on prend conscience que l’autre, en face, ne se résume pas à l’image qu’on avait de lui.
Je pense sincèrement que l’autre est le continent derrière l’océan ; on sait bien qu’il est là, on en connaît ce que disent les cartes et les livres, mais on ignore tout de sa réalité jusqu’à ce qu’on y pose le pied. L’altruisme et la bienveillance me semblent des voyages que l’on entreprend dans ce continent humain. Ce sont des voyages magnifiques et parfois risqués, mais les seuls qui comptent vraiment selon moi.
C’est sans doute parce qu’il est bienveillant que Chevalier s’y embarque, et que ceux qui l’entourent lui font découvrir un paysage qu’il ne soupçonnait pas.



Votre roman est très lumineux et malgré des éléments tragiques, le lecteur en ressort touché et le baume au coeur. Comment s’y prend-on pour écrire un texte de la sorte ? N’avez-vous pas été tenté par le tragique ?


D’une part, il est si facile d’être tragique. Le public ne demande que cela après tout, les journaux ne se vendent bien que lorsqu’ils racontent les nouvelles les plus terribles.
D’autre part, je revendique la phrase de Jean Vilar : « Que nous l’appelions artistique ou culturelle, une entreprise qui ne s’aventure pas est une entreprise inutile…» Je la fais mienne pour toutes les dimensions de la création humaine, de la science à l’art.
Il faut oser prendre un risque quand on prétend produire une œuvre artistique. Il faut s’engager. Je voulais provoquer une empathie pour des gens dont la vie n’intéresse pas grand monde. Je voulais parler de petits sentiments communs plutôt que des grandes tragédies qui nous transportent. Ce projet pouvait paraitre dérisoire, je le savais et j’avais donc pris le risque de ne pas être publié. Je ne remercierais jamais assez Nathalie Démoulin, mon éditrice au Rouergue, d’avoir repéré mon texte, d’avoir pris ce risque de son côté.
Et puis, je n’ai jamais voulu faire un roman lumineux. Il est au contraire assez sombre, la mort et l’abandon y occupent une grande place. En réalité, ce ne sont pas les faits, ni les hommes, qui sont positifs dans cette histoire, c’est notre regard sur eux qui s’éclaire. Dans les premiers chapitres, on accompagne un Chevalier fruste, portant bien mal son nom. Dans la suite du récit, l’homme se révèle, où plutôt ses découvertes sur ceux qui l’entourent le révèlent comme il est, jusqu’à la toute fin où l’on envisage enfin ce qu’il pourra devenir. Ce que l’on ressent, c’est que ressentent Chevalier et les différents protagonistes, c’est le plaisir étonnant de la découverte de l’autre.



Alors que votre roman ne se déroule principalement que dans un petit village où tout le monde se connaît, vous avez choisi de l’intituler Le monde entier. Pourquoi ce titre ?


Pour être franc, ce titre m’a aidé à garder le cap durant l’écriture du roman, mais je pensais qu’il était provisoire, car il est rare que les éditeurs gardent celui qui leur est proposé pour un manuscrit. Cela fut pourtant le cas, sans doute parce que ce titre raconte, lui aussi une partie de l’histoire.
Pendant longtemps, j’ai cru que ce village était une sorte de représentation du monde et que les gens que j’y décrivais étaient un modèle possible de millions d’individus.
Un autre sens est venu s’ajouter à cela, que je pense plus pertinent. Je le dois à mon ami Simon Borja lorsque nous avons discuté autour de l’excellent article qu’il a écrit sur mon livre dans la Nouvelle quinzaine littéraire. Je crois maintenant qu’un monde entier apparaît quand on prend conscience que la personne en face de vous est différente de ce que l’on en imaginait, comme si le monde qui nous connaissions aupar-vants n’était que partiel. Le monde que nous percevons par nous même est incomplet. Le monde entier, c’est l’autre.



Le monde entier est votre premier roman. Qu’est-ce qui vous a poussé vers l’écriture ? Avez-vous d’autres projets ?


J’écris depuis mon enfance, j’ai écrit plusieurs romans qui n’ont jamais été publiés. Avec le recul, je suis certain qu’ils n’en valaient pas la peine, sans doute parce que je n’avais pas grand-chose à raconter, juste de belles histoires, enfin, ce que je pensais être de belles histoires.
C’est sans doute le sentiment de liberté offert par la page blanche qui m’a d’abord poussé vers l’écriture, à moins que ce ne soit un certain gout pour le masochisme... Ajoutons à cela le besoin de reconnaissance pour celui que je croyais être. Et puis, je me suis pris au jeu.
Je pense aujourd’hui que l’écriture en soi ne vaut pas grand chose si on ne se tient qu’à elle. Elle me semble avant tout un engagement à mes lecteurs, un dialogue avec l’inconnu. Elle résulte de la nécessité urgente de toucher ceux qui sont sensibles à ce qui m’importe, et elle n’a de sens que si le lecteur en est le but. Écrire est devenu un acte complice, un plaisir à partager.
D’autres projets ? Je travaille sur un nouveau roman. Mais que c’est long, difficile et incertain. J’ai bien peur de mettre pas mal de temps pour le mener à bout.



