Jeanne Favret-Saada et
Arnaud Esquerre :La haine envers les Juifs : faut-il un mot, ou deux ?
Conférence tenue le 9 août 2021, dans le cadre du banquet du livre d'été « toute lecture est un parcours » qui s'est déroulé du 6 au 13 août 2021 à Lagrasse.
Après l'extermination de plusieurs millions de Juifs d'Europe par le régime nazi, des auteurs aussi insoupçonnables que, par exemple,
Léon Poliakov et
Hannah Arendt, avaient posé l'existence d'une différence de nature entre l'« antisémitisme » hitlérien et « l'antijudaïsme » des Églises chrétiennes, ce dernier étant religieux et non pas politique ; et médiéval et non pas moderne. Dans LeChristianisme et juifs, 1800-2000 (Le Seuil),
Jeanne Favret-Saada et
Josée Contreras ont montré, à propos du Mystère de la Passion d'Oberammergau, en Bavière, que cette distinction conduisait à passer sous silence l'action politique des Églises chrétiennes avant et après l'émancipation des Juifs, qui avait mis fin à la définition de l'État comme étant « chrétien ».La très récente publication, en juin 2021, de l'ouvrage monumental dirigé par
Florent Brayard et Andreas Wirsching
Historiciser le mal. Une édition critiquede« Mein Kampf »(Fayard) expose avec une précision inégalée la pensée de Hitler et son programme en 1925-1926, ainsi que leurs sources. Notamment concernant « le Juif », « les juifs ». La manière dont les Églises en Allemagne et à Rome ont accueilli ensuite son accession au pouvoir et commenté sa politique antijuive en fonction de ce qu'elles-mêmes souhaitaient que soit fait aux Juifs prend alors un relief nouveau.
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Autant dire qu'il n'y pas de position neutre de la parole : en sorcellerie, la parole, c'est la guerre. Quiconque en parle est un belligérant et l'ethnographe comme tout le monde. Il n'y a pas de place pour un observateur non engagé.

On ne s’étonnera pas de voir l’épouse se métamorphoser très vite : peurs et inhibitions s’évanouissent, elle se met à déployer une énergie prodigieuse, à se passionner, à faire preuve d’invention. Au bout de quelques semaines, on pourrait même dire qu’elle est ensorcelée, si la pensée sorcellaire n’interdisait de l’envisager isolément, comme un individu : elle ne craint pas d’accuser tels ou telles, de les dénoncer dans les prières de protection magique, de les tuer en pensée, de les fixer d’un regard terrible si elle les rencontre, de leur « saler leur cul » s’ils entrent à la ferme. Et, par glissement, elle acquiert une assurance nouvelle dans la gestion de ses relations ordinaires, dans la résolution des difficultés quotidiennes.
Débute alors une autre étape, la plus longue, celle du travail thérapeutique invisible de l’épouse, à domicile, sur la personne de son mari. Car dès qu’elle commence à être dynamisée, elle entreprend de dynamiser son chef d’exploitation, soutenue par les visites et les commentaires du désorceleur. En appliquant les prescriptions de celui-ci avec enthousiasme et en en recueillant des bénéfice visibles, elle est pour son mari un modèle vivant du succès thérapeutique ; en se préoccupant constamment de le familiariser avec la violence indirecte, en cherchant par mille moyens à lui faire accepter, elle finit par déjouer ses préventions et par l’entraîner dans les comportements voulus par le désorceleur. Au bout de quelques mois, voici que le mari prend plaisir à collecter lui-même les ingrédients magiques, à prononcer les prières de défense agressive, à espionner la famille sorcière et à la provoquer du regard en silence…
De cette activité thérapeutique de son épouse, le mari évidemment, ne voit rien car, une fois encore, elle ne fait que se tenir dans les attributions et les compétences ordinaires des femmes : soigner et soutenir les membres de la famille, chercher la meilleure façon de leur faire accepter ce qui leur fera du bien. D’ailleurs, dès que l’exploitation et la famille seront sorties du cycle des malheurs répétés, les rapports traditionnels entre les exes redeviendront ce qu’ils n’auraient jamais dû cesser d’être, et le rôle déterminant de la femme dans le désorcèlement tombera dans l’oubli : quel que soit le sexe du locuteur, les allusions à l’époque de la cure traiteront le couple comme un tout indivis (« On en a mis un coup », « On a fait tout ce qu’il y avait à faire »).
La thérapie sorcellaire opère donc en deux étapes : dans un premier temps, elle guérit la femme de façon directe - car celle-ci reprend immédiatement à son compte les schèmes d’action proposés par le désorceleur et elle en tire un profit immédiat ; dans un second temps, la cure guérit le mari, grâce au travail de l’épouse.
