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Note moyenne 3.82 /5 (sur 22 notes)

Nationalité : France
Né(e) le : 28/06/1974
Biographie :

Frédéric Landragin est linguiste et photographe.

Il travaille dans les domaines de linguistique de corpus, de traitement automatique des langues et de médiation scientifique.

Diplômé de l’École nationale supérieure d'informatique pour l'industrie et l'entreprise (ENSIIE, Evry) (1995-1998), il est titulaire d'un DEA en Informatique Fondamentale de l'Université Paris-Est Marne-la-Vallée (1998-1999).

Il a fait sa thèse en informatique à l'Université de Lorraine (UHP-Nancy 1), au Laboratoire lorrain de recherche en informatique et ses applications (LORIA, Nancy) (1999-2003).

Frédéric Landragin est directeur de recherche au CNRS depuis 2015.

Spécialisé en photo animalière et macro, il recherche dans ses images la simplicité et l'impact. Par son activité de chercheur, il s'intéresse au langage des mots et au langage des images. Ses réflexions viennent nourrir sa pratique de la photo, qu'il partage à travers divers articles et expositions.

Il est auteur de "Les secrets de la série photo" (Eyrolles, 2015) ainsi que du roman "Comment parler à un alien ? : langage et linguistique dans la science-fiction" (Bélial’, 2018).

son site : http://frederic.landragin.free.fr/

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Source : fred.landragin.free.f
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Entretien avec Frédéric Landragin, à propos de son essai Comment parler à un alien ?


Et si demain, les extraterrestres débarquaient sur Terre ? Ou si des scientifiques venaient à les rencontrer lors d’un voyage interstellaire ? Quelles seraient leurs intentions, viendraient-ils en paix ? Pour le savoir, il faudrait pouvoir communiquer avec eux, et établir un premier contact.

C’est à ces questions que Frédéric Landragin tente de répondre dans un essai aussi pragmatique qu’accessible : inspiré par de nombreux romans et films de science-fiction tels que Premier contact, L’Enchâssement ou encore Les Langages de Pao. Frédéric Landragin, spécialiste en linguistique fait dialoguer science-fiction et linguistique dans son essai Comment parler à un alien ? Il y pose les bases du langage, et s’interroge sur les modalités d’un premier contact avec une intelligence extraterrestre.


Chercheur en linguistique et directeur de recherches au CNRS, vous êtes spécialisé en traitement automatique des langues. On ressent au fil de l’ouvrage, tout votre enthousiasme et votre amour pour cette discipline. D’où vient cette fascination pour les langues ? Qu’est-ce qui vous a amené à vous passionner pour la linguistique-fiction : « une œuvre de science-fiction dont l’aspect scientifique concerne en premier lieu la linguistique » ?

C’est pour moi une très bonne nouvelle que mon enthousiasme se ressente, merci pour ce retour ! Il se trouve que j’ai été fasciné par l’informatique et la programmation avant de l’être par les langues. J’ai suivi un cursus d’informatique, et c’est au cours de mon stage de fin d’études que, participant à un projet de traitement automatique des langues, j’ai été amené à formaliser l’interprétation de phrases (en anglais) : je devais programmer les réponses d’un système de dialogue humain-machine face à des requêtes exprimées oralement par l’utilisateur. La tâche consistait en l’aménagement d’un intérieur mais, en fait, peu importe la tâche à résoudre : à partir du moment où l’utilisateur peut s’exprimer en langue naturelle, la machine se trouve confrontée à des problèmes pour lesquels elle n’est pas adaptée. Celui de l’ambiguïté, notamment, qui m’a totalement fasciné.


J’ai alors creusé cette question de l’ambiguïté, trouvé des exemples dans des articles de linguistique, et j’ai ainsi poursuivi des études en linguistique-informatique. J’étais alors lecteur de science-fiction depuis longtemps, mais j’ai repris et relu avec un intérêt nouveau les romans traitant de linguistique, comme Les Langages de Pao de Jack Vance, Babel 17 de Samuel Delany et L’Enchâssement de Ian Watson. Leur première lecture ne m’avait pas forcément fasciné, mais la seconde, oui !



