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4.47/5 (sur 29 notes)

Nationalité : France
Né(e) à : Auchel , le 25/08/1964
Biographie :

Jean-Luc Bremond est né en 1964. Depuis de nombreuses années, il vit avec sa famille dans une communauté axée sur la non-violence où il exerce le métier de boulanger et de potier. Il joue de la musique et anime des ateliers de danse traditionnelle. C'est en marchant dans les grands espaces ventés du haut Languedoc que des histoires sont nées, nourries de la richesse de l’expérience communautaire.

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Citations et extraits (17) Voir plus Ajouter une citation
Un fracas percutant, un tremblement du fleuve, une
explosion de ses eaux ! Achack jaillit de sa couche et se
saisit du couteau qu’il gardait toujours sur lui. Debout, vêtu
de son pagne, ses deux pieds plantés sur le sable mouillé,
les yeux écarquillés, il chercha à comprendre d’où venait
le danger, la masse qui avait bien pu faire un tel bruit ?
Une sirène, au son grave et caverneux, retentit dans le cou-
chant rouge sang sur l’eau rubis. Encore un de ces bateaux
sans rames sillonnant continuellement le fleuve ! Achack
resta bouche bée. Fleuve, berges, forêts et monts s’embra-
saient, un grand incendie dans le soir tombant. Au centre
des flammes grenat, sur les braises incandescentes, le corps
cramoisi, l’Algonquin ne savait s’il flambait ou rêvait. Un
songe ? Non, le début de la saison chaude, précoce comme
l’avait été la saison froide, empourprait le mois de mai. Un
signe ? Oui, les couleurs enflammées indiquaient à Achack
qu’il avait pris la direction du rouge de l’été.
Un grand geyser jaillit des eaux sanguines, suivi d’une
masse sombre bondissant dans le ciel rutilant. Elle vrilla
et retomba dans une gerbe tumultueuse d’écume. Une
baleine ! Un rorqual venu du Labrador faire des provisions
de planctons dans les eaux douces et salées de l’embou-
chure du Saguenay. Achack jubila. Émerveillé par les bonds
spectaculaires du poisson géant, il entendit la messagère
du Grand Esprit le conjurer de faire comme elle, d’avoir
l’audace de sortir des eaux rassurantes de son nid pour
s’élancer dans l’inconnu de la vie. Affaibli par son jeûne,
Achack s’immergea dans des rêves rubescents. Toujours
pas de visions d’animaux !
À la clarté du jour, la rive apparut au levant. Des terres
infinies, boisées et illuminées de garance. Le soleil se dres-
sait au-dessus de son lit vermeil. Sternes, cormorans et
Fous de Bassan s’activaient en criant dans le ciel carmin.
Des huards et des dauphins plongeaient dans les flots
incarnats. Sa tête moustachue hors de l’eau, un loup-marin
nageait dans le courant, Achack décida de le suivre. Il plaça
les poissons semi-séchés dans sa peau d’orignal, la roula
avec sa lance et la posa par-dessus son sac. Après avoir
enfilé en bandoulière son arc et son carquois rempli de
flèches, sa besace de l’autre côté, son instrument dans le
dos, sa mailloche dans la main, il se mit en route, hésitant à
faire résonner son tambourin, de crainte de rencontrer des
pêcheurs de capelans ou réveiller les habitants endormis
dans les habitations colorées peuplant les berges.
Apercevant des Blancs se regrouper sur la plage, Achack
s’éloigna du Saint-Laurent au large duquel des bélugas for-
maient de multiples arcs scintillants. Il ne se sentait pas
encore prêt. Il ne se sentait pas encore prêt. Afin de se
mettre à couvert, il se dirigea vers un bois de trembles. Il
avait repéré un vallon parallèle au fleuve, vierge d’habita-
tions, à l’orée de la forêt d’épineux, il le suivrait pour se
cacher sitôt le danger. En frappant son guide de bois et de
peau tendue, il se faufila entre des bosquets d’arbres aux
bourgeons pourpres, des prairies garnies de fleurs mauves
et violettes, des rivières remplies de saumons rosés.
Ayant repris son jeûne, il contourna des fermes et des
champs cultivés, croisa des troupeaux de bêtes cornues
comme le bison ou chevelues, effrayantes, tel le géant
cannibale des légendes de son peuple. Achack paniqua. À
l’ouest, les villages de planches ou de pierres avaient rem-
placé les arbres et les clairières. À l’est, les landes étaient
entièrement peuplées. Il ne lui restait plus qu’à regagner
la paix du fleuve. De peur d’être remarqué, il installa son
bivouac à l’orée d’un bois de bouleaux à papier, au-dessus
d’un village trempé par la bruine. Dans l’attente imminente
de son animal protecteur, fermant les yeux, il fit sonner sa
percussion en un battement lancinant, un rythme feutré.
Cinq jours qu’il ne mangeait plus, à s’en tordre les boyaux,
qu’il calmait sa faim en buvant abondamment l’eau des
ruisseaux. Sa quête restait vaine. De rage d’être abandonné
par le Grand Esprit, il jeta son instrument et se mit à pleu-
rer, ce qu’il ne faisait plus depuis de nombreuses années.
Le couchant ardent fit saigner le ciel. Achack vit alors son
totem. Un renard roux dans l’embrasement de la soirée,
immobile près d’un hêtre cuivré, sa fourrure orangée se
confondant avec celle des bosquets. Le corps vacillant,
l’Algonquin sentit sa tête tournée et s’effondra sur le sol.
Tout devint nuit.
Un renard s’avançait vers lui, le reniflait, le poussait de son
museau pour le forcer à se relever. Il se mit à parler : « je peux
me fondre et m’intégrer dans mon environnement, y devenir invisible
à chaque instant. Je sais m’adapter aux circonstances, trouver des
astuces pour guetter les vivants, prêt à m’échapper aux moindres mou-
vements. Fais comme moi, fonds-toi dans les paysages hostiles. »
Achack ouvrit les yeux, le renard était toujours là.
Convaincu que le songe n’était pas encore sa vision, l’ado-
lescent répondit à l’animal :
« Tu m’invites au camouflage, à observer discrètement
les hommes blancs, sans pour autant prendre de risques
pour ma sécurité. Merci. »
La bête bondit dans le fourré. Après avoir étalé sa peau
d’orignal, Achack se recouvrit de sa chaude couverture et
s’endormit sans tarder.
L’enfant des lacs et des forêts respira l’air du littoral
avec bienfait et un sentiment de liberté, une impression
de nouveauté. Par ses eaux écarlates, côtes cerise, rochers
amarante, sable brique, horizon enluminé, le sud invitait
Achack à le suivre. En retour il fit chanter son tambour,
martelant le sable de ses pieds en l’honneur des êtres des
eaux, goélands, achigans et éperlans. Sur le point de défail-
lir, tant la faim le tenaillait, il affrontait ce qu’il ne pouvait
éviter plus longtemps : les Blancs. Il y en avait partout,
sur la plage, dans l’eau, sur les galeries des maisons qui
surplombaient le rivage, le visage plus rougeaud que pâle.
Le jour, développant l’art du camouflage enseigné par
l’esprit du renard, Achack contournait les pêcheurs affré-
tant leurs canots et démêlant leurs filets, bambins occupés
à jouer en revenant des cours ou les séchant, mères les
surveillant. Non pas qu’il se fondait dans le paysage, qui
le pourrait dans une zone sans arbres pour s’y cacher ? En
gardant une relative distance avec sa population, il s’accep-
tait différent. Le soir, il profitait d’être seul sur les rivages
pour avancer tard jusqu’à la nuit, battant la peau tendue
jusqu’à sombrer dans un cauchemar peuplé d’automobiles
se déplaçant en détonant sur les routes et dans les bourgs.
Plus Achack progressait, plus la terre grossissait de
Blancs lui manifestant indifférence ou raillerie. Les petits
couraient derrière lui en riant et criant. Les adultes se
moquaient de lui : le sauvage qui ne savait pas que le
monde était civilisé. Des quolibets qui transperçaient l’au-
tochtone de flèches de rejet. Était-il possible qu’il y eût
parmi ces gens des êtres sensés, au visage hospitalier, aux
mains désarmées, désireux de connaître les traditions de
son peuple, sa spiritualité, des personnes prêtes à écouter
son tambour, le messager des esprits ? L’Algonquin attei-
gnit le grand rassemblement de la nation des visages pâles.
Tant et tant d’individus ! Achack put presque les toucher.
Un jour chômé, le dimanche sacré, un temps où il était
bien vu de relâcher. Révulsés par cette étrange apparition
venue contrarier leur sortie, frôler leurs petits, les habitants
s’indignèrent du manque de pudeur de l’Indien le torse nu,
un pagne au-dessus de ses cuisses, un sac et des armes dans
le dos. Les sauvages ne devaient-ils pas vivre sur les terres
qui leur étaient réservées et, s’ils les quittaient, montrer un
laissez-passer ? Que faisaient donc les autorités ? Ne
disaient-elles pas que tous les Indiens devaient être absor-
bés dans la société civilisée, que leurs danses et leurs pra-
tiques sacrées n’étaient plus autorisées ? Pourquoi la police
montée n’intervenait-elle pas pour séquestrer cet opportun
jouant et chantant pour les ensorceler ? Ravis de ce diver-
tissement, les plus jeunes s’amusèrent de voir cet incongru
marcher proche d’eux, les yeux affolés, le visage crispé,
le pas saccadé, comme s’il découvrait pour la première
fois leur monde pourtant vieux de près de trois cents ans.
Rabaissé à en avoir la nausée, Achack redoublait d’efforts
pour ne pas s’effondrer. Comme la tortue, il se replia en
lui-même pour y chercher la sécurité, y puiser la force de
continuer. Au fond de sa carapace, parcouru de frissons, il
percevait la menace destructrice de ce peuple arrivant sans
cesse sur cette terre, dans leurs grands bateaux et véhicules,
comme ce camion chargé de troncs d’arbres qui roulait sur
la route asphaltée. Il laissa sa colère remonter.
« Le deuxième prophète du quatrième feu disait vrai.
C’est le visage de la convoitise qu’ils affichent, la jalousie de
notre liberté ! Les objets qu’ils apportent de leurs contrées
ou qu’ils fabriquent dans leurs cités, ne sont pas pour être
partagées mais bien pour dominer ! Leur soif de posséder
entraîne la mort de nos rivières et de nos forêts ! »
Sa mission lui parut ridicule. Le monde était déjà trop
abîmé. Le garçon était certain d’arriver trop tard pour inter-
peller les autres afin qu’ils arrêtent leur folle destruction,
tant elle était déjà entamée. N’allait-il pas se faire prendre
dans la toile collante de la civilisation des Blancs, succom-
ber à leurs fausses promesses de richesse, s’éloigner de la
sagesse des aînés ? L’angoisse et le découragement le sub-
mergèrent. Sans s’en rendre compte, il produisit des sons
si forts que les personnes, ahuries, s’écartèrent devant lui.