Un mot sur ce que révèle le désorcèlement de la place des femmes dans les exploitations. Dans les exploitations non ensorcelées, celles où tout va bien, l’épouse n’est pas chef d’exploitation avec son mari : elle est une aide familiale ou une possession, pourvue au titre prestigieux mais illusoire de « patronne ». Pourtant, si l’exploitation connaît une crise, elle est y prise avec lui. Et si le chef d’exploitation est incapable de faire face, elle ne peut pas se substituer à lui, devenir par exemple chef d’exploitation intérimaire. L’exemple du désorcèlement montre qu’elle peut tout au plus le soigner, travailler à le rétablir. Elle dépense une intense énergie pour dégager des forces, mais au profit de l’exploitation - identifiée à son chef. Le travail thérapeutique de l’épouse d’exploitant - travail invisible aux intéressés eux-mêmes - relève donc de sa participation normale et nécessaire à la production domestique, il constitue une aide familiale au sens littéral du terme.
Il me paraît essentiel de remarquer ici que la fascination exercée par les histoires de sorciers tient avant tout à ce qu'elle s'enracine dans l'expérience réelle, encore que subjective, que chacun peut faire, en diverses occasions de son existence, de ces situations où il n'y a pas de place pour deux, situations qui prennent dans les récits de sorcellerie la forme extrême d'un duel à mort.
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Les relations sociales sont un tel luxe qu’on réfléchit à deux fois avant de les rompre : les multiples occasions de conflits familiaux sont neutralisées autant que possible, les relations de voisinage et d’entraide sont strictement réglementées. D’une façon générale, l’agressivité ouverte est prohibée : un enfant violent est vite déclaré fou et adressé en consultation à l’hôpital psychiatrique ; un homme n’a le droit de se battre que s’il est ivre ; pour une femme, la question ne se pose même pas.
On voit qu’il ne s’agit pas exactement d’une situation classique d’échange d’information, dans laquelle l’ethnographe pourrait espérer se faire communiquer un savoir innocent sur les croyances et les pratiques de sorcellerie. Car qui parvient à les connaître acquiert un pouvoir et subit les effets de ce pouvoir : plus on sait, plus on est menaçant et plus on est menacé magiquement.
En 1961, le voisin profita de la maladie de la mort du père Babin pour rendre à Jean de nombreuses visites et le convaincre d'épouser sa jeune maîtresse, lui faisant valoir qu'il lui faudrait se marier pour tenir la ferme quand il la reprendrait à son compte et qu'au demeurant, la jeune fille, ayant "du bien", constituait pour lui un parti fort avantageux. Jean refuse d'abord de résoudre, mais, devant l’insistance du vieillard, il dut se résoudre à décliner cette offre explicitement. Le voisin exprima son dépit sous la forme d'une prédiction pessimiste qu'il fit à la mère Babin : " Dans quatre ou cinq ans d'ici, ça deviendra triste" (dans votre ferme). Trois ans plus tard, Jean recevait ce madrier sur al tête et devenait impuissant au moment où il allait épouser la jumelle de sa belle-sœur.
Au moment où se produit l'incendie de Charlie Hebdo, en 2011, de nombreux ouvrages de la gauche intellectuelle relatifs à l'islamophobie sont en cours d'écriture grâce auxquels, à partir de 2013, l'islamophobie sera promue à la dignité de "concept" des sciences sociales. Il sous-tendra nombre de travaux qui se classeront parmi les cultural studies ou les post-colonial studies. Et il réapparaîtra, après les massacres de 2015, sous la plume de signataires de la gauche dans les manifestes "Je ne suis pas Charlie". Dans une telle perspective, la laïcité est une technique, parmi d'autres, de répression des peuples postcoloniaux.
Ma conviction est qu'il faut défendre la liberté d'expression justement parce qu'elle articule la pensée (la conscience) avec l'action (son incarnation politique et sociale). Quitte à critiquer les pensées et les actes en question.

Quand une ferme et ses habitants connaissent une crise grave, l'une des réponses possibles est la sorcellerie. Il est communément admis (du moins en privé, car en public on le désavoue) d'invoquer les "sorts" pour expliquer une catégorie particulière de malheurs, ceux qui se répètent sans raison dans une exploitation : les bêtes et les gens deviennent stériles, tombent malades ou meurent, les vaches avortent ou tarissent, les végétaux pourrissent ou sèchent, les bâtiments brûlent ou s'effondrent, les machines se détraquent, le ventes ratent... Les fermiers ont beau recourir aux spécialistes - médecin, vétérinaire, mécanicien... -, ceux-ci déclarent n'y rien comprendre.
Tous ces malheurs sont considérés comme une perte de "force" pour le chef d'exploitation et de famille. C'est à lui seul que s'adresse l'annonce rituelle de l'état d'ensorcellement - "N'y en aurait-il pas, par hasard, qui te voudraient du mal ?"-, c'est lui qu'on dit ensorcelé, même s'il ne souffre personnellement de rien. Vaches, betteraves, tracteurs, enfants, porcheries, épouses et jardins ne sont jamais atteints pour eux-mêmes, mais pour leur relation au chef d'exploitation et de famille, parce que ce sont ses cultures, ses bêtes, ses machines, sa famille. Bref, ses possessions.
Pendant deux heures, Louise Régnier m'a parlé des sorts sur le mode "il n'est pas question d'en parler". Cette femme use une énergie surhumaine à se maintenir dans l'ambivalence : il faut et il ne faut pas que la mère Chicot soit sa sorcière ; il faut et il ne faut pas qu'elle soit morte à la suite du rituel ; donc, Louise Régnier peut et ne peut pas me parler des sorts.