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Critiques de Marc Joly (1)
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Pour Bourdieu
  22 octobre 2018
Pour Bourdieu de Marc Joly
"Touche pas au Bourdieu salope !"







Comme le titre de l’ouvrage le laisse suggérer, Marc Joly, chargé de recherche en sociologie au CNRS, défend ici la vision et l’œuvre de Pierre Bourdieu, figure tutélaire de la sociologie française de la dernière partie du XXe siècle (et du début du XXIe sans doute si on prend en compte son influence et ses “réseaux” au sein de l'institution universitaire).



Plus précisément, l’ouvrage s’apparente plutôt à une production non pas “pour” mais à l’inverse, “contre”. Contre qui ? Contre les divers sociologues (Heinich, Boltanski, Lahire et bien d’autres) ayant attaqué les positions, la production de Pierre Bourdieu (et de ses disciples, plutôt vus comme des séides ou des zélotes lobotomisés pour ces “anti-Bourdieu”) voire même ce qu’il incarne.

Le maître de ces frondeurs détracteurs, portraituré comme le Condé du cercle sociologique, Jean-Louis Fabiani, est la principale cible de Marc Joly - avec qui il avait déjà engagé une joute verbal à propos du dernier livre de son dernier livre. Marc et Jean-Luc, les Gabriel Féraud et Armand D'Hubert de la sociologie ? Notre cher Jean-Louis est en effet l’auteur d’un ouvrage consacré à Pierre Bourdieu, “Pierre Bourdieu. Un structuralisme héroïque” paru en 2016.

Dans celui-ci, notre cher ancien élève du Grand Maître semble égratigner sérieusement la figure, les thèses et d’une manière générale le travail de Pierre mais cela, pour Marc (pour le lecteur aussi serait on tenté de dire, même s’il n’a pas posé ses yeux sur le dit ouvrage, étant donné les nombreux extraits qui parsèment “Pour Bourdieu”, même si on est jamais trop prudent évidemment sur des citations extraits de leur ouvrage), d’une manière anti intellectuelle, mensongère, opportuniste et scandaleuse tant il conchie durant tout l’ouvrage le bouquin de son comparse.



Je ne vais pas ici revenir sur chaque point abordé, cela serait laborieux et je n’ai pas tout retenu, mais globalement, Fabiani s’en prend à Bourdieu sur plusieurs points (exemples non exhaustifs) :

1. Remise en cause de la sainte trinité Bourdieusienne champ-capital-habitus (qui serait non valable, non scientifique, semblable à des arguties universitaires),

2. Considère que Bourdieu n’aurait pas coupé ses liens avec sa formation philosophique (comme une forme de lien oedipien duquel il n’aurait su se détacher) et qu’il aurait fait partie du “mouvement structuraliste” (assertion évidemment décrédibilisatrice dans la bouche de Jean-Louis évidemment),

3. Accusation d’un éloignement progressif du sérieux méthodiste universitaire (voire enfermement dans la scientisme explicatif, il faudrait savoir) vers la facilité de la posture et attitude idéologique dans les années 80.



A ces assertions, Marc Joly va répondre point par point en démontant littéralement, et de manière assez technique, les propos de Fabiani sur Bourdieu (à quand la réponse à la réponse ?) et faisant passer l'ouvrage de Fabiani pour un salmigondis sociologico-idéologique. Vous vous doutez bien, je n’ai pas les connaissances sociologiques et épistémologiques pour faire l’arbitre, mais la proposition de Joly est en tout cas convaincante (ceci étant dit l’auteur de ces lignes occupe une position davantage pro bourdieusienne qu’anti). L’auteur réhabilite donc les concepts phares bourdieusien en soulignant l’incompétence ou les manipulations de Fabiani. Sur le cas “anecdotique” de la qualification de structuraliste de Bourdieu et son rapport à la philosophie, il explique et démontre que justement Bourdieu s’est construit en opposition au mouvement structural, en n’en partageant ni les méthodes ni les hypothèses épistémologiques, et qu’il s’est justement éloigné des bases de la pensée philosophique par la sociologie.