L’image du lapin revint dans la mémoire du musicien, le
messager de la peur lui rappeler de ne pas y céder ni d’y
résister. Le pouls de l’Algonquin devint plu
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Elijah se retourne vivement, il a senti une présence der-
rière lui. Sur le pré fleuri de coquelicots, la silhouette d’un
enfant lui cache l’astre rayonnant, malgré la pénombre sur
son visage il peut voir qu’il lui sourit. Le garçon descend le
talus, il se place hardiment devant le musicien qui a cessé
de jouer. Le klezmer contemple l’enfant maintenant éclairé
par le soleil de l’été. Il a les vêtements en lambeau, les pieds
nus, les pantalons courts qui laissent apparaître la crasse
de ses jambes, les cheveux très blonds mal coupés, par lui-
même, un plaisantin ou un mauvais barbier ? Il a les yeux
bleu délavé, légèrement bridés, ils clament l’innocence et la
gaîté, ils semblent dire au musicien : « pourquoi pleures-tu,
es-tu seul toi aussi ? »
Elijah regarde les mains du garçon et, chose inouïe, elles
tiennent un violon. Il ne peut s’empêcher de se revoir, à
peu près au même âge, jouer dans les rues pour quéman-
der de l’argent, afin de manger et de se loger, pour lui, ses
sœurs et ses frères.
« En joues-tu ? lui demande-t-il.
– Je dois bien manger, répond l’enfant en ricanant.
– Comment t’appelles-tu ?
– Istvan, et toi ?
– Elijah. Quel âge as-tu ?
– Onze ans et toi ?
– Vingt-six ans. Es-tu seul ?
– Oui. Est-ce que je peux venir avec toi ? »
Elijah ne sait quoi répondre, tant il est désarçonné,
bouleversé.
L’obscurité qui l’avait auparavant englouti dans la noir-
ceur de la culpabilité s’est, d’un seul coup, dissipée, comme
par magie, mais il n’en est pas moins embarrassé. A-t-il le
droit de se déplacer avec un mineur, sans doute un fugueur
échappé de sa maison ? Le klezmer réfléchit. S’il dit oui, il
ne serait plus seul, ils pourraient même jouer ensemble et
se faire plus d’argent.
« Je veux bien, mais tu dois d’abord me dire d’où tu
viens, répond-il à l’enfant.
– De Cluj. »
L’homme écarquille les yeux.
« De Cluj, mais c’est très loin d’ici ! Où est ta famille ?
Que fais-tu en Bessarabie ?
– Je gagne ma vie.
– Mais pourquoi pas en Transylvanie ? »
L’enfant ne répond pas. Elijah fronce les sourcils.
« Si tu veux venir avec moi, il faut m’en dire un peu plus,
dit-il avec sévérité. Où sont tes parents ?
– Je n’en ai plus. J’ai suivi des amis.
– Et où sont-ils à présent ?
– Ils sont partis plus au sud, à Tighina.
– Pourquoi ne les as-tu pas suivis ?
– Parce qu’ils voulaient continuer à voyager, ils comp-
taient même aller à Bucarest, mais moi je suis fatigué.
– Et tu crois qu’avec moi tu seras plus tranquille ! Mon
pauvre ami, je suis un musicien moi aussi, je n’ai pas de lieu
où aller.
– Mais vous êtes un adulte, vous pouvez me protéger,
mes amis sont comme moi des enfants, ils prennent trop
de risques.
– Comme ?
– De se faire voler, abuser ou même tuer. »
Elijah hoche lentement la tête. Il n’a plus le choix, il
ne peut pas laisser le garçon livrer à lui-même, il doit s’en
occuper.
« Bon, nous retournons en ville. Nous jouerons tous les
deux jusqu’à ce que je trouve une solution. Quel est ton
répertoire ?
– Tout ce qui se joue en Roumanie, chant populaire,
musique de danse, de fanfare et de Taraf. Je vous remercie,
vous ne le regretterez pas. »
Istvan et Elijah dorment dans des granges, des paillets,
des cabanes éloignées. Le klezmer regrette son violon, car
il lui ouvrait plus facilement les portes des foyers. Ici la
flûte est connue, mais c’est l’instrument des bergers. Les
gens ont certes pitié de l’enfant, mais ils ne prennent pas
assez au sérieux ses talents de violoniste au point de le
payer. Les deux musiciens reçoivent de la nourriture mais
pas de lit pour s’y coucher, pas de bains pour s’y laver.
Heureusement c’est l’été, il y a les rivières pour se baigner
et les prairies pour s’y lover. Après deux semaines à sil-
lonner les routes de Bessarabie, ils arrivent à Iassy. Avant
de pénétrer la ville moldave, les voyageurs choisissent les
berges d’un large cours d’eau pour nager. Après quelques
brasses dans la fraîcheur des flots, ils s’étalent sur l’herbe
grillée par l’été. L’enfant observe son compagnon qui ferme
les yeux, aveuglé par le soleil ardent. Cet homme réservé
ne l’a jamais vraiment questionné, il a respecté ses petites
cachotteries. Le garçon a apprécié la discrétion d’Elijah
mais, maintenant, il est impatient de connaître l’homme
qu’il considère en secret comme son père.
« Pourquoi es-tu sur les routes, n’as-tu pas de famille ? »
Le klezmer tourne la tête dans sa direction. L’enfant
s’est relevé, il est assis face à lui.
« Comme toi je me suis mis très tôt à jouer de la
musique pour gagner ma vie. Je fais partie d’une lignée de
Klezmorim. Mon père m’a initié au violon. Il n’a pas pu
transmettre son métier à mes deux jeunes frères, car ma
mère est morte quand j’avais huit ans, mes sœurs et mes
frères respectivement six, quatre, trois et un an. Puis il est
parti, deux ans plus tard, en nous confiant à la famille de
ma mère. Je me souviens de ses paroles comme si c’était
hier. Il imite la grosse voix de son paternel : Elijah, tu es
l’aîné, donc le responsable de tes sœurs et de tes frères. Je vais partir
pour retrouver Dieu qui m’a ravi mon aimée. Je dois me réconcilier
avec lui et avec moi. Je dois gagner la paix pour pouvoir continuer.
Chaque jour je prierai pour vous et quand je serai prêt je revien-
drai. La famille est d’accord pour vous prendre en charge, ils vous
répartiront, mais c’est toi, mon fils, qui est le responsable de mes
enfants. Tu dois gagner très tôt ta vie et entretenir ta fratrie, je ne veux
pas que vous soyez séparés. Je te fais confiance. »
Istvan rit.
« Ça ne s’est pas passé comme prévu. Tu me demandes
si j’ai une famille, je te dis « oui » mais j’en suis le père.
Aujourd’hui chacun a trouvé un métier et s’est marié. Je
suis très proche de mes sœurs, restées à Satu Mare, mes
frères ont eu besoin de se distancier de moi, mais je les
aime. Ils habitent chacun un shtetl près de notre ville,
poursuit Elijah.
– Comment se nomment-ils ?
– Shimon et Isaiah. Mes sœurs s’appellent Annah et
Zelda.
– Et tes parents ?
– Deborah et Natan.
– C’est quoi les Klezmorim et les Shtetl ?
– Le klezmer est un musicien qui va de villages en villes
animer des fêtes et des cérémonies. Pour ma part, j’ai joué
pour des anniversaires, des mariages, l’arrivée d’un rabbin,
la venue d’une nouvelle Torah, l’inauguration d’une syna-
gogue, des circoncisions, des danses et des concerts. Le
shtetl est un village juif.
– C’est quoi les Juifs, la circoncision, la Torah, la syna-
gogue, le rabbin ?
– Tu poses beaucoup de questions, mais je vois que tu
écoutes. Un Juif c’est tout ça, et tout ça c’est mon peuple.
Mais parle-moi de toi.
– Est-ce que tu as des enfants en dehors de tes frères
et sœurs ?
– Istvan ! Ne me pose plus de questions s’il te plaît !
Je connais ton nom, ton âge et ta ville d’origine, mais j’ai
besoin d’en savoir plus maintenant ! »
Le garçon le toise d’un air frondeur.
« Je te préviens Istvan, si tu veux venir avec moi, il fau-
dra te montrer plus coopératif. Qu’as-tu à me cacher qui
pourrait me retomber dessus ? », demande Elijah sur un
ton autoritaire. L’enfant baisse les yeux. De toute façon,
il ne pourra pas longtemps le dissimuler, peut-être même
l’homme l’a-t-il déjà compris.
« Je viens d’un orphelinat à Cluj, je me suis enfui il y
a cinq mois. Je n’ai jamais connu mes parents, on m’a dit
qu’ils étaient hongrois. Tout ce que j’ai d’eux, c’est mon
violon. J’ai appris à en jouer à cinq ans, à l’institution. Le
professeur était très gentil, il m’a transmis tout ce qu’il
savait. Un jour il est parti et il n’a pas été remplacé. J’ai fait
comme lui. J’ai parcouru la Transylvanie pour le retrouver,
c’est alors que j’ai rencontré les amis dont je t’ai parlé.
– Ne sais-tu pas qu’un enfant en fuite est recherché ?
C’est pour cela que tu es allé jusqu’en Bessarabie ? Tes
amis sont-ils poursuivis eux aussi ? interroge nerveuse-
ment l’homme.
– Oui », répond le gamin en pleurant.
Elijah se prend la tête entre les mains. Que va-t-il faire à
présent ? Istvan lui prend le bras.
« Ne me ramène pas là-bas, je t’en supplie, je ne veux
pas y retourner.
– Tu étais donc si malheureux ?
– Pas toujours, mais ils veulent m’apprendre un métier,
moi je veux être violoniste. »
Elijah rit. N’est-ce pas son métier à lui, le klezmer ?
« Comment as-tu fait pour ne pas être attrapé ?
– Je me suis toujours arrangé pour rester près d’un
adulte qui m’inspirait confiance.
– Mais tes amis ne sont-ils pas des enfants ? demande
Eljah, surpris par la réponse du garçon, un peu déçu aussi
d’apprendre qu’il n’est pas le seul à s’être occupé de lui.
– Sauf un qui était plus grand, il avait seize ans je crois. »
Le klezmer a pris sa décision, il ne peut pas abandonner
l’enfant, ni même le ramener à l’orphelinat.
« Tu aurais tout de même dû me dire que tu t’étais
échappé. Ne le sachant pas, j’ai peut-être pris de risques
inconsidérés.
– Tu ne me l’as pas demandé.
– C’est vrai. Bien, l’interrogatoire est terminé, tu peux
rester avec moi. »
Le garçon lui sourit, un visage illuminé, ses yeux et sa
bouche rient de bonheur. Puis, soudain, il fixe avec sérieux
son protecteur.
« Est-ce que tu es toujours triste ?
– Pourquoi me demandes-tu ça ? demande Elijah, mal à
l’aise par la question tranchante qui remue sa plaie béante.
– Parce que toute ton histoire est sans joie.
– Et toi, n’es-tu pas malheureux ?
– Non. Aujourd’hui je suis joyeux car j’ai trouvé un ami.