François Bugeon et ses lectures :



Quel est le livre qui vous a donné envie d’écrire ?


Je ne me souviens plus. Je crois que tous les livres que j’ai lus, gamin puis adolescent, ont participé à cette envie.



Quel est l’auteur qui vous a donné envie d’arrêter d’écrire (par ses qualités exceptionnelles...) ?


Aucun. Au contraire, même, chaque découverte d’un écrivain majeur à mes yeux a été une raison supplémentaire et différente d’écrire. Je pense à Claude Simon, Jean Giono, Yasushi Inoué, mais aussi à Frédéric Dard, Jean Echenoz, William Faulkner, Christian Gailly, Erri De Luca, Gabriel Garcia Marquez, Haruki Murakami, François Rabelais, Michel Tournier, Kurt Vonnegut Jr, Marguerite Yourcenar



Quelle est votre première grande découverte littéraire ?


La révélation a été L`enfant de la haute mer de Jules Supervielle.
Mais la claque monumentale fut Salammbô de Gustave Flaubert.



Quel est le livre que vous avez relu le plus souvent ?


Je ne relis pas de livres. Il y en a trop qui attendent d’être lus.



Quel est le livre que vous avez honte de ne pas avoir lu ?


Honte de ne pas avoir lu un livre ? Quelle idée ! Mais il est vrai qu’on trouvera toujours quelqu’un pour vous dire que vous devriez avoir honte de ne pas avoir lu tel livre ou tel auteur. Louis-Ferdinand Céline, par exemple... Comment ! Vous n’avez pas lu de Céline ? Quel manque à votre culture ! N’avez-vous pas honte ? Non, je n’ai pas honte, je ne lirais jamais Céline même s’il est génial. Il y a des milliers d’autres auteurs qui méritent autant d’être lu et une vie n’y suffira pas. Alors non, je n’offrirais pas une seconde de mon temps à sa mémoire.



Quelle est la perle méconnue que vous souhaiteriez faire découvrir à nos lecteurs?


Pas si méconnu que cela, mais pas assez connu, c’est certain, l’étonnant Flatland d`Edwin A. Abbott.



Quel est le classique de la littérature dont vous trouvez la réputation surfaite ?


Le Petit Prince d`Antoine de Saint-Exupéry.



Et en ce moment que lisez-vous ?


Cosmos de Michel Onfray
La légalisation des drogues: Une mesure de salut public de Michel Hautefeuille et Emma Wieviorka.
Le Tour de la prison de Marguerite Yourcenar.



Entretien réalisé par Marie-Delphine

Découvrez Le monde entier de François Bugeon aux éditions du Rouergue :


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Citations et extraits (12) Voir plus Ajouter une citation
nathavh   14 juillet 2016
Le monde entier de François Bugeon
Claudie lui répondit que ce n'était pas étonnant, que c'est comme ça les vieux gars, que ça ne parle jamais de ce qui leur tient à coeur.
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Virginie_Vertigo   30 juin 2016
Le monde entier de François Bugeon
Il n'avait su ce que les femmes voulaient, n'avait jamais osé voir les messages qu'elles pouvaient lui envoyer, ni projeter en elles ses propres désirs. Il se doutait bien, pourtant, que certaines avaient tenté de lui faire savoir qu'elles le trouvaient à leur goût. Sans vouloir ressembler à Ségur, il aurait aimé, lui aussi,savoir reconnaître ces petits signaux qu'elles destinent aux hommes quand elles sont disposées à leur plaire.
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nathavh   14 juillet 2016
Le monde entier de François Bugeon
Elle lui expliqua qu'il valait mieux le laisser en paix, qu'on ne veut pas voir grand monde de son vivant quand on a voulu ne plus voir personne dans la mort.
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nathavh   14 juillet 2016
Le monde entier de François Bugeon
Le jardin et Chevalier c'était la même chose, personne n'aurait eu l'idée d'imaginer l'un sans l'autre.
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nathavh   14 juillet 2016
Le monde entier de François Bugeon
En réalité, c'était le besoin de comprendre, l'urgence de savoir ce qui avait transformé à ce point son ancien amoureux, qui l'avait conduite jusqu'au jardin malgré sa peine.

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nathavh   14 juillet 2016
Le monde entier de François Bugeon
Ce n'était pas la couleur de sa peau, son histoire, son âge ou son milieu qui la rendaient différente à leurs yeux, mais sa façon d'être et de penser.
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nathavh   14 juillet 2016
Le monde entier de François Bugeon
Il pensa que ces femmes-là étaient comme des pierres au bord du chemin, que l'on pousse sur le côté pour qu'elles ne blessent pas les marcheurs.

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nathavh   14 juillet 2016
Le monde entier de François Bugeon
Comme si le fait de ne pas être riche ni cultivé signifiait que l'on possédait une morale plus complaisante, une sensibilité moindre.
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nathavh   14 juillet 2016
Le monde entier de François Bugeon
Il disait que c'est se reposer et se reposer c'est comme prendre son souffle, on en a besoin, c'est utile.
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nathavh   14 juillet 2016
Le monde entier de François Bugeon
Pour lui, le café était comme une cuisine à l'échelle du village dans laquelle on pouvait se retrouver pour parler de rien et se tenir au chaud, comme une famille avant le souper.

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