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4/5 (sur 31 notes)

Nationalité : Russie
Né(e) à : Moscou , le 1er Juil. 1958
Biographie :

Luba Jurgenson est une écrivain d'origine russe née en 1958 à Moscou, qui a émigré en 1975 à Paris. Elle est désormais écrivain, traductrice et maître de conférence à l'Université Paris IV-Sorbonne.

Elle est également co-directrice de la collection Poustiaki aux éditions Verdiers (avec Anne Coldefy-Faucard). Ces traductions les plus connues sont les suivantes :
Ivan Gontcharov, Oblomov, l'Âge d'homme, 1986
Nina Berberova, Les Petits Romans, Borodine, Le Cap des tempêtes, Actes Sud, 1997-1999, 2003
Leonid Guirchovitch, Apologie de la fuite, Verdier, 2004 .

Elle est vice-présidente de l'association Memorial France

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Ce 28 mars 2022, Les Rencontres Philosophiques de Monaco ont organisé une soirée de solidarité avec le peuple ukrainien et de soutien aux intellectuels, chercheurs et étudiants victimes de la guerre en Ukraine. Cette soirée était l'occasion pour les intervenants comme pour le public d'exprimer la profonde solidarité politique et morale avec le peuple ukrainien, de saluer son courage et de soutenir l'Ukraine dans l'épreuve qu'elle traverse actuellement. Interventions de Abd al Malik, Dov Alfon, Charlotte Casiraghi, Barbara Cassin, Catherine Chalier, Hélène Cixous, Marc Crépon, Georges Didi-Huberman, Michel Eltchaninoff, Maria Galkina, Zoriana Haniak, Luba Jurgenson, Jean-Jacques Roche, Constantin Sigov et Raphael Zagury-Orly. Vous aussi pouvez faire un don sur philomonaco.com/ukraine #philomonaco

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Citations et extraits (19) Voir plus Ajouter une citation
En arrivant à Paris, je parlais français avec un petit accent. On me demandait d'où je venais. Je me suis acharnée à le perdre afin que cette question ne puisse jamais être posée. Je choisis à que je raconte d'où je viens.
(...) Garder un accent, c'est comme ne pouvoir refermer complètement la porte de sa chambre : tout le monde peut s'y introduire. Je tiens à pouvoir vivre la porte fermée.
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Le bilingue ne peut jamais être vu en entier par les autres. Je tends à l'autre ma main russe ou française, jamais les deux à la fois.
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Le sortilège du français avait pris fin. Dans un conte que j'avais lu, enfant, un prince avait gagné l'immortalité contre la promesse de ne jamais remettre les pieds dans sa ville natale. Un beau jour, il décidait de rendre visite aux siens, alors, disait le livre, "il tomba en poussière".
Mon français était tombé en poussière. Je décidai d'écrire mon rapport en russe et de le traduire. Impossible. M'expatrier, cette fois-ci vers l'italien ? Cela donna un texte purement bureaucratique : je suis allée, j'ai vu, j'ai réalisé. Des phrases rectilignes. Je n'avais rien à dire, dans aucune langue. Impuissance absolue à m'insinuer dans les replis du langage où ce que j'avais vécu se disait en moi.
Je ne pouvais pas savoir alors que ce rapport devait être rédigé au futur, qu'il me faudrait plus de vingt dans pour en venir à bout.
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"Un jour, comme il était temps qu'il sorte de sa maison, il partit, toujours par le même chemin car il n'y en avait pas d'autre, jusqu'à l'endroit où chacun rencontre sa pierre d'achoppement." C'est ainsi que commençait un récit que je devais remettre à la revue Siècle en mai 1986, quelques jours avant la naissance de Rachel, mon aînée. À l'endroit où "il" s'arrêtait pour considérer indéfiniment l'obstacle surgi sous ses pieds, cloué sur place par la pensée de l'empêchement, la pensée de l'arrêt sur la pensée, ma propre écriture se heurtait à une interdiction de franchissement. Le récit en resta là. Si je l'avais continué, il aurait consisté en cette seule phrase répétée en boucle, en un ressassement de la progression impossible, de la sortie jusqu'à l'obstacle. J'avais bien sûr devant moi une image venue de la langue russe, qui possède aussi cette autre expression : "la faux a buté sur une pierre". La Faucheuse elle-même, freinée momentanément dans sa marche, laisse à l'homme un sursis afin qu'il puisse contempler l'obstacle. Aussi, ne sort-on de chez soi que pour cela : marquer un temps d'arrêt. Un temps d'arrêt.
Mais c'est dans une autre langue que se cachait la suite de cette histoire. En 1995, à Cologne, puis à Berlin, dans Oranien-strasse que j'avais arpentée et où je m'étais arrêtée tant de fois, Gunter Demnig plaça des Stolpersteine, pierres d'achoppement qui invitent le passant à regarder sous ses pieds pour constater qu'un Juif ayant vécu là a été déporté et assassiné.
Car on disait lorsque l'on trébuchait : "Da liegt ein Jude begraben" - ici, un Juif est enterré. Un peu comme on dit "à vos souhaits" lorsque quelqu'un éternue.
On ne pouvait pas repeupler l'Allemagne de Juifs ressuscités, mais de Juifs morts, oui.
Le Juif enterré en moi m'a fait signe. Et, comme il fallait s'y attendre, il m'a hélée dans une langue étrangère.
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Nous manœuvrons entre l’étrange et le familier. Nous apprivoisons – et nous ensauvageons les choses. Le chemin du retour n’est jamais le même qu’à l’aller, d’ailleurs il nous paraît plus rapide. (C’est comme la lecture : on ne lit jamais chaque mot du texte, sauf s’il s’agit d’une langue qu’on ne maîtrise pas complètement.) Reconnaître prend du temps. Parler toute la journée une langue étrangère est aussi fatigant que charrier des pierres. Le bilingue est celui qui s’est approprié deux mondes, qui a deux langues également siennes. Mais il peut à chaque instant dire, à propos de l’une des deux : « l’autre langue ». Telle chose évidente ici ne l’est plus là-bas – il suffit de passer le seuil. Ce qui n’a pas besoin d’explication ici en a besoin là-bas. Et vice-versa. Le bilingue n’est jamais dans de l’entièrement reconnaissable. Vue de « là-bas », ma chambre est étrange. C’est peut-être pour cela que je n’arrive pas à y mettre de l’ordre. Que je parviens à créer du désordre en cinq minutes, même dans une chambre d’hôtel à peu près vide. Jamais se contenter d’un sens commun, toujours décrypter, c’est le lot du bilingue. On m’a dit que j’avais une écriture « myope » : en effet, il me faut sans cesse plisser les yeux, sans cesse déplisser le réel. Revenir, m’arrêter devant, examiner – aucune image n’est jamais donnée d’emblée. C’est comme si la mémoire collective dont sont lestées nos sensations me faisait défaut. Non pas « renommer le monde », mission du poète selon Tsvetaeva, mais désensabler le regard – mission de l’enfant.
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Le va-et-vient