Tout en posant les bases de la linguistique, votre essai aborde des questions plus philosophiques : au sein même de l’humanité, le langage peut poser des obstacles à la compréhension. Vous vous appuyez surtout sur les grandes théories de Sapir-Whorf et de Noam Chomsky, que vous vulgarisez pour le lecteur débutant, et qui sont également reprises dans plusieurs romans de science-fiction. Vous semblait-il nécessaire de revenir en détail sur la communication entre humains ? Faut-il apprendre à se parler à soi-même avant d’aller à la rencontre de l’autre ?

Les langues naturelles servent à beaucoup de choses, comme élaborer des encyclopédies (notre mémoire collective, en quelque sorte), mais elles servent avant tout à communiquer entre nous. Et c’est en communiquant qu’on prend conscience des obstacles possibles et de l’importance de phénomènes linguistiques comme l’ambiguïté, la synonymie, la polysémie (plusieurs sens possibles pour un même terme). Définir ces phénomènes et leurs conséquences en situation de communication prend du temps et peut vite lasser un lecteur peu intéressé par la linguistique. Au contraire, les théories de Sapir-Whorf et de Chomsky sont très parlantes. C’est probablement l’une des raisons de leur succès et de leur appropriation par les auteurs de science-fiction. L’hypothèse de Sapir-Whorf sert à illustrer que deux cultures différentes n’utilisent pas les mêmes termes et peuvent percevoir la même réalité de deux manières différentes : bel obstacle à la communication ! La grammaire universelle de Chomsky semble aller dans le sens inverse, en argumentant pour une communication toujours possible (tant que l’on reste au niveau de structures universelles).


On a là deux exemples qui permettent d’illustrer les facettes de la communication humaine, et c’est pourquoi je m’en suis servi comme points de départ. Ils permettent aussi de réfléchir aux limites du langage : la communication s’accompagne de malentendus, contresens, quiproquos. Connaître le fonctionnement de sa propre langue alimente cette réflexion, de même que s’imaginer communiquer avec un alien. En ce sens, oui, effectivement, apprendre à se parler à soi-même est un préalable intéressant avant d’aller à la rencontre de l’autre.


Langage et pensée semblent étroitement imbriqués. Dans quelle mesure notre perception du monde peut-elle être influencée par notre langue maternelle ? Notre perception de notre environnement pourrait-elle être bouleversée et transformée suite à des contacts avec des intelligences extraterrestres ?

C’est l’objet de l’hypothèse de Sapir-Whorf : si la langue A comporte plusieurs termes pour désigner des nuances de bleu (bleu clair, bleu foncé, bleu roi) et que la langue B comporte un seul terme pour toutes, alors un locuteur de la langue A va peut-être percevoir les couleurs de manière plus fine qu’un locuteur de la langue B. Cette affirmation est discutable car dans les langues, les termes de base peuvent très souvent s’accompagner d’adjectifs qualificatifs (clair, foncé) ou d’autres termes (roi). Comme l’un des auteurs de l’hypothèse, on peut utiliser une métaphore : le changement de langue opère comme un changement de coordonnées en géométrie. On voit les choses sous un autre angle, mais cela ne veut pas dire qu’on est transformé, en tout cas pas comme le peuple de Pao ou comme la linguiste Louise Banks du film Premier contact.


À mon avis, réfléchir longuement aux possibilités et aux limites du langage peut bouleverser notre perception, peut-être plus qu’apprendre une langue étrangère. Quant aux extraterrestres, si jamais on en rencontre un jour, l’événement sera tel que le bouleversement ne sera pas dû qu’à la langue.