En évoquant le “mouvement critique” envers Bourdieu, Marc Joly opte aussi pour un angle macro, en se détachant des individus, pour privilégier un regard plus structurel en expliquant que Bourdieu représentait in fine l’idée d’une certaine sociologie qui ne cadrait pas avec une nouvelle ère du temps intellectuelle. Raison pour laquelle il ligua contre lui aussi bien des sociologues, que des philosophes et des historiens, qui finalement avaient des caractéristiques et des intérêts communs (“Bien loin de quelque opération anti-Bourdieu soigneusement planifiée en amont, il se produisit une convergence d’intérêts - sur fond de rivalités interdisciplinaires et de luttes inter- et intrachamps - jouant en faveur du dénominateur commun de la “pluralité” et de la “démocratie”, et conduisant à ériger la sociologie bourdieusienne en anti modèle absolu (“totalitaire”, “scientiste”, “déterministe”, “positivisite”, “dogmatique”, etc.)”).



Globalement, l’ouvrage est en soit intéressant car au-delà du cas individuel de Jean-Louis Fabiani (et plus globalement collectif des autres détracteurs de Pierre Bourdieu) Marc Joly en profite pour apporter une réflexion (certes peu originale ou pionnière) sur les conditions d’être de la sociologie, de ses logiques, ses présupposés, ses outils, son utilité. L’auteur s’appuie aussi sur une mise en perspective historique et de nombreux développements et réflexions épistémologiques. De même, on peut louer l’auteur d’avoir fourni un travail de fond sérieux, très sourcé, documenté et soutenu par une argumentation solide.



Mais, car oui, immanquablement, il y a un mais, pour résumer, le tout parait un peu boursouflé (notamment au début, le temps de rentrer dans l’ouvrage). Est-ce forcément le corollaire de l’exigence de précision, de réflexion sérieuse et d’exposé méthodique d’arguments ? Certes, on peut sans doute difficilement tout exposer d’une manière “simple” mais je pense que Marc Joly aurait pu faire un effort pour que sa plume paraisse moins jargonneuse, et par certains aspects semblable à une logorrhée universitaire et une phraséologie de chercheur (ceci dit, d’une part, dans le cas contraire peut être qu’il n’aurait pas pu publier aux éditions du CNRS (?) et surtout, cela dépend de sa cible, par exemple s’il s’agit des sociologues ou apprentis sociologues). Évidemment (?), le chercheur ne raconte pas n’importe quoi, ne part pas dans des délires métaphysiques et n’ergote pas dans le vent, mais à mon avis l’argumentation aurait pu être semblable avec un peu moins de jargon ! N’ayez crainte, on évite heureusement les foucaltries et les lordonneries.



Au-delà de cet aspect “littéraire” l’aspect qui m’a le plus gêné à la lecture de cet essai est le côté pleurnicheuse, plainte, esclandre de cour de récréation qui peut s’en dégager. Le tout paraît véritablement comme une illustration parfaite de la bataille qui se mène (ou plutôt une parmi d’autres) au sein du champ (pour faire Bourdieusien) de la sociologie universitaire (même s’il illustre du coup à l’inverse bien les nombreuses rivalités au sein du milieu, par des biais peu glorieux, et qu’il remet habilement en contexte ces critiques dans son ensemble institutionnel et épistémologique). En somme, une querelle d’égos, d’affrontements de position, de recherche de distinction. Joly, boutefeu de la sociologie ? Évidemment le fond est intéressant mais la construction de la démonstration - prenant pour point d’appui des extraits du livre de Fabiani avant de s’élargir - devient vite redondante et à certains égards, lassante.

Le plus amusant c’est que Marc Joly, outre s’inscrire en faux vis-à-vis des assertions de ses collègues-concurrents-adversaires n’en profite pas (ou pas assez) pour engager une discussion critique des thèses de Bourdieu, dans le sens où la toge du grand Maître reste immaculée. C’est dommage, un commentaire clinique des concepts bourdieusiens (dans le sens d’y montrer les manques pour mieux les combler) m’aurait particulièrement intéressé.



A lire donc, si on est en recherche d’une réponse assez précise aux détracteurs de Pierre Bourdieu voire certains éclaircissements sur ses thèses ou pour quelques approfondissement sur l'épistémologie des sciences sociales). Sinon, l’intérêt est plus limité …



PS : pour terminer, petit croc en jambe assez amusant de l’auteur : “Il reste que la philosophie est sans doute à certains sociologues ce que la littérature est à certains historiens : une solution économique permettant de faire valoir des propositions en recul par rapport aux exigences méthodologiques imposées par des prédécesseurs - c’est-à-dire de payer un prix inférieur au coût normal d’une succession en science - et de redonner au “moi” des plages de libertés dont il avait pu être privé dans des régimes antérieurs.”

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