Nous manœuvrons entre l’étrange et le familier. Nous apprivoisons – et nous ensauvageons les choses. Le chemin du retour n’est jamais le même qu’à l’aller, d’ailleurs il nous paraît plus rapide. (C’est comme la lecture : on ne lit jamais chaque mot du texte, sauf s’il s’agit d’une langue qu’on ne maîtrise pas complètement.) Reconnaître prend du temps. Parler toute la journée une langue étrangère est aussi fatigant que charrier des pierres. Le bilingue est celui qui s’est approprié deux mondes, qui a deux langues également siennes. Mais il peut à chaque instant dire, à propos de l’une des deux : « l’autre langue ». Telle chose évidente ci ne l’est plus là-bas – il suffit de passer le seuil. Ce qui n’a pas besoin d’explication ici en a besoin là-bas. Vue de « là-bas », ma chambre est étrange. C’est peut-être pour cela que je n’arrive pas à y mettre de l’ordre. Que je parviens à créer du désordre en cinq minutes même dans une chambre d’hôtel à peu près vide. Jamais se contenter d’un sens commun, toujours décrypter, c’est le lot du bilingue. On m’a dit que j’avais une écriture « myope » : en effet, il me faut sans cesse plisser les yeux, sans cesse déplisser le réel. Revenir, m’arrêter devant, examiner – aucune image n’est jamais donnée d’emblée. C’est comme si la mémoire collective dont sont lestées nos sensations me faisait défaut. Non pas « renommer le monde », mission du poète selon Tsvetaeva, mais désensabler le regard – mission de l’enfant.
Les expressions qui nous viennent des autres, qui dorment dans la langue – telles « la cerise sur le gâteau » ou « noyer le poisson », se réveillent, frétillent, brillent de toutes leurs écailles une fois traduites. Ou bien au contraire, certaines expressions trop hirsutes dans une langue deviennent plus lisses adoptées dans une autre. Dans Les Âmes mortes de Gogol, Pluchkine l’avare, à force de récupérer les objets les plus inutiles, devient lui-même une sorte de déchet. Ses vêtements sont en loques, il n’est plus qu’une « loque humaine ». En russe : ses vêtements sont troués et lui-même n’est plus qu’un trou dans (l’étoffe de) l’humanité. Une loque humaine : quelque-chose qui est à l’humanité ce qu’un oripeau est au vêtement déchiré. On peut la jeter, la balayer, l’humanité n’est pas atteinte. Un trou dans l’humanité, c’est irréparable. On a beau ravauder, il est toujours prêt à se montrer, dans les espaces entre les immeubles, par exemple. Lorsque vous voyez la pancarte « grand-duc » dans un zoo, pensez-vous forcément à la famille Romanov assassinée ou dispersée ? Mais voilà qu’on rencontre ces rapaces empaillés sur une armoire dans La visite au musée de Nabokov : comment dire mieux la mémoire empoussiérée de la révolution ? En russe, « de la framboise », c’est : jubilation, vie de cocagne. « Chaque exécution est comme de la framboise pour lui », écrit Mandelstam dans son poème sur Staline. On a oublié qu’il s’agissait d’une baie, c’est à peine si la couleur apparaît dans un coin du champ de vision.
Jerome Rothenberg restitue le goût de la framboise en traduisant : “ Whenever he’s got a victim, he glows like a broadchested Georgian munching a raspberry”, « il rayonne comme un Géorgien large de poitrine mâchant une framboise » - et transforme Mandelstam en poète surréaliste.
Les sens figurés : une manière, pour la langue, d’apprivoiser l’étrange. Il suffit de les retourner vers l’autre langue et ils vous montrent leur versant sauvage.