Quels sont selon vous les présupposés fondamentaux pour établir un dialogue avec une intelligence extraterrestre ? Beaucoup d’œuvres de fiction nous présentent des extraterrestres humanoïdes, ces fameux « petits hommes verts » étonnamment proches de nous. Vous expliquez dans votre essai que lorsque des linguistes rencontrent une population aux langues inconnues, ils communiquent essentiellement grâce aux gestes, désignant les objets pour les nommer grâce à un geste de pointage. Est-ce que ces présupposés n’impliquent pas une proximité biologique entre êtres humains et extraterrestres, et quels en seraient les grands traits ?

Oui, ces présupposés impliquent une proximité, non seulement biologique, mais surtout culturelle : on attend des extraterrestres qu’ils se comportent comme des êtres curieux, soucieux de communiquer et prêts à apprendre de nous, plutôt que comme des fourmis, des abeilles ou des lions. Les auteurs de science-fiction le savent bien, et les exemples de premiers contacts infructueux sont nombreux en littérature. C’est le cas dans Solaris de Stanislas Lem, par exemple.


Quand l’échange est possible, alors on retrouve le même type de situation que celle d’un linguiste de terrain découvrant une peuplade isolée, à la langue inconnue : on commence par se présenter, et on produit des gestes de pointage en même temps qu’on parle, pour montrer de quoi on parle. On peut ainsi nommer les objets présents dans la situation de communication (c’est plus facile que de nommer des objets absents ou des concepts abstraits !) et faire apprendre ces noms. Puis on peut mimer des actions, pour faire apprendre des verbes. Le film Premier contact montre très bien les grands traits de ce déroulement, ainsi que les efforts et le temps requis. Il y manque quelques éléments, notamment la confirmation et l’infirmation, qui sont en revanche présents dans la nouvelle à l’origine du film, L’Histoire de ta vie de Ted Chiang.


Le philosophe mathématicien Ludwig Wittgenstein estimait toute traduction d’une langue extraterrestre vouée à l’échec du fait d’une trop grande distance sociale et culturelle. Vous avez écrit ce livre, vous n’êtes donc pas de cet avis ? Et dans ce cas, quels seraient les obstacles à surmonter pour parvenir à dialoguer avec une intelligence extraterrestre ?

Je ne suis pas de cet avis, mais peut-être suis-je trop optimiste ! Je pense aux abeilles que j’évoquais plus haut : pendant très longtemps, on a observé leur danse sans rien y comprendre. Puis des chercheurs ont réussi à décoder ce langage, et même à construire une abeille-robot capable d’interagir avec de vraies abeilles. La distance sociale et culturelle entre humains et abeilles est énorme, et pourtant une certaine communication a été possible. Bien sûr, celle-ci reste très terre à terre, portant essentiellement sur la position des sources de nourriture, et on peut considérer que le « dialogue » s’avère finalement plutôt frustrant qu’intéressant. Espérons que si des extraterrestres viennent jusqu’à nous, leur envie de communiquer ne se réduira pas à la recherche de nourriture…


Les univers de science-fiction se composent généralement de lieux et de personnages particuliers, mais aussi de mots, parfois de langues créés pour ajouter une pointe d’exotisme, le fameux « sense of wonder » - la sensation de gigantisme, d’espace infini, d’aventures et d’évasion - et compléter l’ancrage de ces univers étendus. Quelle est, selon vous, la langue fictive la plus crédible ? Comment peut se dérouler son apprentissage ?

J’aime bien comprendre comment les langues fonctionnent et quelles sont leurs caractéristiques principales, mais j’ai du mal à les apprendre. C’est valable pour les langues fictives, qu’il s’agisse de celles de J.R.R. Tolkien , du klingon de Star Trek ou du dothraki de Game of Thrones : je n’en parle ni n’en comprend absolument aucune, donc je ne pourrais pas parler de leur apprentissage. En revanche, j’aime bien l’idée que le klingon est une langue agglutinante avec trois genres grammaticaux plutôt que deux, ou que le quenya, l’une des langues elfiques de Tolkien, a évolué dans le temps, de même que l’ancien français a évolué en français contemporain.