J’ai perdu le professeur qui me rendait heureux, je l’ai long-
temps cherché et je t’ai rencontré. »
L’homme reste en silence, ému par le naturel de l’en-
fant. Il est la joie qu’il cherchait, il est l’humour qui lui
manquait.
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Arrivé à un long grillage ceinturant un grand parc
somptueux, des bâtisses opulentes, des arbres étranges,
des plantes insolites qui cachaient la vue sur l’océan, les
chariots empruntèrent une large avenue soignée, bordée de
monuments et fontaines. Ils évitèrent les riches bâtiments,
luxueux palais, pour se diriger vers des pauvres baraque-
ments. Les gardes firent descendre les prisonniers un à un
et les envoyèrent défiler devant des médecins, infirmières,
scribes en blouse longue. Après les avoir examinés avec
soin, palpés honteusement, le personnel leur fit signer un
document. Une procédure zélée, bâclée, pleine de cynisme
et d’efficacité. Une simple croix suffit à les enregistrer. Les
formalités accomplies, les sauvages furent conduits dans
leur cantonnement, des bunkers borgnes en béton, aux
murs lézardés, d’authentiques cachots pour de dangereux
prisonniers. À leur grande surprise, ils étaient déjà pleins
d’hommes, femmes et enfants, la peau de toutes les cou-
leurs, sauf le blanc. Achachak prit le temps de dévisager
un à un les occupants. La forme de leurs habits, leurs com-
portements transpiraient la vastitude du monde inconnu :
des têtes enturbannées, chapeautées, cachant des cheveux
longs ou rasés ; des corps en apparat éclatant, robe, bou-
bou, sari, saroual, kimono, djellaba, poncho, dhoti, sinh,
tunique ou jupe brodée, des pagnes différents de ceux
des Nations de cette terre. Parmi eux, le jeune Algonquin
aperçut un petit groupe habillé de soie, aux traits mongo-
loïdes et yeux très bridés. Bien qu’attiré par eux, il n’osa les
approcher. Pour l’heure, il devait trouver une place pour y
étaler sa peau parmi les nombreux lits superposés qui ne
laissaient que peu d’espace pour circuler. Le dortoir était
déjà bondé, les premiers habitants de cette terre étaient les
derniers arrivés dans la communauté des expatriés.
Placé en haut d’un lit superposé, à côté d’Abooksigun
endormi tel un pesant ours perché sur un arbre, Achachak
écouta les pleurs des bambins, les conversations des aînés
s’éteignant de couches en couches, les cauchemars tour-
mentés qui gémissaient dans l’inquiétant et long tunnel.
Il ne put fermer les yeux tant l’angoisse étranglait ses
entrailles et garrottait ses pensées. Lors de son transport
express vers l’extrémité de l’univers, il n’avait pas pu battre
la terre de ses pieds, il avait été emporté dans la tornade de
l’injustice, à en perdre peut-être la raison. Dans ce gouffre
de la déportation, comme auparavant dans celui de la pri-
son, devrait-il encore braver pour garder son honneur ? Il
était las de lutter. Gagné par la fatigue et l’impuissance, il
ferma enfin les yeux et sombra dans un sommeil profond.
Un cercle, une grande roue, un anneau parfait. Achachak était
en son centre, il était un arbre garni de feuilles et de fleurs, il marchait
en frappant son tambourin. À l’est il reçut la paix et un calumet.
Au sud, il fit un feu et reçut une plume d’aigle. À l’aide de la grande
rémige il fit circuler la fumée, d’abord de la tête aux pieds des par-
ticipants, puis il l’adressa aux quatre directions sacrées, au cercle de
l’assemblée. À l’ouest, il reçut un sac-médecine rempli de foin d’odeur,
de sauge, de cèdre et de tabac. Il récolta d’autres plantes. À l’aide
de ces herbes, il se mit à soigner la terre habitée. Au nord, il entra
dans une tente à sudation. Avec le tabac et le foin d’odeur de son sac-
médecine, il purifia le centre de la loge, puis il aspergea d’eau les
pierres brûlantes que lui apportait par quatre fois le portier. Il agita
le hocher devant les membres des Nations du levant, du midi, du cou-
chant et du septentrion. Il poursuivit avec les membres des plaines et
des forêts, devant un émissaire d’une autre terre représentant les mon-
tagnes et enfin devant un envoyé Blanc venu sur les eaux. Il leur joua
du tambour. Les participants s’approchèrent de lui en soufflant dans
leur sifflet en os d’aigle. La percussion leur répondit par un chant.
Achachak et Abooksigun marchaient sur une allée
bordée d’acajous, santals, acacias et ébènes, leur sortie
quotidienne. Après chacun des trois repas servis dans
un immense réfectoire, ils s’échappaient de leur prison
dorée pour respirer la beauté des lieux. Le lendemain de
leur arrivée, leur captivité s’était transformée en un séjour
hospitalier, au point de ne plus se sentir incarcéré, mis à
part, bien sûr, les nuits claustrées dans leurs dortoirs popu-
leux, les jours confinés dans un parc grillagé, le bruit des
vagues sur la plage qui leur donnaient des envies d’éva-
sion. Ils avaient accès à la cafétéria, au gymnase, à la pièce
commune, aux douches collectives et même à une salle
de cinéma où leur étaient projetés des films muets et des
flashs d’information, en particulier les nouvelles du front.
Elles étaient récentes, effrayantes, rapportant la guerre de
tout un continent. En l’espace de quarante jours, un assas-
sinat, des alliances, des défiances et l’histoire commençait.
Des armes sophistiquées dont beaucoup sous-estimaient
la puissance, des tueries que les dirigeants ne semblaient
vouloir arrêter, à en juger par la légèreté des empereurs qui
continuaient à chasser, jouer ou bien qui voyageaient dans
leurs yachts privés, jusqu’à leur entrée dans les hostilités.
Un mois auparavant, en une seule journée vingt-sept mille
soldats français avaient été tués. Durant deux semaines, les
détenus avaient regardé, horrifiés, les corps déchiquetés,
ensanglantés, jonchant les champs de bataille, craignant
que ce conflit gagnât leurs pays colonisés.
Au travers les grilles, des jardiniers au visage basané soi-
gnaient des citronniers, orangers, pêchers, abricotiers épar-
pillés parmi des palmiers et des marronniers. Achachak
fut émerveillé par la diversité des plantes, la forme des
arbres, l’abondance de la végétation, la chaleur du soleil, la
douceur de la mer, lui qui venait du nord boréal. D’autres
ouvriers, à la peau ébène, travaillaient des plates-bandes de
yuccas, nopals et cactus.
« Ces hommes qui ont la couleur de la nuit, sont-ils
venus de l’ouest ? interrogea le garçon, retrouvant là le
teint qui l’avait tant impressionné lors des arrêts dans les
gares de la plaine et à l’arrivée.
– Ils ont été pris dans un autre continent. Ils sont libres
aujourd’hui, toutefois ils ne sont pas venus de leur plein
gré.
– Comment sais-tu cela ?
– Je me souviens avoir entendu parler d’un peuple aussi
sombre que la forêt en hiver venu d’au-delà des grandes
eaux de l’est, réduit en esclavage et transporté ici pour y
rester très longtemps prisonnier. Tu vois les autres humains
qui nous ressemblent par leurs yeux bridés et leurs faces
cuivrées, métissés par les colonisateurs, bien qu’ils aient
leurs racines plantées dans cette terre, ils ont depuis long-
temps capitulé. Le cercle sacré des Nations a peut-être été
brisé, celui de l’univers continue à tourner. Nous avons
perdu notre pouvoir, non notre lien à la Mère. Les Blancs
ne peuvent pas faire disparaître notre spiritualité, ou alors
ils risqueraient de voir la terre mourir et eux avec elle. »
De nature trouillarde mais résolument optimiste,
Achachak ne réalisait pas l’ampleur du désastre que lui
décrivait son aîné, la disparition des Autochtones.
« J’ai fait un rêve étrange, confia-t-il, je me trouvais dans
le cercle de la vie, j’étais l’arbre fleuri. À chaque direction
où je m’arrêtais, je recevais un signe : le calumet, la plume
d’aigle, le sac-médecine que tu m’as échangé et la loge à
sudation que je dirigeais. Dans ma vision le cercle était
complet, ce n’était pas seulement celui de l’univers mais
aussi celui de ma Nation. Je bénissais les représentants de
nos peuples, également ceux avec qui je devrais accomplir
ma mission, les gens à la fois semblables et différents. Il y
avait des visages pâles, ceux de la prophétie des sept feux,
du clan de la femme Bison Blanc. Dans mon songe mon
tambour chantait et les danseurs imitaient le sifflement de
l’aigle. »
Le Malécite fixa intensément le garçon, comme s’il
voyait au-delà de ses propres perceptions.
« Tu as le pouvoir de l’aigle, celui de voler haut dans
le ciel, de prendre du recul sur les ombres et les lumières,
de t’approcher du soleil afin de bénéficier de sa clarté et
ainsi discerner le chemin du respect. Dans ton rêve, tu étais
au centre de ton tambour, la terre sacrée d’où vibrait la
voix de la Mère. Ta médecine est le chant du tambour qui
vient de l’esprit de l’aigle, du Grand Esprit. Il n’est pas
étonnant que ton tambourin t’ait conduit jusqu’ici. Sitôt ta
mission accomplie, tu sortiras grandi et confiant. Tu es le
cœur de ta Nation. Tu ne voyages pas que pour elle, aussi
pour celles des captifs pris dans le filet de la domination
et pour les Blancs qui recevront ton don. Je suis rassuré,
jeune garçon, je sais maintenant que nous retournerons
ensemble dans les wigwams qui nous ont vus naître, toi
pour t’y marier, moi pour y mourir en paix. Dis-moi, de
quelle couleur étaient les fleurs de l’arbre de ton rêve ?
– Sans couleur, je crois.
– Alors je crains que nous ne devions rester ici
longtemps.
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L'été était passé, lancinant, ennuyeux, dans la solitude et la fureur de l'enfermement ; d'interminables journées de sept heures à vingt heures, avec de longues coupures pour les re-pas. Le lendemain, ce serait la rentrée.
Naranbaatar reçut la visite de son père, une permission ob-tenue grâce à l'opiniâtreté du nomade du désert. L'enfant déborda de joie d'effleurer le visage familier de l'homme à qui il put enfin se confier. Dans le même temps, il était meurtri de honte, accablé par ses actes. Ils marchèrent dans les jardins de l'école, verdoyants et soigneusement entretenus par les soins de Naranbaatar, embauché durant l'été par le jardinier afin de l'occuper. Trop heureux de retrouver son fils, Chuluun ne formula aucun reproche sur les conséquences de son évasion. Il ne lui dit pas non plus, de crainte de l'affecter, qu'il avait emmené son frère aîné avec lui. Il avait emporté un assortiment de plats salés et sucrés confectionnés avec amour par son épouse. Naranbaatar y fit honneur, il s'empiffra tant il avait faim, tant les souvenirs de ces mets l'avait alléché durant ces cinq mois, enfermé dans les murs de l'école, ne tenant que grâce aux souvenirs de sa vie dans le campement et de son escapade dans le désert. L'enfant se languissait de sa famille, des jeux et des chevauchées avec ses copains voisins.