Je ne peux pas dire « ma langue », car ma langue est là où je suis. On dit « posséder une langue » - en russe comme en français. Nul ne sait mieux que le bilingue qu’il n’en possède aucune. L’enfant dit toujours : ma maison, même s’il est né esclave. Une des premières choses que m’a révélée ma grand-mère : notre maison ne nous appartient pas, nous vivons dans un pays où tout appartient à l’État. (Elle qui a été dépossédée de tous ses biens, ne supportait pas l’idée que je puisse appeler « mienne » l’affreuse bicoque où nous habitions.) Rendant ainsi les possessifs suspects à tout jamais.
Les noms que je donne aux choses sont des noms mouvant. Le monde est dialogue, un dialogue irrépressible. Traduire, traduire toujours tout dans un sens, puis dans l’autre, un aller-retour inépuisable. Il faut toujours déverser le contenu d’un mot ans une autre coupe – et toujours, il y a un reste.
De quoi s’entretiennent les langues dans la montagne ? De cette lie.
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On me demande souvent : comment pouvez-vous étudier le Goulag, la Shoah, vivre avec ces histoires si lourdes, lire des témoignages si terribles ? J'ai toujours répondu : ce passé -là, on aurait beau s'en détourner, il est impossible de l'annuler, de faire en sorte qu'il n'ait pas eu lieu. Alors, il vaut mieux l'étudier, car sinon, il vous atteint imperceptiblement.
Je me suis construit des échafaudages. A présent, ils s'effondrent. [...] Lorsqu'on découvre aujourd'hui des fosses communes à Boutcha, à Izioum, à quoi cela sert-il d'avoir tant réfléchi sur celles de Sandomorkh et de Romanovka ?
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Des touristes promènent leurs doigts hésitants sur un plan de Paris disent "boulevard Arago" en roulant les "r", et soudain, éclate en moi l'être duel, le monde se scinde en deux : celui du maintenant et celui de l'immémorial. Celui où je suis moi-même - et celui où je suis plus (ou moins?) que moi-même : l'origine. C'est ainsi qu'elle (la langue) se signale, c'est son lieu. Ces touristes ignorent qu'ils ont le pouvoir de me diviser (me recoller ?) tout simplement en cherchant une rue dans "ma langue"
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Pourquoi a-t-on dit que le russe était difficile ? Le débutant jubile. Et c'est là qu'un gouffre s'ouvre sous ses pieds. Le passé et le futur se scindent en deux : le perfectif et l'imperfectif. En russe, la langue porte en elle, en permanence, l'idée d'inaccomplissement - et vous vous frappez la tête contre ce mur, vous criez à la forme perfective : je ferai ! j'agirai ! je me réaliserai !
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[note 5, sur l'appellation "Grande Guerre Patriotique"]
C'est ainsi que l'on appelle, en URSS puis en Russie, la Seconde guerre mondiale. Cette dénomination [...] pose comme date initaile le 22 juin 1944, début de l'opération Barbarossa : l'invasion de l'URSS par les troupes allemandes. La dimension mondiale du conflit est ainsi gommée au profit d'une représentation de guerre sainte contre le monstre nazi dont l'URSS est la seule à porter le poids. les Alliés sont exclus de ce récit qui oppose l'espace russe à celui du monde occidental et qui justifie la position résolument anti-occidentale de la Russie actuelle. Il permet de surcroit d'évacuer la mémoire gênante du pacte Molotov-Ribbentrop, assorti de protocoles secrets qui scellaient l'annexion par l'URSS des pays baltes [...] ainsi que le partage de la Pologne entre l'Allemagne nazie et l'Union soviétique. [...] La "Grande guerre patriotique" permet également d'occulter le massacre de Katyn, perpétré en 1940 [...]
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