Ce sont de telles caractéristiques qui m’impressionnent, et qui me procurent le sense of wonder. Tout mon respect va à Tolkien : il a construit son univers autour de ses langues, et cela suffit presque à en faire les langues fictives les plus crédibles. Pour citer une œuvre plus récente, je dois dire que j’ai été fasciné par l’approche de Frédéric Werst dans ses romans de la série Ward : la page de gauche est écrite en wardwesân, langue des Wards, la page de droite en français. Le lecteur peut ainsi prendre la mesure du travail de création réalisé.


Dans son essai L’Homme révolté, Albert Camus prête un grand pouvoir à la langue quand il dit : « Mal nommer un objet c’est ajouter au malheur du monde. » Pensez-vous que la langue puisse influencer l’évolution d’une société ?

Question difficile, mais je ne pense pas : il me semble que la langue n’a pas autant d’influence que cela, en tout cas moins que les idéologies, qui peuvent se décliner dans n’importe quelle langue… Si j’ai droit à un joker, c’est pour cette question !



Quelques questions à propos de vos lectures

Quel est le livre qui vous a inspiré à écrire votre essai ?

Les fous du langage. Des langues imaginaires et de leurs inventeurs de Marina Yaguello . Il s’agit d’un essai qui date de 1984, sans équivalent plus récent – autre que sa réédition en 2006. L’auteure est connue pour ses livres de vulgarisation en linguistique. Du côté des fictions, c’est L’Enchâssement de Ian Watson puis Légationville de China Miéville qui m’ont donné l’envie d’écrire, rien que pour pouvoir les citer.


Quel est le livre que vous auriez rêvé écrire ?

Ubik de Philip K. Dick, mais ce n’est pas à la portée de tout le monde…


Quelle est votre première grande découverte littéraire ?

L’Ile mystérieuse de Jules Verne ou L’Homme invisible de H.G. Wells (je ne me souviens plus lequel j’ai lu en premier).


Quel est le livre que vous avez honte de ne pas avoir lu ?

Il y en a plein ! Disons Le Seigneur des ténèbres de Robert Silverberg, car c’est l’un des auteurs de science-fiction que je préfère et dont j’ai lu beaucoup de romans, plus courts que celui-ci (L’Oreille interne, L’Homme dans le labyrinthe, Le Maître du hasard).


Quelle est la perle méconnue que vous souhaiteriez faire découvrir à nos lecteurs ?

La Ville au fond de l’œil de Francis Berthelot. L’auteur est connu, mais pas forcément pour ce livre.


Quel est le classique de la littérature dont vous trouvez la réputation surfaite ?

Peut-être Le Portrait de Dorian Gray d’ Oscar Wilde. Plus récemment, La Conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole.


Avez-vous une citation fétiche issue de la littérature ?

Des citations qui expriment des idées, pas vraiment, mais j’aime bien les premières phrases : « Longtemps je me suis couché de bonne heure », « Aujourd’hui maman est morte » ou « J’avais atteint l’âge de mille kilomètres ».


Et en ce moment que lisez-vous ?

La trilogie Rifteurs de Peter Watts, suite à un dossier paru dans le dernier numéro de la revue Bifrost.



Découvrez Comment parler à un alien ? de Frédéric Landragin aux éditions Le Bélial` :




Entretien réalisé par Coline Meret-Corbu.