Père et fils, assis sur un banc, contemplaient le travail des horticulteurs, les fleurs, les plantes, les petits arbres absents de la steppe en bordure du sable. Naranbaatar eut besoin de parler, de soulager sa conscience, tant il était troublé.
— Je vous demande pardon. Je n'étais pas d'accord de partir, j'avais peur de vous poser des problèmes, mais je ne pou-vais pas rester seul ici. Est-ce qu'ils sont venus chercher Sükh ?
L'homme hésita, néanmoins il choisit de ne pas répondre à la question.
— Tu n'as pas à t'inquiéter pour nous. Tu dois avant tout prendre soin de toi, nous voulons te récupérer en bonne santé. Un nouveau cheval t'attend. Tu manques beaucoup à ton frère, ta sœur et ta mère, à moi aussi. Tiens-toi tranquille maintenant, nous avons tous hâte de te revoir parmi nous. As-tu des cours en mongol au moins ?
— Non aucun.
— Alors mène ta résistance sur place et non en risquant ta vie dans le Gobi.
Naranbaatar baissa la tête, il n'osa parler du projet qu'il avait élaboré dans l'isolement de sa « cellule » en rédigeant son exposé sur la Mère Patrie. Puisqu'il ne pouvait directe-ment revenir à la yourte sans exposer sa famille, il partirait hors de la Chine, vers l'autre Mongolie, celle des chanteurs et des musiciens en tournée dans le sud, puis il traverserait le désert pour retourner chez lui. Il ne lui restait plus qu'à attendre le moment opportun. Chuluun se saisit du sac trimbalé depuis chez lui, l'ouvrit et en retira une belle paire de bottes en cuir, fourrées, ajustées à la taille de l'enfant. Naranbaatar les reçut, ému par l'attention de ses parents. Il dévisagea son père, était-ce là un signe d'encouragement, un soutien à ses desseins ?
Naranbaatar ne parvenait pas à se lier à d'autres élèves. Pourtant ses compagnons de chambre étaient attentionnés avec lui, ils l'auréolaient des hauts faits de sa fugue, ils adulaient leur héros, un nouveau Gengis Khan défiant par un pied de nez les autorités. Il désespérait des visites de ses parents, dont la dernière remontait à son premier été dans l'institution. Il regrettait aussi Sukbataar et Kushi. Qu’étaient-ils devenus ? Voilà un an et demi qu'il ne les avait pas revus, une année de scolarité, de début août à fin juin, deux vacances d'été. Que leur était-il arrivé, avaient-ils changé d'établissements ?
Ses camarades lui avaient appris que son frère avait passé l'année à l'école et qu'il avait renouvelé sa rentrée. Il ne les crut pas jusqu'à ce qu'il aperçût Sükh, tôt le matin, dans la cour lors de la levée du drapeau. Il avait essayé de l'approcher, tandis que les élèves chantaient l'hymne national. En vain. Un surveillant l'avait attrapé par le bras et sanctionné pour son effronterie. Quelle cruauté ! Naranbaatar n'admettait pas que la direction eût le vice de planifier leur séparation au point de rendre impossible la rencontre des frères au moins une fois, soit dans les couloirs, soit dans la cour ou dans le réfectoire. Les Chinois se trompaient s'ils pensaient avoir tué tous rêves de rébellion ; l'enfant ne s'était jamais départi de ses projets d'évasion. Justement, une occasion inattendue et inespérée se présentait à lui. Son école devait se rendre dans la province du Gansu, à l'ouest, dans la capitale provinciale, pour y visiter un musée d'histoire de la révolution populaire. Naranbaatar avait réuni en secret des vivres et tout ce qui lui semblait utile pour son voyage. Il attendait avec impatience le grand jour du départ.
Dans le bus qui le conduisait à Lanzhou, Naranbaatar découvrit l'immensité de la Mongolie du sud, des paysages luxuriants. Le fleuve Jaune s'écoulait des hautes montagnes vers la mer du même nom, il passait par Baotou puis les villes chinoises, les champs cultivés, les rizières inondées qui s'étiraient le long du Huang he. Les troupeaux de buffles broutaient l'herbe sous le soleil de septembre, les paysans portaient leurs hottes de légumes pour les revendre au marché, les ouvriers retournaient chez eux à bicyclette, de retour de l'usine. Maintenant le Gansu. Naranbaatar comptait se rendre au Xinjiang puis, au-delà, en Mongolie, cependant sa carte n'était pas suffisamment détaillée, assez cependant pour qu'il réalisât la longueur du trajet. Un projet insensé, pourtant il ne pouvait plus reculer. Il osait à peine se représenter son parcours, appréhendant que le surveillant, assis à ses côtés, ne lût dans ses pensées.
Le vigile se leva et rejoignit son collègue en avant du car. Un garçon, grand et trapu, en profita pour prendre sa place. Sukbataar ! Un autre, plus petit et maigre, s'installa entre ses deux compagnons. Kushi ! Naranbbatar jubila de revoir ses amis. Les trois camarades s'accueillirent avec des sourires discrets, inquiets d'être repérés.
— Que faites-vous là, pourquoi n'êtes-vous pas venus au départ de l'autocar ? murmura Naranbaatar.
— À cause des gardes, répliqua Sukbataar.
— Êtes-vous restés à la pension ?
— C'est la question que je voulais te poser, intervint Kushi, je ne t'y ai pas vu. Je crois que la sanction est finie, sinon pourquoi serions-nous dans le même bus
— Qu'est-ce qui te fait dire que nous ne sommes plus punis, sonda Naranbaatar, soudain mal à l'aise.
— Parce que Sukbataar et moi nous sommes maintenant ensemble en classe.
Naranbaatar garda le silence, irrité de savoir ses copains réunis sans lui, inquiet aussi d'être le seul à demeurer isolé. Est-ce que la direction avait compris ses intentions ? Pour confirmer ses craintes, une voix le fit sursauter.
— Voici donc nos inséparables, vous êtes décidément indécollables, railla le vigile. Je n'ai rien remarqué pour cette fois, toutefois à Lanzhou nous ne relâcherons plus la garde, vous êtes fichés comme des réfractaires à surveiller de près !
Les trois garçons se regardèrent consternés. Raison de plus pour que Naranbaatar leur partageât son projet. Il attendit que le surveillant s'éloignât.
— J'ai décidé de rejoindre la Mongolie par le Xinjiang, chuchota-t-il. Je profiterai de la visite de l'exposition pour m'éclipser.
— Es-tu sérieux, Naran ? Après ce qui nous est arrivé ! Et ta famille ? s'affola Kushi.
— Ils sont déjà venus chercher mon frère, je suis même resté un an sans le voir à la pension.
— En es-tu sûr ? Mais alors les nôtres aussi ! s'exclama Sukbataar.
— Vous ne les avez pas vus ?
— Non, c'est dégoûtant, s'indigna Kushi.
— Tu as entendu le surveillant, comment vas-tu passer inaperçu ? demanda l'aînée.
— Je verrai.
— S'ils te choppent, ils ne le pardonneront pas, tu ne reverras plus jamais tes parents.
— Je sais.
— Tu es fou, Naran, tu devras traverser le désert, et puis il y a la frontière, tu n'y arriveras pas !
Naranbaatar garda le silence. Les questions de ses amis l'oppressaient, il prenait conscience qu'il avait négligé beaucoup d'aspects de son voyage, en particulier la distance et le danger.
— Ils ont été trop durs avec moi, se justifia-t-il. Le surveillant nous a confirmé qu'ils ne nous lâcheront jamais, je ne resterai pas, conclut-il, plus pour se convaincre que pour se rassurer, car il tremblait d'anxiété.
— Si je le pouvais, je partirais avec toi, confia Kushi.
— Nous n'avons rien préparé, crois-tu vraiment que se soit possible ? s'informa Sukbataar.
— Oui, répondit Naranbaatar, percevant une lueur d'espoir.
— Dans ce cas je viens, si tu es d'accord.
— Moi aussi, se lança Kushi, par attachement à ses amis ou par pure folie ?
Naranbaatar ne parvint pas à sortir un mot, tant il était bouleversé de ne pas être seul dans cette aventure.
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Isolé dans la compagnie, tel est souvent le lot du voyageur en
communauté. À l’heure du choix, la solitude l’accompagne dans
son envol ; quand il se pose, il aimerait poursuivre la route à
deux.
***
Seul et accroupi sur le pré fraîchement coupé, Laurent
contemplait les cendres encore chaudes du grand feu du solstice
d’été ; le soleil de joie au centre de la nuit. Ses grands-parents,
tous morts maintenant, lui avaient raconté la fête de la Saint-Jean
sur les rivages du Morbihan : une multitude de phares nocturnes
allumés pour ramener les enfants égarés dans la tradition
païenne autant que religieuse. Comme ici, jeunes et vieux
sautaient par-dessus le foyer essoufflé ou bien revivifié ; les plus
petits disparaissant dedans, seuls ou accompagnés, pour en
ressortir avec les cheveux cramés. Dans la communauté, c’était
l’occasion d’un grand bal au son des percussions. La nuit passée,
les danses bretonnes avaient été à l’honneur : An-dro, hanter-
dro, gavotte et laridés. La fête avait soudé la fraternité en une
transe de douce folie. Laurent avait dansé, chanté et sauté jusque
dans la matinée très avancée, du fest-noz au fest-deiz 2 . Alors que
les participants dormaient à poings fermés, il éprouvait un ardent
besoin de se retrouver.
Arrivé la veille, après avoir fêté le solstice officiel avec ses amis
bergers, il inaugurait son séjour au Radeau par une des deux
grandes fêtes de l’année ; la deuxième étant le Nouvel An.
Irrigué du sang de ses ancêtres qui l’appelaient à fredonner la
joie depuis le commencement de l’humanité, il s’était embrasé
avec tous les noctambules dans les flammes riantes et
purificatrices, prenant chaque minute de la transe collective
comme un appel à créer. Un petit pas de plus pour devenir le
barde de son destin. Sa mère venait en effet d’une lignée de
ménestrels bretonnants depuis le temps du poète Taliesin,
déclamant les gwerzi 3 où et tuilant les kan ha diskan. L’arbre
généalogique avait pompé la sève du printemps, il bourgeonnait
maintenant des fleurs de l’été ; à quand la moisson des fruits du
baladin ? Pour l’heure, il lui fallait apprendre la vie de ses mains.
Avide de commencer à travailler, il se lancerait dans n’importe
quelles activités, au mieux une profession. Laurent appréciait le
quotidien collectif, les métiers liés à la terre et ses produits, les
ateliers où se réjouissait l’âme des artisans, un peu moins
l’autarcie censée protéger les reclus des tentations du monde
menaçant. En cohérence avec la recherche de simplicité, le plus
souvent entre le rude et le rustre, l’attitude des membres, somme
toute amicale, témoignait à la fois paradoxe et harmonie.
