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Citation de Charybde2


Charybde2   01 septembre 2020
Lunaisons venitiennes de Paolo Barbaro
Jusqu’à hier, ils étaient bleu-vert, verts, verdâtres ; les canaux de la lagune avaient entamé leurs semaines de grâce, à la fin de l’hiver. Au large, limpides et lumineux, les grands plans d’eau entre les îles : selon les profondeurs, le vent, les sables. Les lumières sur l’eau, le soir, paraissaient celles d’autrefois avant le phosgène de Marghera, les pesticides de l’arrière-pays, le port du pétrole à un pas de la maison.
En l’espace d’une nuit, l’eau limpide est devenue un bouillon ignoble, brun, opaque. Des algues en suspension, petites et minuscules, des microalgues, en croissance, en dissolution, déjà pourries ; une soupe de verdure sans fin, plus ou moins dense. Depuis quelques jours, le printemps est à peine arrivé sur les calendriers, et Venise navigue sur une nouvelle lagune, mi-décoction de réglisse, mi-goudron en décomposition. La cité amphibie est frappée dans son cœur, dénaturée au plus profond d’elle-même. Les fameux ensembles – le grand pont, le canal, le palais – reproduits par de nombreux autres, inconnus et peut-être plus beaux, qui ont cependant tous dans l’élément mobile leur trame vitale, voilà qu’ils ont perdu toute résonance et ne parlent plus. Leur apparence est insensée, inutile. Le liquide qui pénètre Venise depuis si longtemps s’est fait poison ; à présent, il est opaque et détruit même son image.
À cette heure-ci, le contraste avec l’air est émouvant, car il nous semble frais, subtil, transparent. Mais les reflets, les miroitements, les renvois ont disparu : adieu, « tons et nuances » de la peinture vénitienne. Çà et là se forment des réverbérations inédites, des grimaces jamais vues de par chez nous : le bouillon obscur renvoie des apparitions angoissées ; et nous, en les confrontant avec la luminosité des jours passés, nous les refoulons automatiquement. La visibilité, jusque très loin à l’horizon, est parfaite. Mais le paysage est halluciné, nous sommes en train de perdre Venise. Je fais un tour dans le quartier, je passe par San Zaccaria. Sous le campanile, il y a un jardin minuscule, entre des arbres séculaires : dans ce petit échantillon de paradis, quelqu’un, pour ôter l’herbe, n’emploie ni la faux ni les mains, mais le désherbant.
Le nouveau bouillon marron est le produit du bloom, ainsi que l’appellent les techniciens, de la prolifération excessive de microalgues, de l’expansion anormale du phytoplancton. Les diatomées dominent ainsi que le Skeletonema costatum, qui serait la nouveauté de ce printemps, mais les macroalgues ne manquent pas non plus, quelques ulves et beaucoup de linze. Désormais, on n’y comprend plus rien. Les unes se développent à des vitesses supersoniques, les autres sont plus lentes mais plus stables, et forment des lits pour la reproduction. La lagune a toujours été naissance et renaissance ; mais maintenant la prolifération qui croît de manière démesurée, de printemps en printemps, suit à peu près cette progression : il y a dix ans, on n’arrivait pas à un demi-million de cellules d’algues par litre ; aujourd’hui, on approche les cinquante millions.
Jusqu’à présent, on nous a raconté que cela se produit avec les premières chaleurs. Mais cette année, il fait froid, particulièrement aujourd’hui où je fais le tour des canaux et où j’écris. Mais, en fait, dans l’eau, il suffit d’une dizaine de degrés pendant quelques heures, il suffit du léger soleil de l’après-midi pour réchauffer le peu de liquide qui se trouve dans nos rii engorgés. Le processus se déclenche tout de suite : parce que tout est prêt pour le déclenchement. Au Palazzo, ceux qui nous gouvernent ont, ces jours-ci, autre chose à faire ; l’adjoint au maire déclare franchement qu’il est surpris. Nous, qui ne sommes pas adjoint et qui nous époumonons depuis longtemps, nous ne sommes pas surpris, mais furieux.
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