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Citations et extraits (17) Voir plus Ajouter une citation
deuxquatredeux   09 janvier 2019
Comment parler à un alien ? de Frédéric Landragin
Enfin, ça y est ! Des aliens ont débarqué sur Terre, en plein Paris ! À moins que ce ne soit l'inverse : une mission d'exploration humaine aurait découvert une planète lointaine et habitée, au-delà de l'épaule d'Orion. Ce pourrait aussi être une rencontre dans l'espace intersidéral, non loin de la porte de Tannhäuser. Peu importe, en fait, car ces situations posent le même problème : comment parler à ces aliens ? Comment arriver à s'en faire comprendre sans commettre d'impair ? Comment saisir ce qu'ils cherchent à nous dire, sans se tromper et provoquer involontairement un conflit irrattrapable ? Et puis, à quoi peut bien ressembler une langue alien ? Reflète-t-elle les caractéristiques extraordinaires de la morphologie des aliens, de leur culture ? Tels les explorateurs d'antan rencontrant pour la première fois une population indigène, il faudra lever la barrière de la langue avant de pouvoir communiquer, car il y a des chances pour que les aliens ne parlent pas l'anglais américain, comme un certain cinéma nous y a habitués. Et même si les linguistes humains se penchent sans relâche sur le problème, le langage recèlera toujours une part de mystère, une facette aussi obscure et indéchiffrable qu'un code secret. Mais que peuvent faire des linguistes face à un tel défi ? Les méthodes classiques des explorateurs peuvent-elles s'appliquer ? Qu'apportent les méthodes modernes, les ressources en ligne comme Wikipédia et les connaissances récentes sur l'oral et l'écrit ? Ne peut-on pas créer une langue universelle, ou une extension de l'espéranto pour aliens ? Un linguiste est-il vraiment indispensable pour un premier contact ? Ces questions sont l'objet de ce livre dédié au langage et aux langues dans la science-fiction. Il s'intéressera aussi à toutes celles que vous avez dû vous poser en lisant Isaac Asimov, Philip K. Dick, Jack Vance, Greg Egan ou Ted Chiang. Nous verrons dans quelle mesure ce qu'ils décrivent est scientifiquement possible, déjà réalisé, ou totalement fictionnel. Plus que cela, ce livre vous fournira des connaissances de base en linguistique afin de vous permettre de mieux apprécier vos auteurs préférés et d'aller au cinéma avec une oreille plus avertie. Car Steven Spielberg, James Cameron, Ridley Scott ou Denis Villeneuve flirtent avec la linguistique de manière parfois pertinente, souvent exagérée, mais aussi totalement improbable. Quel rapport la SF entretient-elle donc avec la linguistique ? A-t-elle quelque chose à en apprendre, ou a-t-elle déjà prévu toutes les situations possibles, toutes les bizarreries linguistiques qui puissent être imaginées ? En route pour la galaxie du langage !



Avant-propos, pp. 13-14
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JCLDLGR   24 mars 2019
Comment parler à un alien ? de Frédéric Landragin
Qu'est-ce qu'une linguistique-fiction ?

Deux romans ont marqué la SF par leur orientation linguistique originale : les langages de Pao de Jack Vance [...] Et Babel 17, de Samuel Delany, dont les titres memes signalent le rôle central qu'ils donnent au langage. [...]