Contradictoire, parce que le besoin de se renouveler passait par
le rejet ; mélodieux, parce que les actes et la pensée s’alliaient
dans le concret. Néanmoins, les jardiniers de l’utopie cultivaient
la beauté. Les voiles d’originalité dressées au vent de l’adversité,
les rames d’absolu pagayant dans les eaux profondes de la bonté,
la proue de sincérité émergeant d’un océan d’indifférence ou de
jugements, la petite embarcation naviguait cahin-caha dans une
mer houleuse. L’explorateur ne regrettait pas d’avoir embarqué
pour les terres lointaines de l’authenticité, juste pour une
traversée, puisqu’il n’était pas certain de vouloir pour longtemps
naviguer.
Le mois de juillet jaunissait l’herbe de sa lumière aveuglante,
les cigales frottaient leurs ailes en un concert assourdissant. Trop
occupés à nourrir leurs petits, les oiseaux éteignaient peu à peu
leurs chants. Laurent travaillait au jardin, chargé des arrosages,
désherbages et récoltes ; une responsabilité qui ne lui permettait
pas d’apprendre le métier, puisque le reste de la journée il
s’activait à la ferme pour traire les chèvres, les pousser vers les
pâturages et les ramener au supplice. Incapable d’exploiter
l’animal et de le manger, l’élevage n’était décidément pas pour
lui. Il avait choisi le végétarisme depuis le jour où il avait signifié
à son père qu’il ne pêcherait plus le poisson. Alors que ses
parents le toléraient, les communautaires le raillaient pour sa
singularité.
Voilà six mois que Laurent vivait en ce lieu, le seul rescapé
de sa promotion. Vincent le jardinier lui avait mis le tuyau dans
une main et la brouette dans l’autre. L’apprenti avait pris la place
de son compatriote, Éric, parti en crachant un bras d’honneur et
quelques injures à ne pas traduire. Cela avait troublé son
successeur. Pourquoi les gens quittaient-ils si vite et si
mécontents ce lieu ? Prolongeant sans cesse son séjour depuis la
semaine accordée, personne ne lui avait encore demandé ses
intentions. Le dragon avait remisé son feu, lui présentant
désormais sa tête d’indulgence. Tant mieux. Il gardait encore les
brûlures de son accueil cuisant, il préférait conserver ses poils
qui poussaient comme les algues après la marée. L’histoire de
Trifine, la ressuscitée, restant gravée dans sa mémoire, tendu tel
un ressort, il guettait le moment où il lui faudrait s’échapper,
lorsque la communauté prendrait le visage de la méchanceté.
Seul, un couteau à la main, agenouillé dans un immense
champ de carottes envahi par la renouée, Laurent nettoyait le
potager victime des trop nombreuses réunions retenant les
ouvriers. Depuis quelque temps, ça brassait dans le collectif.
Laurent n’était pas informé des raisons d’un tel émoi, si ce
n’était qu’une famille avait annoncé son départ prochain.
Vincent, son patron, était un baromètre quelque peu déréglé.
Penché sur son ouvrage, telle une ronce prête à s’enraciner, cela
signifiait qu’il cherchait dans la terre la détente. En revanche,
quand il arpentait le jardin à la recherche d’un travail mal fait, il
était au contraire satisfait. À l’instar de son patron, Laurent
souhaitait trouver la sérénité dans la mère nourricière. Plus à
l’aise les pieds et les mains accrochés à une paroi, il pestait
contre sa peau garnie d’ampoules ou lacérée par les chardons.
Pour s’encourager, il fredonna un chant de marins avec des
paroles de Terriens.
Le jardinier peine de la terre. Il sème la joie dans sa
compagne. Plante l’espérance en la soignant. Récolte les dons
de celle qu’il sert.
Un coup de foudre le fit sursauter : la voix du maraîcher.
« Qu’est-ce que tu as foutu aujourd’hui ? Ce n’est quand
même pas difficile de garder la ligne ! Tu as laissé plusieurs
places de mauvaises herbes partout où tu es passé ! J’en ai marre
d’être aidé par des gens qui ne savent pas travailler ! »
Laurent fixa bouche bée le maudit rabat-joie, dont il venait
tout juste de chanter les louanges. Il retint son courroux, au
moins la réunion s’était-elle aujourd’hui bien passée.
Une femme vint retrouver Laurent, courbé sur les premières
tomates ; une rousse comme lui mais la peau plus mate. Une
vraie beauté. Il l’avait remarqué lors du déjeuner ; elle semblait
alors enfiler la communauté telle une robe bien ajustée.
« Ils sont tous barges dans cette secte ! Les châtelains
crachent sur leurs serfs comme s’ils n’étaient rien », ironisa-t-
elle en guise de présentation.
Laurent observa la Marie Morgane sortit des fonds marins
pour le secourir dans son tourment. La fée poursuivit.
« Ils placent la médisance avant l’entendement. Toi, par
exemple, ils te considèrent passif et superficiel alors que tu es
d’une grande sensibilité, ça saute au nez. Résultat, tu fais sans
rechigner ce qu’on demande de faire. Pour être considéré, tu te
rends esclave de leur pouvoir. Jamais tu ne dois courber l’échine
devant ceux qui t’humilient ou t’injurient ; au contraire, tu dois
te relever et les regarder jusqu’à ce qu’ils comprennent qu’ils
doivent te respecter.
— Comment sais-tu cela, tu viens à peine d’arriver ? s’étonna
Laurent, les yeux plissés de suspicion, les fées étant des
créatures dévoreuses de vie. Pourquoi es-tu venue ici ?
— Parce que je crois qu’un monde meilleur est possible et
qu’il serait merveilleux que je le construise avec toi. »
Le jeune homme leva son visage pourpre sur la dame blanche
à la crinière de lion.
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Absorbé par son ouvrage, Achack ne s’était pas rendu
compte que le ciel s’était obscurci pour faire place à la nuit,
seules les flammes éclairaient encore ses mains expertes.
L’obscurité ne l’empêcha pas de constater son travail mal
fait, une lune gibbeuse plus qu’un cercle parfait. Il fut déçu,
toutefois la peau cacherait les défauts. Épuisé, l’artiste
convoita la viande boucanée. Non, il ne pouvait pas man-
ger, pas avant d’avoir eu sa vision ! Il s’allongea sur la terre,
se recouvra de sa peau d’orignal et s’endormit comme une
masse.
Un tambour, un cercle luminescent, veillait dans le ciel étoilé.
La pleine lune, la mère qui accouchait. Une mailloche, une traînée
étincelante, sortit de son sein. Le rayon du soleil qui l’avait fécondée,
le père qui avait semé. Le maillet frappa l’instrument, la pulsation
d’un cœur, Lune et Soleil ne firent plus qu’un, un couple aimant. Àdeux ils formèrent un disque, un calice de fleur, le rond des wigwams
et des nids, le cercle de paroles des Algonquins, le cycle de la vie. La
Lune et le Soleil donnèrent naissance à la Terre. Les étoiles dansèrent
en ronde autour du petit, un tambourin, une future mère. Les pieds
des hommes-médecines, chasseurs, guerriers et femmes martelèrent la
terre, autant de rayons qui ensemencèrent la mère, qui firent battre
son cœur. Alors des couples s’unirent, les mères procréèrent à leur tour
et la terre grossit. Dans le ciel, la pleine lune chanta l’amour, elle
chanta le respect, c’était le chant du tambour.
Achack se redressa. Au cœur de la forêt hurlaient les
loups. Les étoiles scintillaient sur la voûte profonde. Grosse
et fluorescente, la lune brillait au-dessus du foyer éteint,
sans braises et sans fumée. Les astres étaient tels qu’il les
avait laissés. Avaient-ils tourné un cycle complet pendant
qu’il dormait, un repos de plus d’une journée ? Il étira les
bras et chercha à se lever, mais son corps refusa de bouger,
figé sur sa peau, ankylosé, vanné et affamé. Il était trop tôt
pour s’activer, il ne lui restait plus qu’à se recoucher.
Allongé sur le dos, Achack regardait le ciel où tournaient
les planètes, à l’exception de l’étoile du nord qui restait fixe
pour orienter son peuple. L’image d’Alsoomse hantait son
esprit. Il se remémora son rêve, celui du tambour qui chan-
tait la lune, la terre et la féminité. Il ne sut plus quoi penser.
L’objet était presque prêt alors que son voyage n’avait pas
encore commencé, il rêvait sans arrêt sans qu’aucun ani-
mal ne vienne habiter ses visions. Lui fallait-il jeûner plus
longtemps ? Le désespoir gagna le garçon. La percussion
inachevée l’éloignait de ses responsabilités dans son clan,
celui de son rêve lui faisait espérer l’union et la paternité.
Dans son songe, l’instrument chantait l’amour, alors il le
battrait nuit et jour jusqu’à ce qu’il le conduise à celle qu’en
tant qu’homme il devra aimer. Fermant les yeux, il se ren-
dormit avec cette agréable et satisfaisante pensée.
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Chevauchant chacun un maigre équin, les cavaliers sui-
vaient le yak du Mustang sur les flancs himalayens de l'Hima-
chal Pradesh, à quatre mille mètres de dénivelé. N'ayant pu se
résoudre à revendre l'animal, les jeunes Mongols l'avaient mis
à pâturer avec leurs chevaux dans les prés du monastère. Ils le
donneraient à leurs accompagnateurs sitôt arrivés à la fron-
tière de Mongolie. Les adolescents avaient gardé leur robe de
moine, avec mission de la retirer à leur entrer dans la zone
nord du Cachemire, contrôlée par le Pakistan. Quelle joie
pour ces garçons que de voyager en compagnie du couple
népalais, doux, patients et attentionnés ! Une aubaine alors
qu'ils pensaient poursuivre seuls après leur séjour en monas-
tère. Avec eux, ils avaient traversé le Garhwal, où le Gange
prend sa source, un pays de sommets et de glaciers, un terri-
toire couvert de lait. Ils séjournaient chez des éleveurs qui,
abandonnant l'échange de sel avec leurs confrères tibétains,
commerçaient avec l'Inde des pierres précieuses et des herbes
aromatiques. Naranbaatar avait pu profiter de leurs connais-
sances des plantes médicinales pour soigner sa jambe handi-
capée. Après avoir bu leur première bière et leur premier
alcool fort avec les caravaniers, les nomades du Gobi s'étaient
par la suite modérés au souvenir de leurs pères soûls à en
tomber.
Parvenu à un torrent dévalant sur la prairie amande garnie
de rhododendrons défleuris, Poso, le nouveau guide népalais,
proposa une halte afin de faire boire et brouter les animaux. Il
fit sans tarder un feu avec de la bouse séchée en vue de prépa-
rer du thé ; son épouse s'occupa du repas : de l'orge et du fro-
mage acidulé. Du fait de sa croissance rapide, l'os mal soudé
et l'interminable randonnée, boitant à en pleurer, ses jambes
ne pouvant plus le porter, Naranbaatar s'étala de tout son long.
