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Citation de Charybde2


Charybde2   24 mars 2018
Samouraïs dans la brousse de Guillaume Jan
Tentons de le suivre encore un peu dans son cheminement solitaire, dans sa longue route au cœur de l’océan de verdure. Il a 35 ans, il est né le 16 mars 1938 à Toyomaka près d’Osaka, au Japon, il s’appelle Takayoshi Kano et les jambes de son pantalon de flanelle sont crottées de boue rouge. Sa chemise ne vaut guère mieux, délavée par le soleil et les litres de sueur. Il pédale en danseuse pour affronter les côtes, s’essuie parfois le front avec une serviette, de couleur écrue, qu’il laisse pendre sur sa nuque. Il crapahute sur cette piste sinueuse alors que d’autres papillons l’accompagnent. Quand il pénètre dans un tunnel de verdure, il en savoure la fraîcheur. Le vent baigne ses cheveux noirs, il ne pense à rien, ou bien il se rappelle la carapace écaillée du pangolin qu’un enfant a voulu lui vendre ce matin, à bord du bac rouillé qui traversait la Tshuapa. Il se rappelle aussi les premiers bonobos croisés lors de ce séjour exploratoire, c’était loin en amont de la rivière, il y a quatre ou cinq semaines. Leurs dos musclés, leurs poils charbon, leurs bras longilignes, leurs longues mains, leurs longs pieds, leur bonne humeur ; et puis leur regard profond, empli de sagesse, d’empathie ou de curiosité, quand ils sont descendus de quelques branches pour mieux observer cet intrus à deux pattes qui n’osait pas bouger, qui jubilait à voix basse, qui tremblait d’exaltation. Dans les montées, il regrette son automobile, qui a rendu l’âme la semaine dernière – une 404 carmin, achetée deux mois plus tôt au bord du fleuve Zaïre, dans la ville de Mbandaka. Je vous la cède pour 1 000 zaïres, et c’est un prix d’ami, avait dit le margoulin : les freins ne fonctionnaient plus, le moteur s’est grippé. La Peugeot a tout de même tenu 2 000 kilomètres sur les pistes ondulantes de cette brousse incongrue. Mais la guimbarde avait mauvais caractère, tombait en panne, renâclait, n’était jamais fiable. Il devait s’arrêter pour la ménager, pour l’abreuver d’eau, d’huile ou d’essence : le Japonais en profitait pour demander aux villageois s’il leur arrivait d’entrevoir des bonobos dans les alentours, on lui répondait que non, qu’on ne savait pas, mais que si on en voyait on en mangerait volontiers. On lui proposait du macaque boucané à la place, des antilopes de brousse fraîchement chassées, il déclinait. Il ne venait pas se taper la cloche, il ne venait pas exterminer les animaux de la jungle : il voulait juste regarder ces grands singes dont on ignorait tout, il voulait les observer, connaître leurs habitudes, étudier leur organisation sociale et, peut-être, mieux comprendre les origines des comportements humains.
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