Un tel catalogue - forcément incomplet - permet de souligner les composants possibles d'une linguistique-fiction : illustration des liens entre langage et pensée, langage et intelligence, langage et pouvoir, description d'une langue imaginaire, d'un problème de communication, aventure d'un héros linguiste etc...
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LeCombatOculaire   09 janvier 2019
Comment parler à un alien ? de Frédéric Landragin
On doit au linguiste Roman Jakobson (1896-1982) d'avoir décortiqué la question de la communication en proposant six fonctions du langage (...) : la fonction expressive (...) la fonction conative (...) la fonction poétique (...) la fonction métalinguistique (...) la fonction référentielle (...) enfin, la fonction phatique (...) En revanche, aucun linguiste n'a jamais proposé de fonction « magique » du langage, fonction fictive qui a fait couler beaucoup d'encre - c'est La Septième Fonction du langage de Laurent Binet - notamment en SF. Ursula Le Guin (1929-2018) dans Terremer, Arthur C. Clarke (1917-2008) dans « Les Neuf Milliards de noms de Dieu », Frank Herbert (1920-1986) dans Dune avec la « Voix », Greg Egan (1961-) avec sa nouvelle « LAMA », ou plus récemment Erik L'Homme (1967-) dans Le Livre des étoiles : ces auteurs et bien d'autres mettent en scène des mots capables d'avoir une action directe sur le monde ou sur les humains. Connaître le nom secret des choses ou le nom secret de Dieu a des conséquences concrètes.
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LeScribouillard   19 janvier 2020
Comment parler à un alien ? de Frédéric Landragin
De nombreuses hypothèses ont été émises sur les raisons qui ont rendu la langue orale indispensable, lançant ainsi son évolution et sa diversification. Si le geste s'est imposé dans des situations telles que la chasse, où le gibier ne doit pas être effrayé, certains ont considéré que la langue orale – voire le cri – s'est imposé pour la communication à distance de nuit. C'est l'hypothèse que l'on peut désigner sous le nom de théorie « hé-ho » : des cris simples sont devenus de plus en plus signifiants avant d'évoluer vers les langues actuelles. Plusieurs autres hypothèses s'affrontent, portant elles aussi des noms évocateurs. La théorie « ouah-ouah » (ou « cui-cui ») soutient les langues se seraient formées en commençant par des onomatopées imitant des sons naturels, comme les jappements des chiens ou pépiements des oiseaux, pour ensuite se diversifier et se complexifier. Pas très éloignée, la théorie « peuh-peuh » considère la base des langues comme un ensemble d'interjections sonores exprimant une humeur, un sentiment ou une émotion. La théorie « la-la » rapproche quant à elle l'évolution de la langue de son apprentissage par les enfants, qui commencent par le babil. (...) La théorie « ding-dong » compare la langue à un jeu sonore musical rendu possible par la position du larynx, qui est l'un des aspects de l'évolution humaine conduisant à la capacité de parler. La théorie « ho-hisse » considère la langue comme une invention sociale, fruit du contact répété avec ses congénères et du travail en commun. La théorie « pfff » (ou désabusée) avance que la langue serait née par une volonté de conspirer, par exemple face à un chef trop autoritaire ou s'étant attribué trop de privilèges.