Comment continuer ? Ses camarades peinaient eux aussi, tant
à l'effort qu'au régime sous-alimenté. Bien que rude par le
rythme, la vie à la lamaserie les avait habitués à plus de
confort. Infatigable, Poso ne leur laissait aucune possibilité de
repos durant la journée, ni de traîner le matin dans leurs du-
vets chauds. Heureusement, sa compagne les encourageait
avec douceur à supporter ces difficiles étapes sans broncher.
Là c'en était trop ! Ils venaient de grimper jusqu'à un col à
cinq mille mètres, puis ils étaient redescendus dans une vallée
à trois mille mètres, à proximité d'un village d'éleveurs de
yaks et de brebis. Sukbataar s'affala sur l'herbe à côté de son
compagnon, sur le dos, pattes allongées et bras en croix.
— Je suis épuisé, nous demandons l'hospitalité ! s'excla-
ma-t-il.
— Nous sommes à la mi-journée, je préfère avancer, ré-
pondit Poso. Maintenant que nous sommes sur du plat tu n'as
qu'à grimper sur ton cheval, nous franchirons le col que tu
vois là-bas.
— Non ! lui signifia sans appel l'aîné des garçons.
— Moi non plus, renchérit Kushi, j'ai froid, j'ai les pieds en
feu et les jambes en coton.
— Pareil pour moi, compléta Naranbaatar.
— Désolé, il nous faut bouger avant que ne vienne juillet.
— Laisse-les se reposer cet après-midi, intervint Ninguerre.
L'homme réfléchit. Il négocierait l'achat d'un deuxième
yak, ainsi les garçons pourraient rester sur la croupe des che-
vaux, excepté quand ils arpenteraient les sentiers escarpés et
les pierriers.
— Sukbataar tu peux dresser les tentes, tu as gagné.
Enfourchant son cheval, Poso le mit au galop en direction
des maisons en pierre, au bout de la vallée de tamaris, églan-
tiers et genévriers.
Les trois Mongols se dirigèrent vers un arbre feuillu, un
bouleau. Sitôt réfugiés sous la couronne de branches, ils res-
sentirent le besoin d'en toucher le tronc. Ninguerre les observa
discrètement. À leur retour, elle leur demanda.
— Y a-t-il des arbres en Mongolie ?
— Il y en a peu dans le désert et dans les steppes, à part les
arbres sacrés au pied desquels on dépose les offrandes. À
Baotou, en revanche, il y en avait de très grands et de très
beaux, c'était il y a longtemps, se confia Naranbaatar.
— J'aimerais bien visiter votre pays de naissance, connaî-
tre de plus près votre culture. Vous ne le voyez pas, vous dé-
gagez quelque chose de lointain, sans doute est-ce vos
origines nomades. Vous pouvez passer facilement pour des
Népalais ou des Tibétains, d'autant que vous parlez couram-
ment ces langues ; vous faites preuve d'un grand effort d'adap-
tation, je suis vraiment impressionnée. Racontez-moi votre
quotidien dans vos foyers.
Sukbataar devança Naranbaatar qui s’apprêtait à répondre.
— Nos parents élèvent des troupeaux de chevaux, de bre-
bis, de chamelles. Ils font du fromage séché et de l'Aïrag que
nous partageons avec nos invités. Ils tondent les brebis pour la
laine, ils la feutrent pour faire la toile des tentes et des vête-
ments. Nous avons été élevés sur des chevaux et sur des cha-
meaux. Nous cuisinons la viande de notre élevage et de la
chasse. Mon père est fauconnier, mon oncle traque l'animal
avec un aigle. Nous vivons dans un campement de yourtes,
parfois à plusieurs familles, nous changeons de place en fonc-
tion des pâturages. Le visiteur doit appeler avant d'entrer dans
la yourte, puis il attend qu'on vienne le chercher. Tout le
monde est invité, l'hôte offre toujours du thé, c'est l'hospitalité
mongole. Nous avons aussi des chamans, que nous consultons
pour soigner des maladies. Il y en a peu dans notre région.
Chez nous, c'est le bouddhisme qui est le plus représenté,
seulement nous sommes dans la république populaire de
Chine. Ma famille n'est pas religieuse. La majorité de la popu-
lation est han, les minorités sont opprimées, déversa pêle-
mêle l'adolescent.
Ninguerre s'esclaffa.
— Je savais que nous étions différents, mais je ne pensais
pas à ce point-là. Le bouddhisme, chez vous, ne vous interdit-
il pas de manger de la viande, ni d'utiliser du cuir ? Et c'est
quoi les yourtes, l'Aïrag ? Dis-le-moi dans ta langue.
Le garçon fut surpris. Kushi prit le relais, Naranbaatar tra-
duisit en simultané.
— Nous sommes traditionnellement un peuple de chas-
seurs ; le bouddhisme a dû s'adapter. La viande ne nous man-
que pas, ça fait longtemps qu'on n'en a pas mâché, par contre
nous nous jetterions volontiers sur un verre de vrai lait, pas du
beurre rance ou du lait salé. L'Aïrag, justement, c'est du lait
fermenté, de jument ou de chamelle ; on le prépare pour plu-
sieurs événements. La yourte est une tente ronde avec une
structure en bois que l'on recouvre de toile de feutre ou de
peau. Elle se démonte facilement, du moins c'est ce que disent
nos parents, et elle nous protège efficacement contre le vent et
le froid.
Pris soudain de nostalgie, le garçon s'arrêta.
— Pourquoi ne viendrez-vous pas avec nous ? demanda
Naranbaatar.
— Nous avons des passeports en règle, néanmoins pas de
visas pour les pays que vous avez projetés de traverser. Nous
serons alors tous les cinq des clandestins, c'est la raison pour
laquelle Poso est si nerveux.
— Pourquoi allez-vous si loin avec nous ?
— Nous souhaitons découvrir d'autres horizons. Poso est
sorti du monastère à dix-neuf ans, il y était entré à cinq ans. Il
a choisi de quitter l'habit juste avant ses vingt ans, l'âge des
vocations. Nous nous sommes rencontrés à ce moment-là.
Pour moi, il est devenu évident que je devais laisser le village
pour l'aider à trouver sa voie et pour trouver la mienne. Bien
que nous soyons un très jeune couple, nous avons déjà beau-
coup vécu : la misère, le froid, la faim, condamnés à vivoter
ou bien à abandonner nos familles. Il fallait que nous sortions
du connu ; votre passage au village a été pour nous l'occasion
de plonger dans l'inconnu.
— Et vous seriez vraiment prêt à nous accompagner jus-
qu'en Mongolie ?
— Pour voyager, oui.
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Le klezmer se souvient de sa première rencontre avec
Sándor, juste après le départ de son père, deux ans après
la mort de sa mère, alors qu’il jouait de son instrument
dans les rues de sa ville. Il vit avancer un grand échalas,
maigre et affamé, la tignasse mal peignée, un violon à la
main. L’adolescent se mit à jouer avec lui, des airs hon-
grois. Le chapeau d’Elijah se remplit très vite, les musiciens
se partagèrent leurs gains. Sándor l’invita à manger, ils se
commandèrent des bureks serbes puis des Túró hongrois,
respectivement des chaussons fourrés à la viande et au fro-
mage blanc, le tout arrosé à la bière, un luxe, un véritable
festin. C’était la première cuite d’Elijah, la première grande
honte aussi, car Sándor lui tira ses péotes et se moqua
de lui devant tous les clients. Il prit son couteau et les lui
coupa, il mit les papillotes sur ses tempes et singea le Juif
devant tous les passants. L’enfant, d’abord interloqué, se
mit à pleurer, il voulut courir jusque chez lui mais il tomba.
Il se retrouva la face dans son vomi de bile et d’alcool.
Quand il rentra chez sa tante, il reçut une bonne raclée, il
fut privé de sortie trois jours durant et dû faire la promesse
de ne plus fréquenter les Gentils. Quand Elijah déballa
à nouveau son violon, dans une rue passante de la ville,
l’adolescent vint le retrouver, il s’excusa de son comporte-
ment et lui jura de ne plus jamais recommencer. C’est ainsi
qu’ils devinrent d’inséparables amis.
52Pourquoi personne ne l’a prévenu de sa mort, pourquoi
son épouse, Marta, n’a pas cherché un moyen pour l’en
informer ? Elijah se sent bien ingrat. Il a quitté la ville il
y a trois ans sans donné d’adresse et, depuis lors, il n’y a
plus remis les pieds. Il n’est jamais resté à la même place,
comment aurait-on pu lui communiquer le décès de son
ami. La tristesse du klezmer s’alourdit d’un grand désarroi,
tous ses projets tombent à l’eau, il avait imaginé rester en
ville, d’abord chez son ami, puis trouver au plus vite un
logement. Le violoniste contemple la grande avenue qu’il a
tant de fois arpentée pour se rendre à Cluj, à pied, en bus
ou en calèche, il ne lui reste plus qu’à la prendre, dans un
sens comme dans l’autre, selon l’inspiration du moment.
La femme revient un plateau dans les mains, elle le pose
sur une petite table verte. Elle remplit deux tasses de thé
brûlant et s’assoit à distance de son invité, elle ne tient pas
à alimenter les ragots des voisins et des passants. Elle offre
des gâteaux secs au musicien.
« Excusez-moi de vous demander cela, vu la circons-
tance, mais pouvez-vous me jouer quelque chose ? »
L’homme la regarde, surpris. Il plonge tout soudain
dans les yeux noirs intenses de son hôte, il tombe sans
pouvoir se retenir dans le beau sourire de la femme aux
cheveux de jais. Il en reste pétrifié, incapable de parler. La
femme attend. Pourquoi a-t-il l’air si embarrassé ? Est-ce
par timidité, parce qu’il est troublé par la gent féminine, ou
parce qu’il est gêné de devoir la faire payer.
Elle ne peut retenir un fou rire de nervosité. Elle se
reprend aussitôt, honteuse de s’être ainsi moquée. Elle fixe,
captivée, le beau visage du violoniste, ses traits fins et doux,
sa barbe fleurie de miel, ses cheveux bouclés, clairs comme
le chaume des prés, ses yeux bleus comme le ciel dégagé.
Elijah ne peut sortir du regard envoûtant, luisant
comme deux pleines lunes dans une nuit étoilée. L’assiette
53de gâteaux reste accrochée dans le vide, à peine retenue par
les doigts délicats de la femme, la main d’Elijah suspendue
en haut, comme un oiseau planant au-dessus de sa proie.
Le klezmer relève brusquement une jambe, le plateau
valse à terre, un geste maladroit, les deux jeunes gens
partent à rire aux éclats. Le klezmer s’apprête à réparer ses
dégâts, mais la femme lui prend aussitôt les deux mains.
« Je vais m’en charger. Pendant ce temps, s’il vous plaît,
jouez-moi juste un petit air de violon, j’aime beaucoup la
musique.
– Alors ce sera un air joyeux, car la vie continue n’est-ce
pas, mon ami m’aurait certainement demandé cela. »
Il se lève puis il exécute sans attendre un Freilach, une
danse de joie, par un jeu énergique de l’archet. Il ne peut
s’arrêter, car la femme l’encourage à continuer. Pendant ce
temps, elle observe fixement, à la limite de l’indécence, le
musicien. Il n’a pas le type magyar des Carpates, les pom-
mettes saillantes et les yeux légèrement obliques, mais il a
l’accent hongrois des gens de cette ville, de langue oura-
lienne et ougrienne. Elle enseigne à des enfants de primaire,
dont beaucoup de blondinets aux yeux bleus comme lui,
aux noms ouralo-altaïques, tel Attila, Ildiko, Arpad, l’his-
toire et les légendes de Transylvanie. La musique du vio-
loniste la transporte malgré elle dans la région du Danube
où les Magyars se fondirent avec les Huns, une confédéra-
tion de différents peuples asiatiques composée majoritai-
rement de Turcs et de Mongols, puis vainquirent les Slaves
et poursuivirent les conquêtes d’Attila en Europe occiden-
tale. Les mélodies du klezmer l’emportent dans la mytho-
logie du peuple hongrois des Carpates. Elle y rencontre le
dieu Isten, le père des hommes, le démon ördôg, le sinistre
mano, les fées de la terre, de l’air et des eaux, dont le palais
royal se trouverait dans les montagnes de Transylvanie. Le
musicien fait-il partie des tribus anciennes, libres et nobles,
54comme celles de ses élèves ? Mais alors pourquoi place-
t-il dans son répertoire des airs yiddish et séfarades, les
mélodies de son enfance ? Est-il juif comme elle ? De son
côté, Elijah partage les mêmes pensées. Il ne sait pourquoi,
mais plus il regarde son hôte, sa longue chevelure noire et
bouclée, et plus il a envie de lui offrir des mélodies orien-
tales, bulgares, grecques, serbes, bosniaques, des airs des
Balkans, mais aussi des mélodies espagnoles, portugaises,
marocaines, turques comme ce taqsims qu’il interprète à
présent. La femme se lève, elle l’accompagne avec la voix ;
d’abord un chant sans parole puis, très vite, une chanson
en langue espagnole. Elijah ne s’était pas trompé, elle est
bien juive séfarade, d’une culture qu’il méconnaît, si ce
n’est par ces quelques morceaux. Quelle coïncidence de la
rencontrer là, chez son ami disparu ! Mais il n’y a pas de
hasard dans la vie, juste des signes que tout est relié, qu’il
nous faut être à l’écoute de ce que nous disent les anges
gardiens, que Sándor, son ami chrétien, appelait l’esprit.
L’année qui a précédé son départ, ils échangeaient sou-
vent sur la spiritualité. Pressentait-il sa mort prochaine ?
Sándor défendait l’importance d’une pratique religieuse,
Elijah lui rappelait qu’il avait pourtant été le premier à le
condamner pour sa religion, en lui coupant ses péotes et en
l’incitant à raser ses tempes avant de venir ici. Pour Elijah,
l’important était d’être musical dans l’existence, le reste
passait après. Accueillir la résonance des êtres rencontrés,
changer de tonalité quand sa musicalité est désaccordée,
nourrir son âme de sons, est le travail de tout bon musi-
cien. Ainsi la communication devient fluide, on ne perd
pas de temps dans des demi-relations ou des faux liens
compliqués ! C’est précisément ce qui arrive maintenant,
alors qu’il joue devant la jeune femme de son âge : la voie
et la musique s’accordent, le lien est évident, sans obsta-
cles, ils sont dans une relation authentique, quasi magique.
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La steppe saline, semi-désertique, accueillait des yourtes
sur un pré éclatant bordé d'ocre doré. Un soleil de plomb les
faisait fumer en de grands halos troubles, telles deux lunes
derrière une tempête de sable. Après une longue chevauchée,
accablée par la chaleur du désert, pas moins de quarante de-
grés, Bolormaa, la mère de Kushi, accompagnée de son fils,
plaça sa monture devant une porte peinte en rouge éclatant.
Elle demanda à son benjamin de rester au-dehors avec les
chevaux, descendit puis appela l'habitant.
— Tenez votre chien !
Elle rentra sans attendre d'y être invitée, en enjambant du
pied droit le seuil de l'entrée. La yourte semblait désertée.
Tournant dans le sens des aiguilles d'une montre, la révolu-
tion de l’astre du jour, en évitant soigneusement de ne pas
passer derrière le poêle éteint, ni entre les piliers centraux,
elle inspecta la tente au cas où un des occupants serait assou-
pi. Elle resta interdite. Sa fille était allongée sur une natte,
serrée contre Sukh, l'aîné d’Oyunbiley ! Les adolescents se
redressèrent, immobiles tels des saïgas surpris par un léopard
des neiges. Remis de leur stupéfaction, les jeunes gens tinrent
tête à l'intruse, l'indiscrète qui était sur le point de leur donner
des leçons, il était désormais loin le temps du bâton ! Contre
toute attente, Bolormaa se mit à rire aux éclats.
— Oyuunchimeg tu as trouvé un beau prince mongol, le
joyau de ma sœur du désert, et toi, Sükh, tu as choisi ma prin-
cesse adorée. Cependant il est trop tôt pour vous marier. Où
est ta mère ? demanda-t-elle à l'adresse du garçon.
— Elle est avec le troupeau, répondit l'adolescent dé-
contenancé.
— Je vais la retrouver. Maintenant sortez !
Bolormaa se dirigea derrière la yourte et traversa un re-
groupement de chamelles jusqu'à son amie qui trayait l'une
d'elles, assise sur un petit tabouret. Elle prit le deuxième ba-
quet et entreprit de l'aider, accroupie en bonhomme. Oyunbi-
ley suspendit son geste.
— As-tu du nouveau ? 5 s'inquiéta-t-elle.
— Non je n'en ai pas, si ce n'est que votre fils féconde ma
fille.
— Comment le sais-tu ?
— Je les ai vus sous votre yourte.
Oyunbiley secoua d'abord la tête, puis elle sourit.
— Ils ont dû se rencontrer chez toi pendant les cours de
violon.
— C'est une bonne nouvelle.
— Oui, si seulement nous en recevions de nos petits, ré-
pliqua avec mélancolie Oyunbiley. Ils ont quatorze ans déjà.
Où sont-ils donc ?
— J'aimerais tant que Kushi se décide à écrire, n'y a-t-il
que votre fils qui pense à sa mère ! s’exclama avec amertume
Bolormaa. Je suis venue pour autre chose. Mon cadet a neuf
ans, l'âge de garder les bêtes, il restera pour vous aider. Nos
aînés risquent de planer longtemps comme l'aigle dans les
courants chauds, vous aurez besoin d’aide.
— Comment feras-tu sans lui ?
— Son grand frère, sa femme et ses petits, vivent avec
nous. Acceptez, je vous en prie, entre nomades il faut
s’entraider.
Oyunbiley fit silence, comment pourrait-elle refuser une
offre si généreuse ?
— Il peut venir quand il veut. Je suis très heureuse de ta
proposition, remercie-le ainsi que ton époux.
— Je l'ai emmené avec moi, il attend devant la yourte.
Une fois la traite finie, les femmes portèrent les seaux dans
l'habitation. Oyunbiley versa directement le lait dans une
marmite où elle le laisserait fermenter. Bolormaa poussa son
fils à gauche, côté invités, puis elle offrit une boîte de thé en
guise de respect. Après avoir pris le présent en inclinant la
tête, l'hôtesse alla mettre de l'eau à chauffer. Sitôt fait, elle
encouragea le garçon a s'asseoir avec elle à droite, la place
réservée à la famille. L'enfant s'exécuta, intimidé. Oyunviley
lui donna une tasse de lait et des biscuits sucrés.
— Je vais préparer du riz. Ma fille ne va pas tarder à ren-
trer. Depuis le début des vacances d'été, je ne la vois plus, elle
a onze ans et elle fugue déjà comme son frère.
Chuluun tondait les brebis avec Enkhjargal, son « fils »
depuis une semaine. Au nord, le sable ocre transpirait de va-
peur brûlante, au sud la steppe ondulait sous le vent humide
et tiède. Le berger appréciait la compagnie de l'enfant vail-
lant, curieux et spontané, désirant l'accompagner dans ses
tâches. Chuluun lui racontait de nombreuses anecdotes sur la
vie de Gengis Khan, avec un pincement au cœur, car cela lui
rappelait alors Naranbaatar sur le chemin de l'école. Enkhjar-
gal indiqua deux points ébène sur une langue safran, des ca-
valiers qui approchaient au galop. Son cœur battit rapidement,
tel un tambour lors des cérémonies. Il avait reconnu ses voi-
sins qui se dirigeaient droit sur eux.
Après avoir pris une gourde sur la selle de sa jument, Enk-
hjargal s'avança vers les voyageurs afin de leur offrir à boire.
Son camarade et son père sortirent une timbale de sous leur
veste et la tendirent au jeune hôte. Chuluun vint à son tour
saluer le nomade.
— Bonjour, comment allez-vous ?
— Bonjour, ça va et toi, quoi de neuf ?
— Comme vous le savez, mon fils aîné se mariera l'année
prochaine. Passez-vous bien l'été ?
— Je ne t'ai pas vu au Nadaam. Mon aîné a gagné la lutte
en cinq parties, c'est un faucon, rien à voir avec toi, le lion
des neuf rounds 6 .
— C'était il y a deux ans, l'année dernière, c'était vous
l'éléphant.
— Sept tours seulement, j’aurais espéré que tu sois cette
année le géant. Tu es occupé et ton aîné ne semble pas pré-
disposé à être berger. Je t'ai emmené mon fils, Mönkhbat,
pour t'aider, accepte-le, il a le même âge que ton nouveau
fiston, ils sont copains.
— Sükh se débrouille pour les troupeaux, c'est juste qu'il
est plus souvent chez la famille de sa future épouse que chez
nous. C'est un musicien et un bon chanteur, il est utile pour
notre peuple. Pour vous aussi la saison bat son plein, vous ne
pouvez pas vous séparer de votre fils, qui va garder le trou-
peau ?
— Mon cadet, mais je te trouve trop indulgent envers ton
aîné.
— La musique guérit mon cœur de père, blessé par l'ab-
sence d'un de ses gars. Mönkbaat est-il d'accord au moins ?
répondit Chuluun, touché par le geste de l'homme du désert.
— Oui, je suis prêt à rester, répondit le gamin en jetant un
regard complice à son camarade.
Chuluun hocha la tête.
— Je dois en parler à Oyunbiley, nous irons la voir tout à
l'heure.
— Il y a autre chose. En venant chez toi, le facteur m'a
remis cette lettre postée depuis l'étranger et j'ai envie d'en
connaître le contenu. Je ne sais pas lire. Nous avons scellé
une alliance entre nos deux familles, je revendique le droit
d'avoir des nouvelles de nos garçons, dit le visiteur avec un
sourire espiègle.
Chuluun le regarda ahuri, il ne savait s'il s'agissait d'une
plaisanterie. Son confrère lui tendit une enveloppe timbrée,
plusieurs fois tamponnée, écrite de la main de son fils. Trem-
blant d'émotion, il l'ouvrit rapidement et en sortit la lettre.