[Je compte moi-même apporter ma pierre à l'édifice en supputant que l'origine du langage vient d'un jour où Kaaris à force d'user ses cordes vocales a fini par dire des paroles cohérentes ou intelligibles : la théorie « tchoin-tchoin ».]
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LeCombatOculaire   09 janvier 2019
Comment parler à un alien ? de Frédéric Landragin
Mais c'est Lancelot Hogben (1895-1975), spécialiste de statistiques, qui proposa d'utiliser les ondes radio pour communiquer. Essayant de se glisser dans la peau de Martiens recevant un message, il met au point un code très simple pour transmettre des chiffres, puis des opérations sur les chiffres comme l'addition. Il enchaîne avec des mots-phrases comme "oui", "non", "compris", puis va de plus en plus loin, fondant ainsi l' « astraglossa » sur laquelle nous reviendrons. Il ira même jusqu'à imaginer comment jouer aux échecs avec les Martiens !
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LeCombatOculaire   09 janvier 2019
Comment parler à un alien ? de Frédéric Landragin
Commençons la pragmatique du troisième degré par le principe des performatifs décrit dans l'introduction en citant un passage de « L'Histoire de ta vie » de Ted Chiang : « le langage ne sert pas qu'à communiquer : il s'agit aussi d'une forme d'action. Selon la théorie des actes de langage, "Vous êtes en état d'arrestation", "Je baptise ce navire" ou "Je vous le promets" était un énoncé performatif : le locuteur n'effectuait l'action qu'à condition de prononcer les mots. Pour ces actes, savoir ce qui serait dit ne changeait rien. Au cours d'un mariage, chacun s'attendait à entendre la phrase "Je vous déclare unis par les liens du mariage", mais, jusqu'à ce que l'officiant les prononce, la cérémonie ne comptait pas. Dans un langage performatif, dire égalait faire. Pour les heptapodes, toute langue était performative. Au lieu d'utiliser le langage pour informer, ils s'en servaient pour réaliser. Bien sûr, ils savaient déjà ce qui allait se dire durant une conversation ; mais, afin que ce savoir s'avère, la conversation devait avoir lieu. »
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LeCombatOculaire   09 janvier 2019
Comment parler à un alien ? de Frédéric Landragin
Plus plausible est la situation décrite dans le roman La Forêt Sombre de Liu Cixin : après une hibernation de presque deux siècles, le personnage de Luo Ji, un « colmateur », se réveille dans le futur où les termes techniques sont passés d'une langue à l'autre : « En l'entendant parler, le regret éprouvé plus tôt par Luo Ji de voir la langue chinoise unilatéralement envahie de concepts occidentaux s'évanouit aussitôt, car l'anglais de Jonathan était lui aussi entremêlé de termes en chinois, tels que par exemple "programme Colmateur", prononcé dans sa langue. Ainsi donc, l'anglais - la langue la plus répandue de par le monde - et le chinois mandarin - la langue parlée par le plus grand nombre de locuteurs - s'étaient interpénétrées et fondues en un langage commun. Luo Ji apprendrait plus tard que toutes les autres langues du monde connaissaient elles aussi ce même phénomène de fusion. » En restreignant le processus de fusion de langues aux mots techniques, l'auteur ne fait finalement qu'extrapoler une situation courante.
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LeCombatOculaire   09 janvier 2019
Comment parler à un alien ? de Frédéric Landragin
Dans La Voix du maître, Stanislas Lem prend l'exemple de la dépêche suivante : « grand-mère décédée, obsèques mercredi ». Ce message peut être traduit dans n'importe quelle langue du monde, et sera compréhensible pour tous les francophones, belges comme québécois. C'est que les humains sont habitués à la mort des personnes âgées et à ce qu'un rite funéraire ait lieu pour s'occuper du corps du défunt. (...) En revanche, le sens peut totalement échapper à des aliens : « des créatures asexuées ne peuvent connaître la différenciation entre le père et la mère, et celles qui se diviseraient à la façon des amibes n'auraient pas besoin de créer le concept de parent, même asexué. Elles ne saisiraient donc pas la signification de "grand-mère". Des créatures qui ne connaîtraient pas le mort (les amibes, en se divisant, ne meurent pas) ne sauraient ce que sont les concepts de mort et d'enterrement). » Langues et sociétés sont liées, et décrypter un message alien va donc bien au-delà de la traduction d'un message linguistique.
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LeCombatOculaire   09 janvier 2019
Comment parler à un alien ? de Frédéric Landragin
Un exemple du premier cas est le « laadan » construite en 1982 par Suzette Haden Elgin pour son roman Native Tongue. Le but de cette langue est clairement féministe et consiste à rendre compte, dans une langue artificielle, du vécu des femmes, de leur univers et de pensées non machistes. Le roman met en scène des personnages féminins qui développent leur propre langue secrète, dans un monde où les femmes ont été privées de leurs droits civils. Cette langue leur servira pour communiquer avec des aliens. Il s'agit d'une langue agglutinante avec des tons. Elle comprend 36 pronoms personnels afin de traduire différents types de relations sociales et affectives entre les locuteurs. L'autrice a publié toutes ses ressources dans un livre intitulé A first Dictionary and Grammar of Laadan et a également écrit des ouvrages sur l'auto-défense verbale, confirmant ainsi l'origine militante du laadan.
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LeCombatOculaire   09 janvier 2019
Comment parler à un alien ? de Frédéric Landragin
On estime l'âge des proto-langages à près d'un million d'années (époque d'homo erectus), tandis que les premières langues remonteraient à environ 100 000 ans, en gros à l'avènement d'homo sapiens. Dans les deux cas, il s'agirait de langues uniquement orales, les systèmes d'écriture datant, eux, de 6 à 10 000 ans avant notre ère. Là encore, l'incertitude règne : les traces que nous avons découvertes (comme la fameuse pierre de Rosette ou, plus anciennes, les tablettes d'argiles mésopotamiennes et autres kudurrus - stèles de donation de terre - tels que le caillou Michaux, kudurru découvert en Mésopotamie par le botaniste André Michaux (1746-1802) et ramené en France en 1786) sont celles qui ont résisté aux ravages du temps. Une écriture plus ancienne a pu exister, utilisant des supports périssables comme des peaux ou des morceaux de bois.
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