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Après avoir déplacé leurs tentes et bétails vers le quartier d’été,
au sud du Zagros, pour s’y établir la plus grande partie de l’année, la
tribu bakhtiârie contemple la ville d’Ilam. Elle se rend au-delà, vers
d’autres montagnes, dans la gorge qui prolonge la vallée puis la forêt,
pour se fracasser contre une abondante cascade. Habitués, depuis des
temps immémoriaux, à s’y réfugier et se protéger des hordes de guer-
riers venues d’Asie, les nomades poursuivent la tradition ancestrale
pour vivre de leurs produits : toison, viande et lait. Ils ont la permis-
sion de passer, accordée par l’Atâbeg, le prince gouvernant la province
d’Ilam, en échange de leurs talents. Ceux-ci s’exprimaient par la
musique. Dans le clan, des artistes se missionnaient pour animer des
fêtes ou amuser les riches habitants. En ce jour de printemps, pen-
dant que les bergers guerriers poursuivent vers leur territoire escarpé,
traversé par une rivière asséchée durant les mois torrides, et barré par
la propriété d’une famille sédentaire depuis la Perse antique, deux
d’entre eux, à cheval sur un mulet, se rendent en ville pour annoncer
leur arrivée en musique ou en chansons. Assis sur son siège, devant sa
maison de maître, le seigneur, habillé de soie rubis et lapis, se délecte
à écouter les hommes, vêtus de laine écrue, frapper leurs percussions
en peaux nacrées. Soudain, les instruments s’arrêtent ; le chanteur,
un Soufi, adresse le poème d’Ibn Arabi qui lui était venu durant sa
prestation.
Tu n’es qu’une bulle d’écume dans ce fleuve battu par la tempête ;
une fois que tes yeux seront ouverts, le monde t’apparaîtra en rêve.
***
Un champ d’oliviers, les sentinelles séculaires d’une
colline escarpée, des vignes alourdies de leurs grappes
lavande s’étirant vers le sommet boisé. Le cœur battant,
Alim balaya du doigt les racines de sa mémoire, le berceau
de son enfance et son terreau de maturité.
« Voici la petite terre dont j’ai hérité. Ma sœur et son
mari ont peu de pâtures pour leurs brebis ; ils aimeraient
bien que je leur prête les terrains, vignes et oliviers loués à
des nomades ou des voisins, pour qu’ils aient d’autres res-
sources pour subvenir à leur famille. Je dois décider ce que
je vais faire de mon héritage.
– Ne vends pas ! conseilla Latif, finalement rallié à
la stratégie de ses fils. Garde le peu que t’ont donné tes
parents. »
Au détour du sentier, des chèvres paissaient dans un
champ buissonnant, parsemé de taupinières et de terriers.
Au loin, reposait une masure basse, en brique de terre crue
et chaulée d’ocre. Une fillette se figea à la vue des voya-
geurs. Pour ne pas l’effrayer, Alim la salua de la main, puis
il alla à sa rencontre.
« Bonjour Gol, je suis Alim ton oncle. Veux-tu prévenir
ta maman que je suis revenu ? »
Après avoir dévisagé un à un les inconnus, la fille se pré-
cipita chez elle. La troupe lui emboîta le pas. Sur le seuil de
la porte, une femme attendait, un bébé dans les bras. Alim
remarqua les larmes dans les yeux relevés de khôl ; étaient-
elles de peine ou bien de joie ?
« Bonjour Golestam. Je vois que ta famille s’est agran-
die, introduisit Alim.
– Khorshid est né il y a six mois. Viens le bénir et m’em-
brasser, après tout ce temps, sans nouvelles et sans annon-
cer ta venue. »
Esquivant le reproche voilé, Alim enlaça sa sœur et posa
sa paume sur le crâne du petit. Golestam confia son fiston
à son frère et s’adressa aux visiteurs.
« Bienvenue dans notre modeste demeure. Entrez et
installez-vous, je vais vous préparer du thé. »
Alors qu’elle s’effaçait devant les hommes, son regard
attrapa celui de Firuze. Un sourire discret, messager d’un
désir d’une rencontre dans l’intimité. Par un hochement
du menton, Firuze signifia son approbation ; elle sui-
vit Golestam vers le foyer. Devant le trou cylindrique en
pierre, garni de braises, sur les parois duquel cuisaient des
galettes de blé, les deux belles-sœurs firent connaissance,
en l’absence du lien qui les unissait, Alim, le frangin et
époux adoré.
Rassuré par le rapprochement inespéré des deux
femmes, Alim profita du repos des Al Wahid pour s’en-
tretenir avec Golestam. Il était informé par Firuze de son
échange avec sa belle-sœur, limité aux préliminaires des
présentations. Rassemblant son courage, il se présenta à
son aînée. Elle cardait de la laine, à l’ombre d’un figuier.
Ses yeux ébène semblaient se perdre sur la colline où se
découpaient les silhouettes de quelques gazelles. Il s’assit
à ses côtés. Un grand et pesant silence. En l’observant tra-
vailler, Alim se remémora sa mère, Derya, décédée trop
tôt. Durant l’absence de son mari, occupé au convoyage
des produits ou le négoce, elle gardait le bétail la journée
durant, naviguait de l’habitation aux champs, sa marmaille
dans ses bras ou entre ses jambes. Une goutte perlée et
salée coula sur ses joues mal rasées.
Golestam rompit l’embarras.
« As-tu quelque chose à m’annoncer, autre que tes
épousailles ? »
Face à la mine stupéfaite du benjamin, elle s’esclaffa.
Alim se reprit.
« Puisque tu es au courant, je vais te donner plus de
détails.
– Est-ce pour demander mon assentiment ? coupa
Golestam. Dans ce cas, c’est à nos oncles que ton beau-
père aurait dû s’adresser. Depuis combien de temps ?
– Un an. Avant de me condamner, écoute-moi. Tu me
rendras la tâche plus facile.
– Y a-t-il plus compliqué que la nouvelle de ton mariage
à l’étranger, sans que nous y soyons conviés ?
– Oui.
– Avec toi, je ne suis plus au bout de mes surprises.
Volontaire, impatient et impulsif, tu as toujours échappé à
notre autorité, nous blessant par ton orgueil à vouloir être
indépendant. Notre père a failli à sa mission de faire de toi
un homme soumis aux lois de la tradition.
– Jusqu’au décès de notre mère, nos oncles ne se sont
pas manifestés, objecta Alim.
– C’est toi qui me dis ça ! fulmina Golestam. Quand ils
ont voulu reprendre ton éducation, tu t’es échappé dans la
rébellion. Ne t’ont-ils pas proposé de travailler chez eux ?
Non ! Tu as préféré rester auprès de moi et d’Arjomand.
– Le regrettes-tu ?
– Tu sais bien que non. Pourtant tu nous as fuis au
moment où j’aurai eu besoin de toi. Maintenant tu nous
reviens marié. Comptes-tu reprendre les terres et t’installer
avec ton épouse ? Si c’est le cas, nous partirons dès que
nous aurons trouvé une solution.
– Comment peux-tu t’imaginer que je puisse te traiter
de la sorte, alors que tu m’as comblé d’affection ? reprocha
Alim. Je suis ici pour te présenter Firuze. Les siens ont
tenu à l’accompagner.
– D’où viennent-ils ? se radoucit Golestam.
– De Hit en Bas Iran. Ils sont métayers sur une petite
rizière et un champ d’oliviers au bord de l’Euphrate. Avec
Firuze nous habitons à Bagdad, dans un domaine le long
du Tigre. Nous y sommes accueillis par un vieux veuf du
nom de Muhsin Al-Qûlub, qui demeure avec sa nièce et
son mari sur la propriété.
– Tu n’as pas perdu de temps.
– Cesse de me railler ! Avant de poursuivre, je tiens à te
rassurer. Je ne suis pas venu pour revendiquer mon patri-
moine, mais pour te le louer.
– Nous pensions que notre labeur était le prix de notre
loyer, s’inquiéta Golestam.
– Je préfère officialiser les choses, car je ne suis pas cer-
tain de mon avenir. Je ne compte pas vous ruiner, juste
vous demander de mettre de côté la dîme de vos revenus ;
elle me servira en cas d’imprévu.
– Comme quoi ?
– Je ne sais pas ; n’importe quel évènement pouvant me
retirer le soutien de mes bienfaiteurs et m’envoyer rejoindre
les misérables qui mendient dans les rues de Bagdad.
– Pourquoi cherches-tu à m’effrayer ? Alors que je te
croyais perdu, ou même mort, ton retour et la nouvelle de
ton mariage adoucissent au contraire ma vie. Je m’en réjouis,
d’autant que tu me ramènes une magnifique femme, belle
de visage, de corps et d’intention. Je l’accueille comme une
sœur. »
Surpris par l’enthousiasme de Golestam, encore plus
rassuré, Alim reprit confiance.
« J’ai autre chose à te partager. Ma belle-famille est sun-
nite ; lors de mon mariage, ils ignoraient mes origines. Seul
Latif, Mustafa et Fouad sont informés. »
Golestan plongea dans un abîme de silence, tête et
épaules rentrées. Aux prises avec l’anxiété, Alim scruta la
maigre forêt et écouta les merles noirs qui avaient occupé
ses longues journées de berger. Le verdict tomba, plus bru-
talement qu’Alim l’avait escompté.
« Arjomand ne voudra plus habiter la terre d’un
mécréant ! Quel avenir pour mes petits, avec comme seul
toit le ciel et la honte ! »
Meurtri par la lame acérée de l’orgueil, Alim s’écria.
« Puisqu’il en est ainsi, je te crache ce que je gardais
pour la fin ! Je me suis présenté comme orphelin à l’âge de
quatre ans. Je ne m’étais pas trompé. Je n’ai plus de sœur ! »
Il ne put poursuivre plus avant. Des larmes ruisselaient
sur le visage de Golestam, blessée par la méchanceté de ses
paroles. Toutefois, il ne put taire sa déception.
« J’espérai retrouver la douce Golestan avec qui je gar-
dais les chèvres et les brebis, en lui confiant mes senti-
ments ! Il y a à peine cinq minutes, tu chantais les louanges
de Firuze, maintenant tu la rejettes dans la fosse du mépris.
Tu me sépares de ma nièce et mon neveu ; tu m’éloignes
de la mémoire de nos parents, de notre petite sœur Mojdeh
enterrée en ce lieu de paix. Tu craches sur l’aide que je t’ai
apportée. Si je le pouvais je te donnerai l’argent nécessaire
pour agrandir le troupeau et l’habitation. Je comptais sur
toi pour intercéder auprès de notre famille ; me serais-je
trompé ? Latif s’est laissé attendrir par ses fistons, au point
de mentir à son clan. Que feras-tu envers le nôtre ? Me
pousseras-tu sur le poignard de nos oncles ? Fuiras-tu
quand ils me dépèceront et reprendront le terrain à leur
compte, ou bien me protégeras-tu pour rallonger mes
jours ? »
De chaque iris noir, un ruisseau argenté se déversa
jusqu’au
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